HOMÉLIES
POUR LE TEMPS APRÈS LA PENTECOTE
PREMIÈRE
HOMÉLIE POUR LA FÊTE
DE TOUS
LES SAINTS DE FRANCE
Une ecclésiologie
eucharistique
Je ne voudrais pas que cette célébration des saints de notre pays revête dans notre esprit une coloration en quelque sorte nationaliste. Le nationalisme ecclésial est certainement l'une des plaies de l'Église, de notre Église orthodoxe, à notre époque.
Dans le prolongement en quelque sorte de la fête de la Pentecôte,
nous célébrons aujourd'hui la fête de tous les saints de France. Après la
Pentecôte, nous avons célébré la fête de tous les saints, ce qui manifeste bien
qu'à partir de la Pentecôte, le Christ, dans sa sainte humanité glorifiée
elle-même, est devenu la source de l'énergie du Saint-Esprit répandue partout
dans le monde.
(…)
Je ne voudrais pas que
cette célébration des saints de notre pays revête dans notre esprit une
coloration en quelque sorte nationaliste. Le
nationalisme ecclésial est certainement l'une des plaies de l'Église, de notre
Église orthodoxe, à notre époque.
En effet,
la réalité fondamentale, pour l'Église, ce n'est pas l'appartenance à tel ou
tel grand patriarcat, à telle ou telle entité ecclésiastique, limitée par des
frontières politiques ou les dépassant pour s'étendre à d'autres nations La réalité
fondamentale de l'Église, c'est l'Église locale, au sens le plus strict.
L'Église
locale, c'est-à-dire l'ensemble des fidèles qui, chaque dimanche, se
rassemblent dans un lieu donné pour communier au corps et au sang du Christ
dans une liturgie présidée soit par l'évêque de ce lieu, quand celui-ci est le
siège d'un évêché, soit par un prêtre mandaté par un évêque canonique qu'il
représente. La réalité
fondamentale de l'Église, c'est cela, c'est le corps du Christ présent en tel
ou tel lieu, c'est-à-dire les fidèles qui, en ce lieu, sont unis par leur
communion au corps du Christ glorifié, qui sont vivifiés par l'énergie de
l'Esprit-Saint qui jaillit de cette humanité glorieuse du Christ, et qui, à
cause de cela, sont soudés au corps ressuscité du Christ, et ne forment entre
eux qu'un seul corps, sont devenus concorporels. C'est cela la réalité
fondamentale de l'Église.
Quand saint Paul adressait ses écrits à des chrétiens de tel
ou tel lieu, il ne disait pas qu'il s'adressait à l'Église de Corinthe ou à l'Église
de Colosses, mais il s'adressait à l'Église de Dieu présente à Corinthe, à
Colosses ou ailleurs. Ce n'était pas l'Église de Corinthe, c'était l'Église du
Christ présente à Corinthe, c'est cette Église qui n'est rien d'autre que le
Corps du Christ au sens que j'ai dit il y a un instant, tous ceux qui sont
soudés à la sainte humanité glorifiée du Christ par la communion au Corps et au
Sang du Christ, reçus chaque dimanche en un lieu donné. De même, l'Église
orthodoxe de Vanves, d'Avignon ou de tel quartier de Lyon, n'est pas
essentiellement l'Église russe, ou grecque, ou roumaine de ces localités elle
est avant tout, fondamentalement, l'Église du Christ présente en ces lieux
C'est cette communauté locale qui est l'Église, qui en est la
réalité la plus fondamentale, et qui est identique à toutes les autres Églises
locales qui professent la même foi, grâce à la communion qui existe entre les
évêques dont dépendent toutes ces églises. L'organisation de l'Église en grands
patriarcats a mis cinq siècles à se mettre au point. Elle est une institution
humaine très utile car elle est une garantie de l'unité dans la foi des
diverses Églises locales et de leur canonicité, mais ce n'est pas cela qui est
la réalité fondamentale de l'Église. Ce n'est pas parce qu'aujourd'hui, les
différentes Églises locales présentes en France dépendent de différents
patriarcats, souvent fort éloignés, en tout cas dont pas un seul ne se trouve
sur le territoire de notre pays, ce n'est pas pour cela que l'Église de Dieu en
France est divisée, car, en chaque lieu où actuellement la divine liturgie est
célébrée chaque dimanche, c'est le Corps du Christ dans sa plénitude qui est
rendu présent. Et quelle que soit l'appartenance juridictionnelle, canonique,
de chacune de ces paroisses à un patriarcat plus ou moins lointain, cela n'a
finalement qu'une importance très relative. Une paroisse orthodoxe qui se
trouve à Marseille, à Nice ou à Poitiers peut bien dépendre du patriarcat de
Constantinople, ou de Bucarest, ou de Moscou elle n'en est pas moins, avant
tout, le Corps du Christ, qui n'est ni grec, ni roumain, ni russe, présent à Marseille,
à Nice ou à Poitiers.
Et
cette paroisse, si elle veut être authentiquement une Église, ne peut être
réservée à des fidèles grecs, roumains ou russes, mais doit être ouverte à
tous, sans distinction d'origine ou de nationalité. Sinon, elle ne sera qu'un
groupe phylétiste, donc hérétique, ou un club folklorique, - mais pas une
Église.
Il faut dire cependant que le lien avec l'un ou l'autre des
patriarcats ou l'une ou l'autre des Églises situées dans des pays
traditionnellement orthodoxes est un bienfait pour les orthodoxes français, la
France n'est plus un pays orthodoxe depuis plus d'un millénaire, sa tradition religieuse
est la tradition catholique qui, sur des points importants, notamment en ce qui
concerne la vie quotidienne des fidèles, diffère de la tradition orthodoxe
(même telle qu'elle existait en France pendant le premier millénaire).Le
contact avec des pays orthodoxes, des séjours dans ces pays, est indispensable
pour en retrouver l'esprit et y découvrir des modèles.
J'ai dit, il y a un instant, que l'Église locale était l'ensemble des chrétiens qui se réunissent chaque dimanche en un lieu donné pour y participer à la divine liturgie. Certes, au cours des siècles, avec le développement du cycle liturgique et du culte des saints, d'abord des martyrs puis de tous les saints en général, la liturgie n'est plus réservée aux dimanches. Cependant, il faut être bien conscient de ce fait que c'est la liturgie du dimanche qui est vraiment le cœur de la vie de notre Église. Le dimanche est le jour du Seigneur Une liturgie célébrée en semaine ne peut pas remplacer pour un chrétien la liturgie dominicale. Depuis la Résurrection du Christ, la communauté des disciples du Seigneur a perçu dans la lumière de l'Esprit-Saint que le précepte de consacrer à Dieu un jour chaque semaine n'était pas abrogé, mais accompli dans le Christ. Ce ne serait plus le samedi, le sabbat, mais le dimanche, jour de la Résurrection. Il existe ainsi un lien intrinsèque entre L'Église et le dimanche.
Au II siècle, saint Justin définissait les chrétiens comme des gens
qui se réunissent chaque dimanche dans un lieu donné pour y participer à la
sainte eucharistie Le chrétien n'est pas un électron libre : il est membre
d'une Église locale dont la vie est une vie pascale, une vie de ressuscités
C'est à travers l'appartenance à une paroisse, ou à un lieu qui en est
l'équivalent, comme un monastère où les fidèles peuvent venir chaque dimanche
participer à la liturgie, c'est par cette appartenance que l'on est vraiment
membre de l'Église, membre du peuple de Dieu, membre du Corps du Christ.
Tout
cela doit élargir notre regard ; même si notre paroisse dépend de telle ou
telle entité ecclésiastique plus ou moins vaste, plus ou moins lointaine, nous
ne sommes pas des orthodoxes grecs, ou russes, ou roumains, ou serbes. L'Église
est à notre porte. C'est l'Église du Christ, dans sa plénitude, dans cette
unité qui n'est pas d'ordre géographique ou politique, mais d'ordre spirituel,
c'est cette Église qui est le Corps du Christ, qui est ainsi présente dans de
multiples lieux en terre de France Assurément, le jour où une métropole unique
en France, avec des diocèses locaux, existera, ce sera un grand bien; mais,
actuellement, à la fois pour des raisons trop humaines, mais aussi pour des
raisons pastorales très respectables, le moment n'en semble pas encore venu.
Quand nous célébrons tous les saints de France, cela veut dire
que nous célébrons cette nuée de saints, qui, depuis bientôt deux millénaires,
ont fleuri en différents lieux de notre pays, Que ces lieux aient d'abord
appartenu pendant un millénaire, ou au moins pendant une partie de ces
millénaires, au patriarcat de Rome, qu'aujourd'hui, ces Églises dépendent de
patriarcats plus ou moins lointains, ils n'en sont pas moins l'Église du Christ
en France, Église dont la plus belle efflorescence est tous ces saints qui sont
parvenus à développer en plénitude la grâce de leur baptême dans les villes, les
villages et les monastères de notre pays, Ces saints sont tout particulièrement
nos modèles, nos protecteurs et nos intercesseurs.
(...)
Nous devons aimer tous ces saints, connaître leur vie, en lire
volontiers le récit, nous placer sous leur protection, recourir à leur
intercession
(...)
Une fête comme celle d'aujourd'hui doit nous rappeler l'importance
de tous ces saints dans notre vie chrétienne. Nous sommes les membres d'un
peuple; notre relation avec Dieu n'est pas une relation individuelle, c'est en
Église, c'est en faisant partie du peuple de Dieu composé de saints et de
pécheurs, que nous pouvons, pécheurs que nous sommes nous-même, nous acheminer
vers Dieu. Oui, que cette fête nous aide à acquérir vraiment le sens de l'Eglise,
de l'Eglise dans son universalité et aussi de l'importance de notre étroite
union avec tous les saints.
Que notre Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, nous fasse
toujours davantage comprendre tous ces dons dont il nous a comblés.
A lui soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen.
1 Au Monastère
Saint-Antoine-le-Grand, le 6 juillet 2008.
Source :
Archimandrite Placide DESEILLE
La Couronne bénie de
l’année liturgique
Vol2
272/278
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