vendredi 3 juillet 2026

 

Les refus hâtifs et la rencontre

avec la réalité séparée de Dieu


Article rédigé par : † Timotei Prahoveanul,

 évêque vicaire de l'archidiocèse de Bucarest 

- 2 juillet 2026

À la lumière des Évangiles, nous constatons souvent que non seulement les personnes au cœur pur se prosternent devant le Sauveur Christ, mais aussi les démons ; non seulement les âmes des croyants reconnaissent sa souveraineté, mais aussi les esprits impurs ; non seulement les êtres vivants, mais la création tout entière obéit à la voix du Créateur.

Peu avant le miracle de Gadara, relaté le cinquième dimanche après la Pentecôte, l’évangéliste Matthieu rapporte comment le Seigneur a réprimandé la mer déchaînée et les vents violents, qui lui obéirent aussitôt, instaurant un calme sur les eaux que seul Dieu peut accorder. Émerveillés par cette puissance, ceux qui se trouvaient dans la barque s’interrogeaient : « Qui est donc celui-ci, à qui même les vents et la mer obéissent ? »

Arrivés dans la région des Gadaréniens, même les esprits des ténèbres confessent sa divinité, le reconnaissant comme le Juge du monde et celui devant qui rien ne peut rester caché. Saisis de crainte, ils lui demandent : « Es-tu venu ici avant l’heure pour nous tourmenter ? » Par cette confession, les ennemis de Dieu découvrent ce que les hommes cherchaient encore à comprendre : Jésus-Christ est le Fils de Dieu, le Seigneur du temps, de la vie et de l’éternité, devant qui toutes les puissances du ciel et de la terre s’inclinent.

Cette révélation nous montre que le Fils de Dieu est venu dans le monde pour chercher et sauver l'homme perdu, pour briser les chaînes du péché et de la mort, et pour rendre la liberté à ceux qui étaient asservis par les puissances des ténèbres.

Interprétant ce miracle, saint Jean Chrysostome montre que les démons confessent le Christ devant les hommes, contraints de confirmer ce que la mer et les vents avaient déjà manifesté par leur obéissance totale : Jésus est le Seigneur de toute la création, visible et invisible. Après que les vagues se furent apaisées sur son ordre et que la tempête eut fait place au calme, la victoire sur les puissances des ténèbres s’ensuit. La création tout entière, des profondeurs de la mer aux tréfonds les plus obscurs du monde démoniaque, devient témoin de la souveraineté divine.

Saint Cyrille d'Alexandrie explique que le Seigneur permit aux démons d'entrer dans le troupeau de porcs non pour accroître leur pouvoir, mais pour révéler leur cruauté sans bornes et leur haine implacable envers la création divine. Si, même sur les animaux, ils n'apportaient que mort et destruction, combien plus auraient-ils détruit les âmes des hommes si leur pouvoir n'avait été constamment contenu par la providence de Dieu !

Le miracle de Gadare nous enseigne que les démons ne possèdent pas un pouvoir illimité. Ils ne peuvent même pas pénétrer dans un troupeau sans la permission de Dieu. La noyade des porcs en mer révèle clairement leurs intentions meurtrières et leur désir insatiable de détruire la création du Créateur. Parallèlement, le Christ découvre qu'un être humain vaut plus que toute richesse, fortune ou gain matériel éphémère. Une âme libérée de l'emprise du mal vaut plus que tous les biens de ce monde.

Et pourtant, son amour divin ne fut pas accueilli avec gratitude. Les habitants de la ville, au lieu de se réjouir de la guérison des deux hommes tourmentés par les démons, restèrent préoccupés par la perte de leurs fidèles. Leurs cœurs étaient attristés non par la souffrance de leur prochain, mais par la perte matérielle. Au lieu d'accueillir le Christ, ils lui demandèrent de quitter leur territoire. C'est là une tragédie douloureuse et toujours d'actualité dans l'histoire de l'humanité : l'homme en vient parfois à accorder plus de valeur aux choses qu'aux personnes, à la richesse qu'à l'âme, au gain qu'à l'amour.

Le bienheureux Augustin perçoit dans cette attitude un véritable drame spirituel. Bien que le peuple ait été témoin d'un miracle, il déplorait la perte des porcs et restait insensible à la guérison de ses semblables. Ainsi, l'Évangile nous avertit que le cœur trop attaché au passager perd sa sensibilité à l'éternel, et que là où la prière s'éteint, où la communion avec Dieu se refroidit et où l'homme chasse le Christ de la cité de son âme, l'ennemi trouve refuge.

Seule la présence du Christ apporte la véritable liberté, seule la prière maintient l'âme éveillée, et la grâce de Dieu illumine les ténèbres du cœur. Là où l'homme accueille Dieu avec foi et amour, les démons fuient, la paix s'installe en lui, et l'âme redécouvre la beauté de l'image à laquelle elle a été créée, avant-goût de la lumière éternelle du Royaume de Dieu.

Les habitants de la ville virent de leurs yeux la preuve du pouvoir salvateur de Dieu. Ils virent deux personnes libérées de l'emprise des démons, rendues à la dignité et à la vie, mais leurs cœurs ne furent pas emplis de joie. Au lieu de se réjouir du salut de leurs semblables, ils furent attristés par la perte matérielle. C'est là la clé d'un épilogue douloureux de l'Évangile : la ville ne se réjouit pas de la guérison des deux personnes, mais pleure la perte d'un troupeau de porcs. Leur regard reste rivé sur le spectacle qui s'achève, et leur âme ne perçoit plus la beauté du miracle divin. Ils ne s'interrogent pas sur Dieu, ils ne cherchent pas le salut, et ils ne veulent pas comprendre l'œuvre de la grâce, mais ne se préoccupent que de la perte du gain que leur procurait l'élevage de porcs.

Saint Théophylacte d'Ohrid parle de deux sortes de rencontres avec le Christ : certains le reçoivent comme Source de vie et de salut, tandis que d'autres, à l'instar des Gadaréniens, le repoussent, préférant les biens matériels à la présence vivifiante. Ce ne sont pas les possédés qui repoussent le Christ, mais ceux qui, bien que jouissant de la liberté physique, demeurent esclaves de la passion pour les richesses et de l'attachement aux choses périssables. Ainsi, le véritable esclavage n'est pas toujours visible, mais celui qui se cache au plus profond du cœur et le lie aux idoles de ce monde.

Dans le même esprit, saint Ambroise de Milan montre que le plus grand malheur qui puisse frapper un homme n'est ni la perte de ses biens, ni les privations ou les épreuves de la vie, mais le départ du Christ de sa vie. Lorsque la Lumière du monde s'éteint, l'âme demeure dans les ténèbres, et la paix du cœur fait place à l'inquiétude et à un vide que rien de matériel ne peut combler.

Il n'y a, en vérité, pas de châtiment plus grand que celui de l'homme qui expulse le Christ de son âme et se prive ainsi de la possibilité de sonder son amour. L'Évangile révèle un contraste saisissant : les démons sont chassés, les deux hommes sont guéris, mais la ville entière demeure sans Christ, non parce qu'il l'a quittée, mais parce que les habitants le lui ont demandé. Cette image transcende le temps et devient le miroir de nos propres vies. Bien souvent, sans prononcer de telles paroles, nous demandons au Christ de nous quitter, préférant le péché à la repentance, l'égoïsme à l'amour, le tumulte du monde à la paix, ou l'éphémère au Royaume de Dieu.

L’enseignement suprême est la confession que le Sauveur Jésus-Christ est le Seigneur de toute la création. La mer écoute sa voix, les vents lui obéissent et les démons tremblent devant sa puissance divine. L’évangéliste saisit l’émerveillement de ceux qui ont vu la tempête s’apaiser et les disciples sauvés de la mort, émerveillement qui se mue en une question empreinte d’une sainte ferveur : qui est-ce donc, puisque toute la création obéit à son commandement ?

La réponse est unique : nul autre que Celui qui a créé toutes choses par sa parole puissante ne peut commander aux vents, aux vagues et aux démons. Même après leur chute, les démons connaissent le Créateur et ne peuvent ignorer son autorité. L’Évangile nous révèle ainsi que, quels que soient les troubles qu’ils tentent de semer dans le monde, les puissances des ténèbres demeurent soumises à la volonté de Dieu. Dans cette certitude réside l’une des consolations de notre foi : rien ne peut vaincre celui qui demeure uni au Christ par la prière, la conversion et la vie dans l’esprit de l’Église.

Le miracle des Gadaréniens nous enseigne que la valeur d'une seule personne est infiniment supérieure à toutes les richesses du monde. Une âme libérée de l'esclavage du péché vaut plus aux yeux de Dieu que toutes les richesses, les gains et les illusions de cette vie éphémère. Lorsque l'homme comprend la mesure divine des valeurs, il commence à regarder le monde avec les yeux du Christ, et ce qui paraissait un trésor se révèle être une ombre, tandis que l'âme illuminée par la grâce devient la véritable richesse qui demeure pour l'éternité.

Les passions peuvent obscurcir la vision de l'âme autant, voire plus gravement, que la diabolisation elle-même. On peut demeurer libre physiquement, tout en étant intérieurement esclave, enchaîné par les chaînes invisibles de ses propres passions. Ce fut également le cas dans la région des Gadaréniens, où l'amour des richesses et la soif de gain obscurcirent tellement l'esprit des habitants qu'ils chassèrent le Christ de leur milieu. Ils considéraient la perte de leurs biens comme plus douloureuse que la perte de la Source de vie.

Ainsi, l’Évangile nous révèle que chaque passion érige un mur entre l’homme et Dieu, mur difficile à franchir, enchaînant l’âme par des chaînes invisibles mais extrêmement fortes.

À la lumière de cet enseignement, nous comprenons que la plus grande tragédie de l'homme n'est pas la perte de richesses, de la santé ou du bien-être, mais la séparation d'avec le Christ et la privation de la grâce de sa présence. Tout le reste peut être retrouvé ou supporté avec patience, mais l'âme qui s'éloigne de Dieu perd sa véritable lumière et sa véritable paix. Nous sommes appelés à discerner sans cesse entre le temporel et l'éternel, entre ce qui périt et le trésor qui demeure au ciel. Dans ce combat, la prière est l'arme la plus puissante contre le diable, le bouclier de l'âme et le souffle de la vie spirituelle.

Les Pères de l'Église nous ont légué un enseignement profond : là où la prière s'élève avec persévérance et un cœur pur, le diable ne trouve aucun appui ; et là où la prière fait défaut, l'âme se vide de Dieu et l'ennemi cherche à s'en emparer. Quand l'homme invoque Dieu avec foi, les puissances des ténèbres se dissipent comme la fumée devant le feu. Cependant, au moment où l'âme commence à se repentir, le diable résiste avec une férocité encore plus grande, rugissant, selon les paroles de l'apôtre Pierre, « comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer » (1 Pierre 5, 8). C'est précisément pourquoi le combat spirituel n'est pas un signe d'abandon de la part de Dieu, mais souvent la preuve du retour de l'homme à Lui.

Malheureusement, le monde s'illusionne souvent en ne voyant le mal que chez son prochain. Beaucoup croient que le mal réside toujours dans les erreurs et les faiblesses d'autrui. L'homme spirituel, lui, voit les choses autrement : il ne cherche pas à savoir jusqu'où son frère peut tomber, mais jusqu'où la grâce de Dieu peut l'élever. Ce n'est pas le jugement qui guérit, mais l'amour ; ce n'est pas la condamnation qui change une personne, mais la miséricorde et la prière.

Tout au long de l’Évangile, une autre vérité d’une beauté bouleversante resplendit : le Sauveur se révèle omnipotent sur toute la création, mais il ne contraint en aucune façon l’homme à la liberté. Il commande à la mer et elle s’apaise ; il réprimande les vents et ils lui obéissent ; il chasse les démons et ils se soumettent aussitôt. Mais devant l’homme, Dieu s’arrête et attend sa réponse.

Les vents et la mer obéissent sans résistance à sa voix, et les démons tremblent devant son commandement, mais l'homme demeure libre de choisir. Certains ouvrent grand la porte de son cœur et disent, comme les disciples d'Emmaüs : « Seigneur, reste avec nous ! » D'autres, comme les Gadaréniens, lui disent : « Éloigne-toi de notre territoire ! » Entre ces deux attitudes réside le mystère de la liberté humaine.

Ce choix ne concerne pas seulement la vie d'une personne, mais peut transformer celle d'une famille, d'une communauté et parfois même d'une époque entière. Ainsi, l'Évangile de dimanche, avec les événements de Gadara, n'est pas seulement le récit d'un miracle autrefois accompli au pays de Gadara, mais un appel qui nous est adressé à chacun. Chaque jour, par nos pensées, nos paroles et nos actes, nous répondons au Christ soit par le désir de demeurer dans la maison de notre âme, soit par un refus souvent hâtif, voire regrettable…

Choisissons donc le bon et lumineux chemin emprunté par les guéris, et non celui des ennemis de la ville qui ont fermé les portes au Seigneur. Gardons la prière dans nos cœurs, aimons le Christ plus que tous les biens éphémères et disons-lui sans cesse, avec foi et amour : « Seigneur, reste avec nous ! »

 Source : Ziarul Lumina