Les refus
hâtifs et la rencontre
avec la
réalité séparée de Dieu
Article rédigé par : † Timotei Prahoveanul,
évêque vicaire de l'archidiocèse de Bucarest
- 2
juillet 2026
À la lumière des Évangiles, nous constatons souvent que non seulement les personnes au cœur pur se prosternent devant le Sauveur Christ, mais aussi les démons ; non seulement les âmes des croyants reconnaissent sa souveraineté, mais aussi les esprits impurs ; non seulement les êtres vivants, mais la création tout entière obéit à la voix du Créateur.
Peu avant le miracle de Gadara, relaté le cinquième dimanche
après la Pentecôte, l’évangéliste Matthieu rapporte comment le Seigneur a
réprimandé la mer déchaînée et les vents violents, qui lui obéirent aussitôt,
instaurant un calme sur les eaux que seul Dieu peut accorder. Émerveillés par
cette puissance, ceux qui se trouvaient dans la barque s’interrogeaient :
« Qui est donc celui-ci, à qui même les vents et la mer
obéissent ? »
Arrivés dans la région des Gadaréniens, même les esprits des
ténèbres confessent sa divinité, le reconnaissant comme le Juge du monde et
celui devant qui rien ne peut rester caché. Saisis de crainte, ils lui
demandent : « Es-tu venu ici avant l’heure pour nous
tourmenter ? » Par cette confession, les ennemis de Dieu découvrent
ce que les hommes cherchaient encore à comprendre : Jésus-Christ est le
Fils de Dieu, le Seigneur du temps, de la vie et de l’éternité, devant qui
toutes les puissances du ciel et de la terre s’inclinent.
Cette révélation nous montre que le Fils de Dieu est venu dans
le monde pour chercher et sauver l'homme perdu, pour briser les chaînes du
péché et de la mort, et pour rendre la liberté à ceux qui étaient asservis par
les puissances des ténèbres.
Interprétant ce miracle, saint Jean Chrysostome montre que les
démons confessent le Christ devant les hommes, contraints de confirmer ce que
la mer et les vents avaient déjà manifesté par leur obéissance totale :
Jésus est le Seigneur de toute la création, visible et invisible. Après que les
vagues se furent apaisées sur son ordre et que la tempête eut fait place au
calme, la victoire sur les puissances des ténèbres s’ensuit. La création tout
entière, des profondeurs de la mer aux tréfonds les plus obscurs du monde
démoniaque, devient témoin de la souveraineté divine.
Saint Cyrille d'Alexandrie explique que le Seigneur permit aux
démons d'entrer dans le troupeau de porcs non pour accroître leur pouvoir, mais
pour révéler leur cruauté sans bornes et leur haine implacable envers la
création divine. Si, même sur les animaux, ils n'apportaient que mort et
destruction, combien plus auraient-ils détruit les âmes des hommes si leur
pouvoir n'avait été constamment contenu par la providence de Dieu !
Le miracle de Gadare nous enseigne que les démons ne possèdent
pas un pouvoir illimité. Ils ne peuvent même pas pénétrer dans un troupeau sans
la permission de Dieu. La noyade des porcs en mer révèle clairement leurs
intentions meurtrières et leur désir insatiable de détruire la création du
Créateur. Parallèlement, le Christ découvre qu'un être humain vaut plus que
toute richesse, fortune ou gain matériel éphémère. Une âme libérée de l'emprise
du mal vaut plus que tous les biens de ce monde.
Et pourtant, son amour divin ne fut pas accueilli avec
gratitude. Les habitants de la ville, au lieu de se réjouir de la guérison des
deux hommes tourmentés par les démons, restèrent préoccupés par la perte de
leurs fidèles. Leurs cœurs étaient attristés non par la souffrance de leur
prochain, mais par la perte matérielle. Au lieu d'accueillir le Christ, ils lui
demandèrent de quitter leur territoire. C'est là une tragédie douloureuse et
toujours d'actualité dans l'histoire de l'humanité : l'homme en vient
parfois à accorder plus de valeur aux choses qu'aux personnes, à la richesse
qu'à l'âme, au gain qu'à l'amour.
Le bienheureux Augustin perçoit dans cette attitude un véritable
drame spirituel. Bien que le peuple ait été témoin d'un miracle, il déplorait
la perte des porcs et restait insensible à la guérison de ses semblables.
Ainsi, l'Évangile nous avertit que le cœur trop attaché au passager perd sa
sensibilité à l'éternel, et que là où la prière s'éteint, où la communion avec
Dieu se refroidit et où l'homme chasse le Christ de la cité de son
âme, l'ennemi trouve refuge.
Seule la présence du Christ apporte la véritable liberté,
seule la prière maintient l'âme éveillée, et la grâce de Dieu illumine les
ténèbres du cœur. Là où l'homme accueille Dieu avec foi et amour, les démons
fuient, la paix s'installe en lui, et l'âme redécouvre la beauté de l'image à
laquelle elle a été créée, avant-goût de la lumière éternelle du Royaume de
Dieu.
Les habitants de la ville virent de leurs yeux la preuve du
pouvoir salvateur de Dieu. Ils virent deux personnes libérées de l'emprise des
démons, rendues à la dignité et à la vie, mais leurs cœurs ne furent pas emplis
de joie. Au lieu de se réjouir du salut de leurs semblables, ils furent
attristés par la perte matérielle. C'est là la clé d'un épilogue douloureux de
l'Évangile : la ville ne se réjouit pas de la guérison des deux personnes,
mais pleure la perte d'un troupeau de porcs. Leur regard reste rivé sur le
spectacle qui s'achève, et leur âme ne perçoit plus la beauté du miracle divin.
Ils ne s'interrogent pas sur Dieu, ils ne cherchent pas le salut, et ils ne
veulent pas comprendre l'œuvre de la grâce, mais ne se préoccupent que de la
perte du gain que leur procurait l'élevage de porcs.
Saint Théophylacte d'Ohrid parle de deux sortes de rencontres
avec le Christ : certains le reçoivent comme Source de vie et de salut,
tandis que d'autres, à l'instar des Gadaréniens, le repoussent, préférant les
biens matériels à la présence vivifiante. Ce ne sont pas les possédés qui
repoussent le Christ, mais ceux qui, bien que jouissant de la liberté physique,
demeurent esclaves de la passion pour les richesses et de l'attachement aux
choses périssables. Ainsi, le véritable esclavage n'est pas toujours visible,
mais celui qui se cache au plus profond du cœur et le lie aux idoles de ce
monde.
Dans le même esprit, saint Ambroise de Milan montre que le
plus grand malheur qui puisse frapper un homme n'est ni la perte de ses biens,
ni les privations ou les épreuves de la vie, mais le départ du Christ de sa
vie. Lorsque la Lumière du monde s'éteint, l'âme demeure dans les ténèbres, et
la paix du cœur fait place à l'inquiétude et à un vide que rien de matériel ne
peut combler.
Il n'y a, en vérité, pas de châtiment plus grand que celui de
l'homme qui expulse le Christ de son âme et se prive ainsi de la possibilité de
sonder son amour. L'Évangile révèle un contraste saisissant : les démons
sont chassés, les deux hommes sont guéris, mais la ville entière demeure sans
Christ, non parce qu'il l'a quittée, mais parce que les habitants le lui ont
demandé. Cette image transcende le temps et devient le miroir de nos propres
vies. Bien souvent, sans prononcer de telles paroles, nous demandons au Christ
de nous quitter, préférant le péché à la repentance, l'égoïsme à l'amour, le
tumulte du monde à la paix, ou l'éphémère au Royaume de Dieu.
L’enseignement suprême est la confession que le Sauveur
Jésus-Christ est le Seigneur de toute la création. La mer écoute sa voix, les
vents lui obéissent et les démons tremblent devant sa puissance divine.
L’évangéliste saisit l’émerveillement de ceux qui ont vu la tempête s’apaiser
et les disciples sauvés de la mort, émerveillement qui se mue en une question
empreinte d’une sainte ferveur : qui est-ce donc, puisque toute la
création obéit à son commandement ?
La réponse est unique : nul autre que Celui qui a créé
toutes choses par sa parole puissante ne peut commander aux vents, aux vagues
et aux démons. Même après leur chute, les démons connaissent le Créateur et ne
peuvent ignorer son autorité. L’Évangile nous révèle ainsi que, quels que
soient les troubles qu’ils tentent de semer dans le monde, les puissances des
ténèbres demeurent soumises à la volonté de Dieu. Dans cette certitude réside
l’une des consolations de notre foi : rien ne peut vaincre celui qui
demeure uni au Christ par la prière, la conversion et la vie dans l’esprit de
l’Église.
Le miracle des Gadaréniens nous enseigne que la valeur d'une
seule personne est infiniment supérieure à toutes les richesses du monde. Une
âme libérée de l'esclavage du péché vaut plus aux yeux de Dieu que toutes les
richesses, les gains et les illusions de cette vie éphémère. Lorsque l'homme
comprend la mesure divine des valeurs, il commence à regarder le monde avec les
yeux du Christ, et ce qui paraissait un trésor se révèle être une ombre, tandis
que l'âme illuminée par la grâce devient la véritable richesse qui demeure pour
l'éternité.
Les passions peuvent obscurcir la vision de l'âme autant,
voire plus gravement, que la diabolisation elle-même. On peut demeurer libre
physiquement, tout en étant intérieurement esclave, enchaîné par les chaînes
invisibles de ses propres passions. Ce fut également le cas dans la région des
Gadaréniens, où l'amour des richesses et la soif de gain obscurcirent tellement
l'esprit des habitants qu'ils chassèrent le Christ de leur milieu. Ils
considéraient la perte de leurs biens comme plus douloureuse que la perte de la
Source de vie.
Ainsi, l’Évangile nous révèle que chaque passion érige un mur
entre l’homme et Dieu, mur difficile à franchir, enchaînant l’âme par des
chaînes invisibles mais extrêmement fortes.
À la lumière de cet enseignement, nous comprenons que la plus
grande tragédie de l'homme n'est pas la perte de richesses, de la santé ou du
bien-être, mais la séparation d'avec le Christ et la privation de la grâce de
sa présence. Tout le reste peut être retrouvé ou supporté avec patience, mais
l'âme qui s'éloigne de Dieu perd sa véritable lumière et sa véritable paix.
Nous sommes appelés à discerner sans cesse entre le temporel et l'éternel,
entre ce qui périt et le trésor qui demeure au ciel. Dans ce combat, la prière
est l'arme la plus puissante contre le diable, le bouclier de l'âme et le
souffle de la vie spirituelle.
Les Pères de l'Église nous ont légué un enseignement
profond : là où la prière s'élève avec persévérance et un cœur pur, le
diable ne trouve aucun appui ; et là où la prière fait défaut, l'âme se
vide de Dieu et l'ennemi cherche à s'en emparer. Quand l'homme invoque Dieu
avec foi, les puissances des ténèbres se dissipent comme la fumée devant le
feu. Cependant, au moment où l'âme commence à se repentir, le diable résiste
avec une férocité encore plus grande, rugissant, selon les paroles de l'apôtre
Pierre, « comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer » (1 Pierre
5, 8). C'est précisément pourquoi le combat spirituel n'est pas un signe
d'abandon de la part de Dieu, mais souvent la preuve du retour de l'homme à
Lui.
Malheureusement, le monde s'illusionne souvent en ne voyant le
mal que chez son prochain. Beaucoup croient que le mal réside toujours dans les
erreurs et les faiblesses d'autrui. L'homme spirituel, lui, voit les choses
autrement : il ne cherche pas à savoir jusqu'où son frère peut tomber, mais
jusqu'où la grâce de Dieu peut l'élever. Ce n'est pas le jugement qui guérit,
mais l'amour ; ce n'est pas la condamnation qui change une personne, mais
la miséricorde et la prière.
Tout au long de l’Évangile, une autre vérité d’une beauté
bouleversante resplendit : le Sauveur se révèle omnipotent sur toute la
création, mais il ne contraint en aucune façon l’homme à la liberté. Il
commande à la mer et elle s’apaise ; il réprimande les vents et ils lui
obéissent ; il chasse les démons et ils se soumettent aussitôt. Mais
devant l’homme, Dieu s’arrête et attend sa réponse.
Les vents et la mer obéissent sans résistance à sa voix, et
les démons tremblent devant son commandement, mais l'homme demeure libre de
choisir. Certains ouvrent grand la porte de son cœur et disent, comme les
disciples d'Emmaüs : « Seigneur, reste avec nous ! »
D'autres, comme les Gadaréniens, lui disent : « Éloigne-toi de notre
territoire ! » Entre ces deux attitudes réside le mystère de la
liberté humaine.
Ce choix ne concerne pas seulement la vie d'une personne, mais
peut transformer celle d'une famille, d'une communauté et parfois même d'une
époque entière. Ainsi, l'Évangile de dimanche, avec les événements de Gadara,
n'est pas seulement le récit d'un miracle autrefois accompli au pays de Gadara,
mais un appel qui nous est adressé à chacun. Chaque jour, par nos pensées, nos
paroles et nos actes, nous répondons au Christ soit par le désir de demeurer
dans la maison de notre âme, soit par un refus souvent hâtif, voire
regrettable…
Choisissons donc le bon et lumineux chemin emprunté par les
guéris, et non celui des ennemis de la ville qui ont fermé les portes au
Seigneur. Gardons la prière dans nos cœurs, aimons le Christ plus que tous les
biens éphémères et disons-lui sans cesse, avec foi et amour :
« Seigneur, reste avec nous ! »