vendredi 9 septembre 2022

 

« Euthanasie, de quoi se mêlent

 les mutuelles ? »


"Tribune"

Tugdual Derville

Porte-parole d’Alliance VITA, La Bataille de l’euthanasie (Salvator, 2012)

Le militantisme de plusieurs figures des mutuelles françaises en faveur de l’euthanasie interroge Tugdual Derville. Est-ce bien le rôle des mutuelles dont on attend « qu’elles nous protègent » de défendre la levée de « l’interdit de tuer »  ?

Tugdual Derville, 


Une unité de soins palliatifs au centre hospitalier de Douai, le 5 février 2020.MATTHIEU BOTTE/VOIX DU NORD/MAXPPP



À quel titre des voix mutualistes se permettent-elles de réclamer qu’on légalise l’euthanasie ? Au congrès de la Mutualité française est annoncée, ce jeudi 8 septembre, une conférence, dans le cadre d’un forum « S’engager pour l’entraide et les solidarités ». Aux côtés de personnalités militant pour l’euthanasie, y interviendra Matthias Savignac, président de la Mutuelle générale de l’éducation nationale, qui a récemment pris position pour sa légalisation. Déjà, en janvier 2020, Thierry Beaudet, alors président de la Mutualité française, avait signé une tribune pour l’« aide active à mourir ». Depuis, il est devenu président du Conseil économique, social et environnemental…

De nos précieuses mutuelles, nous attendons tous qu’elles nous protègent – avec nos proches – en complément de la Sécurité sociale, que le reste du monde nous envie. Et voilà que des leaders mutualistes laissent entendre que la vie de certains de leurs sociétaires ne mériterait plus d’être vécue et qu’il faudrait lever, pour eux, l’interdit de tuer. Malaise, quand on sait les tensions budgétaires qui fragilisent notre système de santé : le conflit d’intérêts saute aux yeux.

 « Le plus glauque »

Dès 2016, André Comte-Sponville, éminent soutien de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, qui promeut l’euthanasie, et dont le président d’honneur s’exprimera au congrès de la Mutualité française, n’excluait pas « l’argument économique » qu’il avouait « le plus glauque ». Le philosophe s’appuyait sur les propos d’un médecin estimant que « dans les six derniers mois de notre vie », nous coûtons autant à la Sécurité sociale que pendant tout le reste de notre existence. À ce « compte »-là, faudrait-il écourter nos vies de six mois ? On ferait d’une pierre deux coups : sauver la « protection » sociale et se délester des plus pesants. Et pourquoi six mois seulement, si l’on avance qu’anticiper l’échéance de six mois de plus « servirait » l’économie ? Encore faudrait-il connaître par avance la date des décès. Heureusement, les études et l’expérience montrent que les prévisions sur le délai restant à vivre – même à court terme – sont démenties par la réalité. L’imprévisible de la mort déjoue tout pronostic, et appelle notre solidarité.

Or, justement, les bienfaits des soins palliatifs, inégalement accessibles, sont encore méconnus des Français, donc à promouvoir d’urgence par leurs mutuelles. Que d’instants précieux révèle la dignité intacte de ceux qui sont devenus fragiles et dépendants ! Ils montrent qu’il est indécent de nier la valeur des derniers temps de la vie. Hélas, le mépris pour la faiblesse et la dépendance finit par faire injonction à chacun de rester fort, présentable et bien portant, sinon de précipiter sa sortie.

Prévention du suicide

À l’heure où le discours présidentiel sur « la fin de l’abondance » est dans toutes les têtes, que des acteurs emblématiques de l’économie de la santé présentent euthanasie ou suicide assisté comme « solution » fait scandale. Tous se revendiquent de l’humanisme ! Mais comment ne pas voir à quel point leur posture fragilise ceux de nos concitoyens qui traversent la désespérance ? Quel message adressent-ils inconsciemment à ceux que menace la « crise suicidaire » et qui lui résistent courageusement ? Devraient-ils abandonner la vie ?

Au contraire, chacun a besoin de savoir que la société n’exclut personne, surtout pas les plus souffrants. Philippe Pozzo di Borgo, à l’origine du film Intouchables, témoigne qu’il aurait été inhumain de prendre sa désespérance au mot quand, devenu tétraplégique, il a tenté de mettre fin à ses jours. La prévention du suicide doit bénéficier à tous, sans exception.

Soulager sans tuer

À entendre le président de la MGEN, l’euthanasie, ultime liberté des uns, ne concernerait en rien les autres. Matthias Savignac l’exprime ainsi : « Nous souhaitons que le droit évolue pour permettre à chacun de choisir librement sa fin de vie, en conscience. » Sur le papier, la formule est séduisante. En réalité, qui prétendrait « choisir sa fin de vie » ? D’abord personne n’a heureusement à « choisir » de mourir des suites d’un AVC, d’un cancer, d’Alzheimer, d’un accident… Ensuite, quel est le sens d’une « liberté » exprimée sous la pression de la souffrance : douleur physique, qu’on devrait soulager, souffrance psychique, sociale ou spirituelle qu’il faudrait accompagner ? Soulager sans tuer, c’est la mission spécifique des soins palliatifs ; à chacun de nous d’y contribuer, au nom de l’entraide.

La position de la MGEN trahit au passage une conception individualiste de la vie peu compatible avec la philosophie « solidaire » dont se réclame la démarche mutualiste. Qui peut ignorer – exemples étrangers à l’appui – combien la pression externe, réelle ou supposée, qu’elle soit familiale ou sociale – émanant parfois de soignants épuisés –, induit les demandes d’en finir ? Il suffit de regarder les mobiles invoqués dans les rares pays qui ont légalisé l’euthanasie : peur de devenir dépendant sous le regard d’autrui, sentiment d’inutilité, peur de peser et – les dirigeants mutualistes ne doivent pas l’ignorer – peur de coûter. Le prétendu « droit » de mourir bascule vite en devoir.

En réalité, l’interdit de tuer reste la condition première de la solidarité authentique. Il nous protège de l’arbitraire. Il laisse toute sa place au soin. Il manifeste aux plus vulnérables que leur vie a du prix, jusqu’à son terme. Ce n’est qu’en garantissant une place de choix et des soins appropriés aux plus fragiles et souffrants de ses membres que la société s’humanisera vraiment.

 le 08/09/2022 à 08:25// La Croix