P
Philippe Dautais,
L’anthropologie
chrétienne
selon la
Tradition orthodoxe
Publication :
vendredi 5 septembre 2014 12:57
Écrit par pr. Razvan
Ionescu
Il est utile de rappeler que la pensée théologique orthodoxe
est enracinée dans l’enseignement des Pères de l’Eglise qui sont considérés
comme les témoins qualifiés de la Tradition reçue des apôtres. Les Pères ont eu
chacun leur manière de présenter la conception chrétienne de l’homme. Il
n’existe donc pas de présentation monolithique de l’anthropologie, encore moins
de position dogmatique.
L’anthropologie
biblique
La vision chrétienne de l’homme est naturellement inspirée du
récit biblique et de la tradition hébraïque. Les Juifs ont une vision unitive
de l’être humain. Ils le considèrent comme un tout : chair (basar)
pénétrée de souffle (néfesh), où la chair est moins le corps, que l’homme tout
entier dans sa dimension cosmique et la néfesh représente la vitalité de la
chair, ce qui la met en mouvement.
Dans cette approche, la chair ne se saisit jamais à part du
souffle, de l’impulsion vitale. La chair sans le souffle n’est plus chair mais
cadavre. A préciser que le mot corps n’existe pas en hébreu, on ne peut donc
identifier la chair au corps.
La Bible introduit aussi la notion du Rouah qui qualifie
l’Esprit de Dieu. L’Esprit de Dieu insuffle la grâce dans la créature qui est,
selon le livre de la genèse, inachevée donc inscrite dans une dynamique d’accomplissement.
La Rouah permet la cohérence des deux parties constitutives de l’homme, leur
unité.
Nous sommes loin d’une vision statique de l’homme qui serait
composé d’éléments juxtaposés. Ici, l’être humain est inscrit dans une
dynamique et une perspective. Après la résurrection, le corps de l’homme sera
un corps spirituel, un corps pneumatisé dont le principe de vie sera l’énergie
même de l’Esprit Saint. Ce corps transfiguré sera réuni à l’âme, elle-même
illuminée et divinisée par cette lumière divine.
Ainsi l’homme n’a d’existence que par participation au Rouah,
c’est ce que Saint Paul rappelle aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas,
dit-il, que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en
vous? » (1Cor 3/16). Ailleurs il dira: « ne savez vous pas que
votre corps est le temple du Saint Esprit (Pneuma, traduction grecque du
Rouah hébreu)) qui est en vous ? » (1Cor 6/19)
Ainsi, il n’est pas le tombeau de l’âme, comme le pensait
Platon, mais « l’instrument de musique animé par l’Esprit »
selon la belle expression de Saint Grégoire de Nysse (4e s.). Dans cette
approche, être spirituel ce n’est pas s’échapper du corps mais s’ouvrir dans
son corps à l’action déifiante du Rouah, de l’Esprit. L’apôtre appelle « spirituels ceux
qui sont dociles à l’Esprit et sont la demeure du Saint Esprit qui est en eux »
(1Cor 3/16). Pharisien, fils de pharisien, il enseigne une anthropologie
sémite, laquelle s’exprime dans ses lettres, notamment en 1 Thess 5/23 :
« Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie totalement et que votre
être entier : l’esprit (pneuma), l’âme et le corps, soit gardés sans
reproche à l’avènement de Notre Seigneur Jésus Christ ».
Les Pères sont étrangers à tout dualisme opposant
l’intelligence et la matière. Mais ils distinguent toutefois en l’homme, deux
états successifs :
sa condition actuelle, historiquement marquée par le péché
sa condition eschatologique, marquée par le retour du Christ,
où l’homme et la création seront transfigurés par l’effusion des énergies de
l’Esprit Saint.
C’est cette condition finale de l’univers qui
était dans le plan divin initial et finalement se réalisera.
Dans la condition actuelle, l’homme est soumis à la servitude
et aux lois de la biologie (par le besoin de se nourrir, de suivre les cycles
naturels et de se reproduire sexuellement), il est aussi sujet à la souffrance,
à la mort, à la décomposition.
Après la résurrection, il sera totalement libéré et sera revêtu d’un corps spirituel (le corps et l’âme seront pneumatisés) et plongé dans la lumière divine (1 Cor 15/35-49). Chacun gardera son identité propre : Pierre restera Pierre, Philippe restera Philippe…
L’homme
créé à l’image de Dieu
Avant tout, les Pères ont fait la distinction entre le créé et
l’incréé, entre la créature et le Créateur. Ils ont rappelé la dimension
transcendante de Dieu qui est Tout Autre par rapport au cosmos créé
et à l’être humain. Ainsi l’homme n’est pas de nature divine mais créé à
l’image de Dieu. Cette distinction n’introduit pas un dualisme, elle fait
coïncider l’altérité et la parenté entre l’homme et Dieu. A ce titre, je me
permets de préciser ce que les chrétiens orthodoxes entendent par image de
Dieu.
Avant tout, l’homme, créé à l’image de Dieu, est le reflet de
la beauté divine, avant tout il est une merveille de Dieu. Dans son être
profond sont inscrites les qualités divines dont l’amour est la synthèse. C’est
donc l’amour qui est originel et non le péché. C’est la liberté qui est
originelle et non l’aliénation, c’est la joie qui est originelle et non
l’amertume, c’est la santé qui est originelle et non la maladie.
L’homme créé à l’image de Dieu est porteur de sa propre liberté « car
le divin est transcendant à l’homme et en même temps, le divin est mystérieusement
uni à l’homme. C’est cela et cela seul qui rend possible l’apparition dans le
monde de la personne non asservie au monde » Berdiaev (esclavage et
liberté p 48).
Dieu est
une liberté réalisée, l’homme est une liberté en voie de réalisation, en voie d’accomplissement.
Les
Pères de l’Eglise se sont demandés s’il est possible de distinguer, dans
l’homme, l’élément divin ?
Grégoire de Nysse (4e S) répond clairement à cette
question, en partant de ce qui est attesté communément dans l’expérience
chrétienne : « c’est l’esprit (noûs) qui fait de l’homme l’image de
Dieu. Car l’esprit est la liberté de l’homme » - p96 Il nomme ici une
dimension héritée de la philosophie grecque, à savoir le « noûs » qui
traduit la notion hébraïque du cœur, non au sens du cœur organe mais du cœur
profond qu’Olivier Clément a appelé : cœur-esprit. Nous retrouvons cette
référence au « noûs » dans la plupart des ouvrages sur la
tradition hésychaste. Nous reviendrons sur cette notion fondamentale plus loin.
Il reste à préciser que l’mage de Dieu ne concerne pas
seulement l’esprit. Saint
Irénée de Lyon affirme que ce n’est pas l’homme qui a fourni au Christ le corps
pour s’incarner mais que l’homme a été crée à l’image du Christ, corps, âme,
esprit. Le Christ est le modèle et c’est l’homme qui est créé à l’image.
L’homme est appelé à devenir ressemblant au Christ, à être en tout semblable au
Christ qui est l’alfa et l’oméga de l’homme. Le Christ est l’image visible de
Dieu invisible (Col 1/15) . L’homme est un être créé « à l’image de
Dieu ».
De
l’image vers la ressemblance
L’image, fondement ontologique de l’être humain, de par sa
structure dynamique appelle la ressemblance subjective, personnelle. Le germe
(avoir été créé à l’image) conduit vers son éclosion : être selon l’image.
L’image de Dieu est donc la marque indélébile de l’être
profond dont le principe (logos) ne
peut être altéré. Si l’image de Dieu est actuelle, la ressemblance, quant à
elle, est potentielle ou virtuelle : elle est à accomplir. L’image se
rapporte à la constitution de la nature, l’accomplissement de sa ressemblance
dépend de la liberté et de la volonté personnelle. L’image comporte des
facultés qu’elle doit orienter vers Dieu. La ressemblance correspond à une
actualisation des potentialités de l’image.
Les versets 26 et 27 du livre de la genèse viennent confirmer
la dynamique pneumatique que nous avons esquissée. Au verset 26, Dieu
dit : « faisons l’homme à notre image, capable de ressemblance et
qu’il domine… », la plupart des pères de l’Eglise font la distinction
entre l’image qui est inscrite dans l’être humain et la ressemblance qui est à
acquérir par une coopération divino-humaine. La ressemblance serait le fruit de
l’action déifiante de l’Esprit Saint et de la coopération de la liberté de
l’homme.
Ainsi, l’homme, dans la vision Biblique, a été créé à l’image
de Dieu (Gen. 1/27) et placé dans un devenir, dans une dynamique de croissance
pour atteindre à une pleine maturité. Saint Irénée de Lyon (2e s.) (et d’autres
pères après lui, par exemple : Saint Clément d’Alexandrie (215), Origène (254),
Saint Diadoque de Photicée (5e s.), Saint Maxime le Confesseur (7e s.) et Saint
Jean Damascène (7e s.) ) enseignait que l’homme n’a pas été créé parfait mais
en vue de la perfection, qu’il n’a pas été créé immortel mais en vue de
l’immortalité, « il était un enfant qui devait encore grandir pour
atteindre à sa perfection » (la prédication des apôtres 12-p28). Adam
était un enfant riche de potentialités qu’il devait assumer pour atteindre à la
pleine maturité de fils de Dieu.
S’il a été créé à l’image, il doit être fait selon la
ressemblance. Ce mot faire, qui n’est pas le même que le mot créé en hébreu,
exprime le projet divin qui suppose l’action des deux mains du Père à savoir le
Verbe et l’Esprit ainsi que la libre participation de l’homme. Dans la genèse,
les deux notions sont bien distinguées : d’une part, Dieu dit : « Faisons
l’homme à notre image capable de notre ressemblance » (Gen. 1/26), d’autre
part « Dieu créa l’homme à son image » (Gen. 1/27), tel est le
fondement et l’axe de toute l’anthropologie chrétienne des premiers siècles et
dans la suite de l’anthropologie orthodoxe. La création à l’image de Dieu situe
l’homme face à Dieu, dans une relation. La ressemblance lui donne une
orientation, une perspective de croissance qui suppose une coopération, un
accord de deux libertés. C’est ce qui donne sens à l’existence et fait de
chaque être humain un pèlerin vers lui-même, en chemin de l’image vers la
ressemblance.
Saint Grégoire de Nysse (4e s.) affirmera qu’il n’y a pas de
limite à ce voyage spirituel, que nous ne cesserons de croître: « de
commencements en commencements vers des commencements qui n’auront jamais de
fin ». Il n’y aura pas de limite à cette ascension « de gloire en
gloire » (2Cor 3/18) car Dieu est infini et inépuisable.
La sanctification de l’homme est donc le fruit de la
coopération (synergia) de la liberté de l’homme et de la grâce divine.
Corps,
âme, esprit ou Esprit
Le mot « esprit » en français amène une confusion
car il traduit deux mots grecs différents : Pneuma et noûs. L’habitude a
été prise de traduire noûs avec un petit « e » pour signifier
l’esprit de l’homme et Pneuma avec un « E » majuscule pour l’Esprit
de Dieu. L’introduction du noûs vient de l’influence platonicienne.
L’expérience spirituelle chrétienne a confirmé et précisé la dimension noétique
de l’être humain.
Le noûs
ou cœur-esprit
La distinction entre l’esprit et l’âme s’avère essentielle
dans l’expérience spirituelle. Cette distinction nous vient de Platon (son
équivalence en hébreu est le cœur : Lev). Il avait perçu qu’en son
intériorité, l’âme prend conscience de son aspiration à la transcendance. Cette
dimension intérieure de l’âme, il l’a appelé noûs. Il semble bien cependant
qu’il ait confondu l’aspiration à la transcendance avec la Transcendance
elle-même, déduisant par là-même l’immortalité de l’âme de la «connaturalité
de l’âme avec le divin ». Pour les chrétiens, le noûs est comparé à un
miroir dans lequel se reflète l’image de Dieu. C’est de ce miroir que nous
parle l’apôtre Paul lorsqu’il dit : pour l’instant, nous voyons au
moyen d’un miroir mais alors nous verrons face à face » 1Cor 13/12. Le
noûs est apparenté à un organe de vision et est appelé à cet effet : œil
du cœur. Au sens premier, il est l’organe de la prise de conscience, il est la
possibilité, au sein de l’âme, de prendre conscience des états d’âme et de
nommer les mouvements de l’âme : les humeurs, les émotions, les
sentiments, les passions... C’est aussi par lui que nous pouvons accéder à la
contemplation des mystères et à la vision de Dieu : « Bienheureux les
cœurs purs car ils verront Dieu ».
Lorsque nous parlons de la dimension tripartite de l’être
humain : corps, âme, esprit, habituellement, nous évoquons le noûs et non
le pneuma. Appelé aussi fine pointe de l’âme ou partie supérieure de l’âme, le
noûs s’identifie au cœur profond comme capacité de silence, de conscience et de
détermination.
- la capacité de silence intérieur ou hésychia
s’expérimente dans la prière ou la méditation, elle traduit un état
imperturbable de l’être.
- la capacité de conscience et de parole permet à l’homme
de prendre conscience des mouvements intérieurs, des états d’âme, et de pouvoir
les nommer.
- la capacité de décision et de détermination permet de
s’inscrire puis de demeurer dans un dynamisme intérieur sans se laisser
distraire par les sollicitations du monde ou se laisser détourner par les
pensées parasites.
Le chemin spirituel consiste en la restauration de ces
capacités originelles pour les rendre opératives. Cette restauration pose la
double exigence de la vie de prière et de la purification du cœur-esprit. Le
moyen employé est l’exercice pratique de l’ascèse. Le but de l’ascèse est
l’acquisition de la primauté du noûs sur l’âme et la chair donc le
rétablissement de l’ordonnancement initial. L’être humain a pour tâche
d’acquérir l’autorité de la conscience sur les mouvements naturels, de passer
de l’état de soumission aux passions à l’application de la volonté divine.
Nous rappellerons que le monde angélique est purement
noétique. L’être humain a des capacités noétiques qu’il doit mettre en œuvre
pour atteindre à sa stature de fils (ou fille) de Dieu.
Dans la tradition orthodoxe, le noûs est généralement
identifié à l’image de Dieu. Il a une fonction d’intégration de la
personnalité : corps et âme. Il est le centre du conscient et de
l’inconscient ainsi que l’organe central des sens intérieurs, la racine de
tout, le point de rencontre entre Dieu et l’homme, là où l’homme rencontre Dieu
face à face. Il est appelé par l’apôtre Paul : l’Homme intérieur.
Le
rapport de l’ensemble corps, âme, esprit au Pneuma
Pour certains pères et selon l’apôtre Paul (1Th 5/23), le
troisième terme : Esprit (Pneuma) désigne le don du Saint Esprit ou la
grâce du Saint Esprit qui est la vie même de Dieu. C’est par la grâce que nous
devenons « participants de la nature divine » ( 2 Pierre 1/4).
« Par la grâce, nous sommes pénétrés et imprégnés de Dieu, nous vivons en
Lui et de Lui, nous participons à sa nature, comme le fer rouge participe à la
nature du feu, et tout en restant fer, devient feu, brillant comme le feu . Par
la grâce, nous sommes déifiés, par la grâce nous sommes fils de Dieu » selon
saint Maxime le Confesseur.
La déification est une « pneumatisation » ou
spiritualisation de tout l’être : du corps, de l’âme et du noûs. L’homme
devient pleinement humain lorsqu’il est pénétré de la grâce dans son corps, son
âme et son intelligence (noûs). Grâce qui ouvre son intelligence à la
contemplation des mystères et à la vision de Dieu. Grâce par laquelle l’être
humain peut devenir participant de la vie divine : « la vie de
l’homme sera la vision de Dieu » St Irénée de Lyon.
L’unité
ontologique de toute l’humanité
La Bible voit en Adam à la fois chaque être humain et toute
l’humanité. En Adam, elle met en évidence l’unité et la diversité. Unité du
genre humain et diversité des visages. Coïncidence de l’unité et de la
diversité.
Chaque être humain a une manière unique d’exprimer l’humanité
qui nous est commune. Chacun a un mode d’être qui lui est propre selon des
configurations uniques exprimées dans son code génétique unique et manifesté
dans son visage unique. La diversité est le miracle de la vie. Elle est une
richesse essentielle.
Dieu n’a créé en réalité qu’un seul Homme, l’Homme-Humanité.
Ce qui porte atteinte à un être humain se répercute dans l’entière humanité.
Nous sommes tous un en Adam. Toute l’humanité est en lien organique où chacun
de nous est une cellule d’un grand corps qui forme une unité vivante et
organique. Par ce fait, nous sommes tous solidaires et responsables les uns des
autres. Nous participons tous de la même humanité, de la même chair, « nous
sommes membres les uns des autres » (Eph 4/25). Ce que je fais à l’autre,
je me le fais à moi-même. Nous sommes invités à entrer dans cette conscience
pour enfin respecter chaque être humain et le considérer comme une partie de
soi-même. Le respecter et le considérer comme un frère en humanité, cela veut
dire prendre soin de lui au lieu de le vivre comme un rival ou une menace.
Prendre soin de lui, c’est aussi prendre soin de sa différence, de ce qu’il
porte d’unique et d’irremplaçable.
Dans cette pensée unitive, Saint Silouane de l’Athos affirme :
« Notre frère est notre propre vie ». Celui qui méprise son frère
méprise sa propre chair (Saint Jean). Mystère de l’unité ontologique de la
nature humaine, de l’humanité. Celui qui tue son frère se tue lui-même. Tout ce
que tu n’aimes pas chez l’autre traduit à un certain degré ce que tu n’aimes
pas en toi. C’est pourquoi, selon Saint Silouane de l’Athos nous ne devons
avoir qu’une seule pensée : « que tous soient sauvés. »
Adam est
créé mâle et femelle
D’autre part, selon la Bible, Adam est créé mâle et femelle,
masculin et féminin. Dans le premier livre de la genèse, la création se révèle
être un processus de différenciation. Le terme habituellement utilisé dans les
traductions est : séparation. Or ce mot aujourd’hui évoque l’idée de
rupture, c’est pourquoi, il est préférable d’employer, en toute rigueur, le
terme de différenciation, qui est un principe de vie. Dans le premier chapitre
de la genèse, Dieu distingue, dans le dynamisme de la création, les cieux et la
terre, la lumière des ténèbres, les eaux d’en haut des eaux d’en bas, le sec de
l’humide, Adam de la Adamah et le masculin du féminin. Les pères de l’Eglise
diront : « Dieu distingue sans séparer pour unir sans
confondre ». Les distinctions appellent des mariages successifs. La
vocation de chaque être humain (homme ou femme) est d’atteindre à l’unité
intérieure par le mariage des polarités qui le constituent. Il est invité à
reconnaitre l’autre part de lui-même, à l’épouser, pour atteindre la plénitude
de son être. Le mariage homme-femme traduit au plan existentiel cette œuvre
fondamentale. C’est pourquoi l’Eglise donne une place privilégiée au mariage en
ce qu’il représente le dynamisme même de la vie spirituelle puis de l’union à
Dieu. Dans la Bible, tout est mariage. Au cœur de la Bible, le Cantique des
Cantiques est là pour nous le rappeler. A ce titre la distinction des sexes,
des genres masculin et féminin, s’inscrit dans la distinction féconde des
polarités. La rencontre avec l’autre en tant qu’autre complémentaire est
possibilité de dépassement et de plénitude. Dans une telle rencontre il y a
plus que l’un et plus que l’autre, il y a ce qui nous échappe en soi et en
l’autre et que nous pourrions appeler le tiers inclus.
Les
fonctions de l’âme
Chaque homme n’a qu’une seule âme, laquelle est dotée de trois
fonctions : la puissance désirante, la puissance irascible et la puissance
raisonnable ou noétique. Ces trois fonctions, bien orientées, devaient
initialement lui permettre de vivre sa dignité royale, sacerdotale et
prophétique.
- La puissance désirante lui était donnée pour désirer
Dieu et aspirer à vivre en Dieu. Elle est le moteur pour conduire de l’image
vers la ressemblance, pour l’élévation spirituelle. « le comble du
désirable, c’est devenir dieu » disait Saint Basile.
- La puissance irascible est la capacité de détermination
pour persévérer dans la quête de Dieu et ne se laisser détourner ni à droite ni
à gauche.
- La puissance noétique est capacité de vision pour une
juste orientation des deux premières puissances. C’est par la capacité noétique
que l’Homme peut discerner la présence et l’action divines en toutes choses.
Le péché (mot qui signifie rater la cible ou mal viser) opère
une déviation par rapport à l’orientation initiale. Au lieu de se tourner vers
Dieu, vers l’originel, la puissance désirante s’oriente vers la réalité
sensible, elle s’asservit aux biens de ce monde et s’enferme dans les
apparences. La puissance irascible s’asservit à la volonté propre, à la volonté
égocentrique qui recherche les satisfactions immédiates. La violence faite à
l’autre entre en scène pour défendre ses propres intérêts et obtenir ce qu’elle
convoite. Elle s’exprime sous forme de colère et de révolte.
La puissance noétique devient aveugle et s’enferme dans la
vision des apparences. Elle se réduit à l’intelligence rationnelle qui tend à
objectiver, comparer, évaluer, classer, faire des raisonnements selon une
logique du monde. Elle fonctionne sur le passé et le connu et est incapable de
produire de la nouveauté.
Le combat
invisible
Ces déviations, qui sont la marque du péché, engendrent les
passions.
« quand nous voulons nommer globalement les passions,
nous les appelons « monde ». Quand nous voulons les désigner une par
une, par leurs noms propres, nous les appelons « passions » Saint
Isaac le Syrien OC p.72.
Que sont
les passions ?
Le mot passion vient du grec « pathon » qui a
donné pathologie et exprime une déviation. Les passions sont différentes
facultés de l’âme et du corps détournées de Dieu et orientées vers la réalité
sensible, vers les expressions éphémères et limitées de la vie. Les passions
sont le détournement de l’unique passion qui est l’amour. N’étant plus focalisé
vers la source de son être, l’homme devient victime et esclave de ses désirs
multiples : « l’intelligence est captive » dit saint Isaac le
Syrien. Il poursuit : « l’intelligence tombée dans la sensation
charnelle n’a plus qu’une connaissance mondaine et produit des pensées malades ».
L’âme s’atomise et devient la proie du monde sensible.
Selon saint Maxime : « La passion est un mouvement
contre nature de l’âme par suite d’un amour déraisonnable ou d’une
aversion irréfléchie pour un objet sensible quelconque ». L’état
contre nature de l’âme est le mouvement passionné.
Le péché réside donc dans une certaine attitude de l’homme,
dans un mésusage des puissances de son âme. Le péché résulte d’une mauvaise
orientation du désir originel qui n’est plus selon sa finalité naturelle.
Il est une maladie de l’être, une déformation de notre nature
véritable, une grimace de notre réalité profonde. Les passions sont les
maladies du vieil homme. « Le Mal est inhérent à la passion »St
Antoine
Les passions sont ainsi des déviations volontaires du
« selon la nature » au « contre la nature » selon saint
Jean Damascène.
Les passions sont finalement des blocages, des usurpations,
des déviations destructrices du désir fondamental de l’homme. Elles expriment
différentes formes d’idolâtrie et rendent l’homme esclave, lui faisant perdre
la tranquillité des pensées et, obscurcissant l’âme par des afflictions, elles
lui font perdre la paix.
Les passions, finalement, viennent de ce que l’homme donne
plus d’importance au monde qu’à Dieu et fait dépendre sa vie plus des réalités
de ce monde que de Dieu.
Depuis la transgression, l’homme intérieur se modèle sur les
formes extérieures.
L’homme considère les choses et les êtres non en ce qu’ils
sont mais relativement au degré de son désir à leur égard. C’est selon le
profit ou le plaisir qu’il peut en retirer qu’il en établit l’importance ou les
jugements de valeur. Le monde devient ainsi pour l’homme une projection
fantasmatique de ses désirs, les créatures des moyens de satisfaire ses
passions, des instruments de sa jouissance sensible.
En accord avec de nombreux pères de l’Eglise, dans la
continuation de la Tradition biblique et hébraïque, saint Irénée considère que
« trois éléments constituent l’homme parfait: la chair (Basar/sarx), l’âme
(nefesh, psyché) et l’Esprit (Ruah/pneuma). L’une d’elles sauve et forme, à
savoir l’Esprit, une autre est sauvée et formée, à savoir la chair ; une autre enfin
se trouve entre celles-ci, à savoir l’âme, qui tantôt suit l’Esprit et prend
son envol grâce à lui, tantôt se laisse persuader par la chair et tombe dans
des convoitises terrestres » (Contre les hérésies V9-1). Détournée du
Souffle, l’âme meurt spirituellement et entraîne le corps avec elle. Elle tente
de survivre par l’effet des compensations illusoires qui aboutissent tôt ou
tard à des souffrances, maladies, corruptions, et finalement à la mort. Dans ce
même sens, Saint Grégoire de Nysse montrera que « si l’âme se tourne vers
l’Esprit, elle se spiritualise, si elle se tourne vers la chair, elle se
matérialise ». Ils indiquent ainsi que le composé chair-âme peut s’enfermer
sur lui-même et refuser de s’ouvrir au Souffle de vie. L’âme, n’étant plus
nourrie par l’Esprit, parasitera le corps qui cherchera dans le monde créé des
compensations à son manque fondamental. Elle devient aliénée aux besoins
matériels. L’âme qui a soif d’absolu cherchera à travers les réalités sensibles
et les expressions éphémères et limitées de la vie ce qui peut combler son
désir infini. Elle aura tendance à absolutiser le relatif, à se passionner pour
ce qui n’est rien et tombera dans l’idolâtrie. Le rapport passionné au monde
est alors l’expression d’une rupture avec la dynamique de croissance. C’est
cette rupture qui a été appelée chute, laquelle signifie une incapacité à
croître dans une juste orientation du désir.
Au contraire dans une autre disposition de la liberté, l’homme
peut s’ouvrir à la grâce de l’Esprit, se laisser pénétrer par le Souffle Divin
qui vient le sanctifier, le spiritualiser, le pneumatiser et dynamiser toutes
ses facultés. « L’Esprit est le seul artisan du progrès spirituel.
Celui qui a l’Esprit est éclairé, illuminé et chaque jour poursuit sa
croissance spirituelle évacuant toute trace d’infantilisme c’est à dire
acquérant la maturité intérieure et se dépouillant du vieil homme.
La grâce de l’Esprit est un dynamisme de croissance qui, jour
après jour, purifie, libère, transfigure celui qui cherche Dieu avec
sincérité jusqu’à le faire parvenir à la pleine maturité du Christ. »
(Saint Syméon le Nouveau Théologien).
Ce qui appartient à l’homme, c’est de se disposer à l’action
déifiante de l’Esprit, de se laisser conduire au-delà de lui-même vers la
transcendance, le jamais vu, jamais connu, jamais expérimenté. S’ouvrir à
l’Esprit, c’est prendre le risque de la nouveauté en acceptant de mourir à
l’ancien, à toutes les crispations qui nous attachent au sensible, au palpable,
au visible, à la matière et que nous appelons passions. L’Esprit rend
l’homme libre et l’ouvre à la vraie Vie, à la Vie de la vie. Dans l’Esprit,
l’homme est appelé à être transfiguré, il est en voie de déification pour
devenir un être de communion, pleinement participant de la vie divine. L’Esprit
pénètre l’homme tout entier comme le feu qui est dans le fer ou comme la
lumière dans l’air. « Il fait pénétrer le Christ en nous jusqu’au
bout de nos doigts » dit Saint Syméon le Nouveau Théologien. L’Esprit
cisèle, sculpte, forge l’homme afin de le rendre ressemblant à son prototype
qui est le Christ. C’est par cette nouvelle naissance que nous devenons
héritiers du royaume et fils de Dieu: « L’Esprit lui-même rend témoignage
à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu », « par Lui nous
crions : Abba, père » Rom. 8/16. « Là où est l’Esprit du Père, là est
l’homme vivant » dira Saint Irénée de Lyon pour nous montrer que l’homme
est un être pour la Vie, appelé « à acquérir la qualité de l’Esprit et
devenir conforme au Verbe de Dieu » (contre les hérésies V9-3). C’est là
ce qui donne sens à notre vie exprime notre vocation profonde. C’est pourquoi
Saint Séraphim de Sarov (19e s.) a pu dire : « le but de la vie chrétienne
consiste en l’acquisition de l’Esprit de Vie ». Saint Syméon le Nouveau
Théologien considère que le but de toute l’œuvre de notre salut par le Christ
est de recevoir l’Esprit Saint. Ce qui n’est pas sans nous rappeler ce que le
Christ a dit à ses apôtres : « il est avantageux que Je m’en aille
afin que l’Esprit Saint vienne et vous conduise dans toute la vérité ». (Jn
16/7).
Le chemin
de la purification et de la déification
Comme nous l’avons vu, le chemin de purification et de
croissance spirituelle passe par l’ascèse. L’ascèse est l’éveil hors du
somnambulisme quotidien, un combat intérieur afin d’acquérir une maîtrise du
spirituel sur le matériel, un dynamisme humain déclenché par la présence de
Dieu. Son mouvement essentiel est la métanoïa ou repentir.
La
première ascèse consiste à dépister en nous toutes les pensées et les
sentiments qui mènent à la mort.
L’ascèse par laquelle l’homme se convertit constitue une
véritable thérapie qui consiste à se détourner de l’état pathologique contre
nature et à se retourner vers Dieu pour recouvrer la santé de la nature
originelle. la nature humaine a été créée dès l’origine en vue de l’homme
nouveau. L’intelligence et le désir de l’homme sont créés pour le Christ: nous
avons reçu l’intelligence pour connaître le Christ, le désir pour que nous nous
laissions attirer vers Lui, la mémoire pour le porter en nous.
« L’ascèse
est cet effort constant pour conformer la volonté et le désir de l’homme à la
volonté et au désir de Dieu. »
Les 3 étapes du chemin de l’ascèse ou de l’ascension
spirituelle sont les suivants:
1) La praxis ou purification
2) Contemplation de la nature ou théoria
3) L’union directe, personnelle à Dieu ou théologia.
Ce sont 3 étapes de la formation de la conscience de la
distinction et de la dépendance d’avec Dieu.
Le chemin vers la ressemblance ou déification est rejet de la
tendance au mal. Il passe par ces 3 étapes. Elles sont décrites par Origène (2e S)
et Évagre le Pontique (4e s). Elles ont été constituées plus
systématiquement par Denis l’aréopagite (5e S). Maxime le Confesseur (7e S)
les a repris en les rapprochant fonctionnellement du dogme christologique.
Il n’y a aucune procédure systématique ou automatique. La
déification est l’œuvre de la grâce à laquelle il s’agit de se disposer.
1) La
praxis
La praxis ou practiké est la méthode spirituelle qui vise à
purifier la partie passionnée de l’âme. Le but est de permettre à l’homme de
connaître sa véritable nature à l’image de Dieu. Elle consiste en une forme de
psychanalyse dans le sens propre du terme: analyse des mouvements de l’âme et
du corps, des pulsions, des passions, des pensées qui agitent l’être humain et
qui sont à la base des comportements plus ou moins aberrants.
Pratique ascétique dont le but est de métamorphoser l’énergie
vitale dévoyée et bloquée dans les passions idolâtres. De la praxis naissent
les vertus dont l’amour fera la synthèse.
Ces vertus sont divino-humaines, elles constituent autant de
participations aux attributs ( noms) divins, au rayonnement de la divinité dont
l’homme est l’image.
La praxis est le mode pour obtenir la liberté intérieure qui
permet d’aimer.
Le fondement de la praxis, c’est la garde des commandements.
Garder les commandements, c’est garder la Parole du Christ, la Parole de Dieu
et c’est aimer Dieu. «Celui qui m’aime gardera ma Parole et mon Père
l’aimera et nous viendrons vers lui et nous ferons notre demeure chez
lui... »
Ce n’est qu’avec le secours divin que nous pouvons acquérir
ces énergies divino-humaines que nous appelons vertus. Seuls ceux qui répondent
à l’appel du Christ et qui deviennent libres de leurs passions, peuvent vivre
les béatitudes de l’agapè.
Pour Maxime le Confesseur, la purification va de pair avec la
catéchèse. Elle se rapporte à l’acceptation de la Parole de Dieu, à la
purification des passions et à l’exécution simultanée des préceptes divins.
Elle est une philosophie de l’action.
« Le chemin de purification de l’âme par Dieu, suppose
que celle-ci se tourne vers Dieu. La vertu de l’âme ne consiste pas alors dans
sa conversion mais dans ce qu’elle obtient par sa conversion ».Maxime la
vie en Dieu p229
« Qui connaît la puissance des commandements de Dieu et
comprend les facultés de l’âme sait comment ceux-là guérissent celles-ci et
conduisent à la vraie contemplation » Evagre le P. centuries 2-19
2) La
théoria ou contemplation de la nature, c’est-à-dire,
pressentiment de Dieu à travers les êtres et les choses. Théoria ou science des
œuvres de Dieu (des dons de Dieu) qui rend capable de connaître les raisons des
êtres et Dieu lui-même dans certaines limites. La Théoria consiste à saisir
dans les créatures leurs raisons universelles. Par les raisons des êtres, la
lumière divine est véhiculée jusqu’à la création :
« les perfections invisibles de Dieu, sa puissance
éternelle et sa divinité se voient comme à l’œil nu depuis la création du monde
quand on les considère dans ses ouvrages » dit l’apôtre Paul (Rom
1/20). L’homme est invité à déchiffrer les perfections invisibles de Dieu dans
le cosmos. « Le cosmos est la première bible » selon
St-Augustin
La foi est notre chemin. La contemplation est la vérité et la
vie. « Nous voyons aujourd’hui d’une manière confuse comme dans un
miroir » I Cor 13/12, c’est la foi. « alors ce sera face à
face »: C’est la contemplation.. » dit St-Augustin.
La contemplation de la nature devient contemplation de la
gloire de Dieu cachée dans les êtres et les choses. La foi est la porte des
mystères.
3) La
théologia
La théologia est l’union directe personnelle à Dieu. Maxime
l’articule en deux moments:
1- notre union à l’Esprit du Christ
2- puis notre passage de l’humanité du Christ à sa divinité.
La chair du Christ, se sont les vertus acquises et celui qui
la mange trouvera la liberté intérieure. Le sang du Christ, c’est la
contemplation des êtres, et celui qui le boit sera illuminé par Lui.
La poitrine du Christ, c’est la connaissance de Dieu et celui
qui repose sur elle sera théologien.
« Celui qui passe de l’ascèse à la liberté intérieure
obtient de contempler dans l’Esprit Saint, la vérité des êtres et des choses:
c’est comme s’il passait de la chair du Christ à son âme.
Un autre, à travers cette contemplation symbolique du monde
passe à l’initiation mystique plus dépouillée qu’est la
« théologie »: c’est comme s’il passait de l’âme du Christ à son
Esprit.
Un autre à travers cet état, est mystiquement conduit à l’état
ineffable où toute détermination est supprimée par une négation
radicale(apophatique):c’est comme s’il passait de l’esprit du Christ à sa
divinité. » Maxime le Confesseur in ambigua
Le sens chrétien de la personne
En tradition chrétienne, la notion de personne est centrale.
Elle est au cœur de la théologie chrétienne qui contemple un seul Dieu en trois
personnes. L’affirmation dogmatique de la Trinité associe l’unité de Dieu et la
diversité des personnes.
La personne, selon l’usage courant, s’identifie à l’individu,
or ces deux notions sont très différentes dans l’anthropologie chrétienne.
L’individu est une catégorie sociologique et biologique
qui appartient entièrement à la nature, il est déterminé par l’hérédité aussi
bien génétique que sociale. Il est une partie du tout naturel et se détache par
opposition, délimitation et isolement. L’individu s’isole, il tend vers l’auto-
justification. Il fait nombre avec les autres et se décline sur le mode
quantitatif.
La personne est d’ordre spirituel. Elle est tout le
contraire de l’auto affirmation égoïste. Elle dit l’être humain comme
sujet et être de relation.
La personne se réalise dans la liberté, elle échappe aux
catégories de ce monde. La personne se décline sur le mode qualitatif. Elle
fait son apparition en entrant en rapport avec les autres personnes. La
personne vit et advient par la relation, elle trouve son épanouissement dans la
communion des personnes. Il est difficile de définir ce qu’est une personne
mais on peut apprendre à connaître une personne en entrant dans une relation
avec elle.
Il convient d’affirmer en premier lieu l’unicité de la
personne. En tant que personne, chacun est irréductible aux autres et n’admet
aucune comparaison. « Le mystère de l’existence de la personne consiste
justement dans le fait qu’elle est irremplaçable, unique, incomparable »
affirme Nicolas Berdiaev. Laissons la parole à Martin Buber, juif
hassidique, qui exprime merveilleusement cette dimension d’unicité :
« Avec chaque homme, vient au monde quelque chose de nouveau, qui n’a pas
encore existé, quelque chose d’initial et d’unique… Dans chaque être, il est un
trésor qui ne se trouve en aucun autre »( le chemin de l’homme p19).
Pour les chrétiens, c’est la personne même qui constitue le
but, c’est elle l’accomplissement total de l’être. Le salut s’identifie à la
réalisation de la personne en l’homme. Le but du salut est que la vie
personnelle, réalisée en Dieu dans la Trinité, se réalise aussi au sein de
l’existence humaine. L’homme en Christ est un homme parfait seulement en tant
que personne, c’est à dire en tant qu’amour et liberté. L’homme parfait est
seulement celui qui est vraiment une personne.
Dans l’existence, nous ne rencontrons pas l’humanité mais des
personnes humaines. Hors de la dimension de la personne, la réalité de la
nature humaine est une abstraction. La personne est le mode d’existence de la
nature, elle met en mouvement ce qui appartient à la nature. La nature humaine
s’exprime dans la multiplicité des personnes uniques, elle prend visage dans
ces personnes. Dans chaque personne, on voit en lui la nature humaine tout
entière. Détruire une personne humaine, c’est commettre un meurtre contre toute
l’humanité.
Le mystère de la personne n’a d’équivalent que le mystère du visage.
Il est insondable et infini, il échappe à toute saisie.
Je conclurai avec une citation de Nicolas Berdiaev :
« Le christianisme exalte l’homme, voit en lui l’image de
Dieu, le déclare porteur d’un principe spirituel qui l’élève au
dessus du monde naturel et social et lui attribue une liberté spirituelle. Le
triomphe du principe spirituel signifie, non la soumission de l’homme à
l’univers, mais la révélation de l’Univers dans la personne. La personne est
l’horizon sur lequel se révèle la vérité de l’être ».
Nous n’avons pas fini d’explorer l’immense continent de la
personne qui porte en elle une dimension transcendante et pose la question de
l’identité. A l’heure où même les sciences dites dures voient émerger la
question du sujet, il se pourrait que la réintroduction du sujet-personne fasse
basculer notre vision du monde.
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Le Père Philippe
Dautais est le directeur du Centre d’études et de prière Sainte-Croix et le
recteur de la paroisse Saint Nectaire et Sainte Foy (Monestier).