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(Archiprêtre Jean Jouravsky)
1918
Les mystères de Dieu ne sont accessibles qu’à ceux qui ont
retrouvé la vue par la foi
C’est à vous qu’a été donné le mystère du Royaume de Dieu,
mais pour ceux qui sont au dehors, tout se passe en paraboles (Mc.4,11)
L’Évangile est un mystère intérieur et divin. Ce mystère est
accueilli dans un sentiment vivant du cœur, qui n’est autre que la
grâce de la foi, vécue par expérience. Celui qui ne reçoit pas la grâce de
cette expérience n’atteint (et encore dans le meilleur des cas) que le stade où
tout se passe en paraboles, le stade de la nouvelle morale chrétienne, et
encore jusqu’à Gethsémani. Une telle expérience extérieure de l’Évangile est
peu solide. Jusqu’à la première épreuve, on crie Hosanna, et lorsque la foi et
l’adoration extérieure commencent à se lézarder, on crie : « qu’Il
soit crucifié ! » Au mieux, on s’enfuit dans la nuit noire.
Seule une réception intérieure du cœur permet de dévoiler
irrévocablement le mystère de l’Évangile. La réception de la vérité se
fait à la mesure de la vie, dit le grand maître du monachisme spirituel, Saint
Isaac le Syrien. L’Évangile se révèle à la mesure de la purification, et le cœur
se purifie dans l’exploit caché du repentir. C’est pourquoi la première parole
du Seigneur au monde pécheur et infidèle fut : Repentez-vous et croyez en
l’Évangile !
Le premier commandement du Nouveau Testament est donc celui du
repentir. Sans lui, l’Évangile et la vie dans la grâce sont
inconcevables. Par lui, l’âme acquiert la grâce de la foi. Le labeur de la
purification ranime le sentiment intérieur par lequel l’âme reçoit la
vie spirituelle et l’Évangile.
Le péché pétrifie le cœur, le paralyse, met à mort le tendre
organe du sentiment intérieur qui accueille la vie spirituelle dans la grâce.
Lors du séjour extérieur dans le péché, le mystère du Royaume des Cieux n’est
pas accordé.
Pour ceux du dehors, le Christianisme est donné en
paraboles. En regardant, ils ne voient point ; en écoutant, ils n’entendent
point et ne comprennent pas par le coeur (Cf. Mt.13,13 & Luc8,10). Les
mystères ne se dévoilent que sur la voie intérieure du coeur purifié. Et
cette voie intérieure, c’est celle du repentir dans la grâce. Sur cette voie,
toute la vie intérieure change, corporellement et mentalement.
Le moment initial du repentir, c’est la naissance d’en haut à
une nouvelle vie dans la grâce, la vie de repentir, où le coeur se purifie pour
accueillir l’Évangile. L’Évangile est une vie nouvelle dans la grâce, une vie
divine, la vie des miracles de Dieu. Le coeur purifié par le repentir reçoit
cette vie nouvelle et l’accueille comme un miracle, avec un sentiment vivant,
il la perçoit de façon tangible, il l’accueille comme la ferme assurance
des choses qu’on espère (Hb.11,1).
Le cœur réanimé respire l’air nouveau de la vie spirituelle,
l’air du repentir. Mais celui qui entretient des convoitises charnelles en
demeurant dans la douceur de la sensualité, pense mener une vie chrétienne
spirituelle et se leurre. L’Esprit de Dieu ne demeure pas dans la voie des
séductions. Ce n’est pas la voie de l’Évangile car il n’y a pas de purification
du péché qui tue. C’est seulement sur la voie du renoncement à la vie
charnelle, sur la voie du repentir, et en nul autre lieu, que l’âme peut faire
l’acquisition de la foi dans la grâce, que viendra attester un sentiment vivant
du coeur.
Seule la conscience d’une foi vivante permet de
trouver la vie et l’existence spirituelles. Dans l’exploit du repentir, et de
cette foi connue par expérience, l’homme affermit son existence dans le domaine
divin, et, par le concours de la grâce, reçoit la déification, communiant à la
lumière et participant abondamment à la Divinité. Tout est possible à celui qui
croit. Cette vie divine et cachée, spirituelle, s’acquiert dans le secret de la
pratique intérieure. Bien peu nombreux sont ceux qui trouvent cette pratique,
car peu ont cherché à être attentifs à leurs pensées. Ceux-là, par
leur renoncement, appartiennent au groupe des chrétiens de
l’intérieur, comme dit Saint Macaire le Grand. Ils sont les porteurs vivants du
Dieu vivant, les porteurs de la foi vivante, active et donatrice de vie.
Le monachisme oriental fait partie de l’humanité chrétienne
qui a retrouvé la vue par la foi. En lui sont conservés les mystères du Royaume
des Cieux.
Au cours de l’histoire, le monachisme oriental est entré par
ses exploits spirituels sur la voie de la foi dans la grâce, il a connu le
Royaume des Cieux, et l’a prêché avec amour dans ses écrits sages en Dieu. Un
tel christianisme demeure toujours caché.
Par un effet de l’insondable volonté de Dieu, le monachisme
oriental joue le rôle de l’Arche de Noé du Nouveau Testament, dans laquelle est
conservée la grâce agissante de la perfection qui sanctifie, selon
l’expression de Saint Macaire le Grand. Cette grâce sanctifie aussi tout le
monde extérieur. Le Seigneur Dieu garde donc uncontact effectif avec le
monde extérieur à travers le monachisme.
Dans cette arche, comme dans l’antique Israël, est conservé le
mystère de la nouvelle alliance de Dieu avec l’homme. L’antique Israël a gardé
dans l’arche un mystère : la promesse de la venue du Dieu Sauveur. Le
monachisme garde en lui le même mystère, non pas sous la forme d’une promesse,
mais sous la forme de l’accomplissement de cette promesse. Cette promesse
fructifie dans le monachisme. Ce Dieu promis, qui venait, demeure
déjà dans le monachisme comme Sauveur de l’homme. Le mystère caché à ce siècle
et à cette génération est révélé aux saints qui demeurent dans le monachisme.
Ce mystère, c’est le Christ en nous, selon la parole de l’Apôtre
(Col.1,26-27). Le monachisme connaît ce mystère par expérience et le cache dans
le choeur lumineux de ses saints.
Le monde chrétien du dehors ne fait pas l’expérience
de ce mystère. Il semble extérieurement lui vouer une grande vénération, mais
intérieurement, il ne le connaît pas. Le Christianisme reste pour lui une
parabole. Entièrement immergé, par l’esprit et les sens, dans le matériel et le
terrestre, dans les choses vaines et passagères, dans l’existence païenne non
illuminée, le monde chrétien du dehors n’accède pas aux mystères du
Royaume de Dieu. Par sa tendance intérieure, il appartient aux enfants de
ce siècle qui prennent femme et mari (Luc20,35), oeuvrant pour la
prolongation de ce siècle, de son existence mortelle et corruptible. Il ne
connaît ni l’autre existence, éternelle, immortelle et angélique, ni la
résurrection, qui existe déjà ici bas avant la résurrection générale, comme dit
Saint Syméon le Nouveau Théologien. Il n’est pas digne, faute d’effort,
d’atteindre l’autre siècle, la résurrection des morts où les hommes ne
prendront point de femmes ni les femmes de maris, mais seront comme des anges
dans le ciel (Mt.22,30 & Luc 20,34-36 & Phil.3,8-11). N’œuvrant pas
comme il convient, il ne connaît pas les mystères et demeure dans une existence
corruptible, mortelle et charnelle. Seuls ceux qui peinent et se font violence
ravissent les mystères et pénètrent dans le Royaume. Et c’est là ce que fait le
monachisme oriental.
Le monachisme, par l’exploit de la volonté animée par la
raison, renonce à l’extérieur et au matériel pour préparer sa nature
spirituelle et raisonnable à la résurrection, à la vie future. Le monachisme
constitue donc ce christianisme intérieur qui recouvre la vue par la foi, et
voit s’ouvrir devant lui une existence secrète, divine, cachée du siècle et de
cette génération.
Le monachisme est aussi le porteur de la foi vivante dans le
Dieu vivant. Par cette foi, il apporte le Christianisme aux païens. La lumière
du Christ brille toujours dans le monachisme et le Christ demeure en lui de
manière efficace. C’est pourquoi les âmes simples et croyantes sont attirées
par les pèlerinages dans les monastères, et trouvent chez les vieux moines la
présence de Dieu d’une manière si vivante que leur coeur ne saurait être
trompé. Dieu est en vérité dans le monachisme et dans les coeurs des saints
moines.
Ce contact avec le monachisme éclaire le monde chrétien du
dehors et lui permet d’acquérir une grâce active qui sanctifie sa vie
extérieure et lui ouvre la voie vers la vie intérieure et spirituelle. La
grâce sanctifiante du Christ ne se déverse sur le monde extérieur qu’à travers
le monachisme. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’autre voie de
sanctification de l’Eglise du Christ. Toute âme chrétienne assoiffée du
renouvellement par la grâce de son existence, ne le reçoit et ne le recevra
qu’à travers le monachisme. Les saints moines sont les porteurs de cette grâce
active. Le mystère de l’Eglise du Christ réside dans la grâce du monachisme.
Le mystère du Royaume des Cieux est donné aux saints ascètes
du monachisme oriental, et avec lui cette vie cachée et spirituelle qui conduit
à la sanctification.
Le premier de ces ascètes bénis de la nouvelle humanité à
ravir par son labeur spirituel le mystère caché de la nouvelle existence fut la
Vierge Toute-Bénie, la Mère de Celui qui fut le Prototype de cette nouvelle
humanité. La Toute-Sainte Mère de Dieu est la céleste Abbesse du monachisme
terrestre. Elle a ouvert la voie des mystères du Royaume des Cieux, elle a
inauguré l’exploit ascétique qui permet de ravir les mystères. En elle est née
une nouvelle humanité, divine, céleste, angélique, monastique, tendue vers le
siècle à venir, l’existence nouvelle et la résurrection dans
l’incorruptibilité.
La différence entre le monachisme occidental et le monachisme
oriental. Dans le monachisme oriental se cache le mystère de la fin.
Le monachisme occidental s’est également précipité vers la
gloire de la résurrection, mais par une autre voie, extérieure et matérielle.
Il a connu une autre expérience, une autre évolution. Il a l’expérience des
débuts du Christianisme, des champs de Galilée et des lis en fleurs (Voir François
d’Assise et d’autres). Il s’est avancé charnellement à la suite du Christ.
Rappelons-nous l’élan dynamique (et extérieur) des croisés dans les champs de
Galilée pour libérer la Terre Sainte des ennemis (extérieurs). Rappelons-nous
leur combat contre l’antéchrist (extérieur). Ce sont là les lignes
fondamentales du monachisme occidental et de son activité. Elles restent
essentielles pour lui jusqu’à ce jour.
Dans sa croissance spirituelle, le monachisme occidental s’est
arrêté à la ferveur amoureuse, à l’extérieur et au superficiel. Il s’est figé
là, dans la jeunesse et la fraîcheur de ses jeunes forces.
Il ne s’est pas développé (et ne l’a pas pu) au-delà de la
jeunesse. Les peuples occidentaux, immatures par l’âge, ont reçu le
Christianisme au niveau de la ferveur amoureuse, extérieure. Mais toute la
gloire de la fille du Roi est au-dedans (Ps.44,11). La gloire intérieure
n’a pas été reçue par les peuples d’Occident. C’est pourquoi ils se sont
tellement languis de cette beauté intérieure et céleste, et cette langueur
s’est exprimée dans le gothique de leurs églises.
L’art architectural des églises n’est pas le fruit du hasard,
il trahit le mystère intérieur du peuple qui les édifie, de l’âme qui les
conçoit. Le gothique, c’est la recherche de Dieu dans les cieux, c’est la
langueur d’une âme tendue vers le ciel, qui crie et cherche la vie intérieure.
Le gothique, c’est la faim de l’âme, ce sont les bras tendus vers le haut qui
supplient, cherchant là-haut ce qu’ils ne trouvent pas ici, sur la terre. Le
gothique reflète cette particularité essentielle de l’expérience religieuse de
l’Occident et de son monachisme.
Tout autre est l’expérience religieuse du Christianisme
oriental et du monachisme oriental. Il ne connaît pas l’élan vers les cieux.
Ses églises ignorent le gothique. Elles se tiennent fermement sur la
terre, car le ciel et la terre ne sont pas séparés : il n’y a pas de
langueur pour le ciel. L’architecture orientale exprime pleinement l’expérience
intérieure de l’Eglise d’Orient et de son monachisme. En Orient, on possède ce
que l’on cherche ; en Occident, on cherche Dieu dans les cieux dans cet élan
vers le haut. En Orient, on rejette ce monde et on séjourne dans le monde
céleste ; en Occident, on confirme ce monde et on cherche le monde à venir. En
Orient, c’est la prière théophore du coeur et la calme joie de l’acquisition ;
en Occident, ce sont les sentiments exaltés du coeur qui tournent à la langueur
d’une quête tendue vers le haut.
Le monachisme oriental est intérieur et contemplatif. Son âge
est celui des siècles aux cheveux blancs. Il est l’enfant des peuples anciens,
l’âge de la contemplation de la fin. L’expérience du monachisme
orthodoxe est l’expérience divine de la fin, l’expérience de cette fin
corruptible de l’existence extérieure, pécheresse et mortelle. A cette
expérience de la fin est étroitement liée l’expérience majestueuse et lumineuse
du début d’une vie théophore, l’expérience de l’apparition de Dieu dans la
chair, l’expérience de l’impression dans l’homme de l’image immortelle et
ineffable de la gloire du Dieu-Homme, de la Face du Christ.
Le destin définitif de l’humanité chrétienne, et par là même
le destin du monde entier, est lié indissolublement au destin du monachisme
d’Orient. Le mystère de la fin et des derniers temps est caché dans le
monachisme d’Orient, dans le monachisme orthodoxe, et en lui seul. Quand ce
monachisme disparaîtra, le Christianisme disparaîtra, et avec lui le monde
extérieur.