La pratique du sacrement de pénitence
Le sacrement du pardon est l’acte de réconciliation par lequel
le Seigneur nous ouvre à nouveau les portes du Royaume dont nous nous étions
exclus par le péché. Dans ce sacrement, l’Église fait mémoire de l’obéissance
du Fils qui nous a sauvé. Elle confesse l’actuelle fidélité du Père à son
dessein bienveillant et prépare le Jour du Jugement en se faisant guider par
l’Esprit Saint vers la vérité toute entière.
par le Hiéromoine Nicolas (Molinier)
LES
ENJEUX
Pour les pécheurs que nous sommes, le recours au sacrement de
pénitence est l’expression d’un retour à Dieu à nouveau confessé comme Père,
Fils et Saint Esprit, principe et fin de toute notre vie. C’est aussi un retour
à l’Église dont nous nous sommes séparés, Église reconnue et confessée comme
communauté de ceux qui professent la vraie foi, lieu où renaître, prémices du
Royaume à venir. Mais c’est aussi un retour à nous mêmes : nous étant
éloignés volontairement de Dieu par le péché, nous sommes tombés en dessous de
notre propre nature, comme l’enseignent les saints Pères.
La célébration du sacrement de pénitence est donc notre
résurrection des morts par la puissance de l’Esprit Saint de nouveau
accueilli, une nouvelle entrée dans la communion de l’Église, corps du
Christ. C’est aussi le renouvellement de l’alliance avec le Père dans
l’amour et la vérité, le recouvrement de notre nature véritable d’image
de Dieu en communion avec son Modèle. C’est enfin la restauration de
l’harmonie voulue par le Créateur entre l’homme et le cosmos qui lui est
soumis. En somme, c’est le renouvellement de notre vie baptismale.
Tels sont, trop brièvement rappelés, les enjeux. Venir
confesser ses péchés au Seigneur ne peut donc pas être un acte désinvolte ou
seulement juridique (parce qu’il faut bien en passer par là si on veut
communier). Ce ne peut être un acte que l’on accomplit de mauvais cœur, que
l’on expédie en vitesse, deux minutes avant la célébration de la Divine
Liturgie, en prenant le célébrant de court et en se satisfaisant de quelques
formules vagues.
LE
REPENTIR
Le recours au sacrement de pénitence exprime la conscience que
nous avons de notre état de pécheur, de la rupture de l’alliance aimante avec
Dieu que nous avons commise. Cette alliance est union transformante, nous
préparant à entrer dans la vie trinitaire.
Dans le repentir nous reconnaissons que nous avons fui l’appel
de Dieu à cause de notre convoitise, volonté orgueilleuse de nous conduire
nous-mêmes en totale liberté, nous faisant juges pour nous-mêmes du bien et du
mal. Ce faisant, nous avons dévoyé le désir de l’éternité qui est un don de
Dieu en recherche du plaisir. Nous nous sommes livrés à l’esclavage de nos
passions et de nos désirs mauvais, encouragés par le Menteur, le Démon, qui
promet toujours : Vous serez comme des dieux (Gn 3,5).
Dans le repentir nous reconnaissons notre impuissance à nous
sortir du piège où nous nous sommes jetés. Nous confessons notre incapacité à
nous procurer le remède à nos iniquités : Quand tu te lessiverais à
la potasse, ton iniquité resterait marquée devant toi (Jr 2,22).
C’est pourquoi dans le repentir nous attendons le salut de
Dieu seul. Et puisque nous n’avons aucune excuse à présenter pour nos péchés,
la seule raison de notre espérance en Dieu n’est autre que lui-même. Nous
confessons sa fidélité. Nous comprenons sa colère et sa jalousie comme l’image
de son ardent amour pour nous. Bien qu’indignes, nous rappelons à Dieu sa
propre parole : Reviens Israël… Je n’aurai plus pour toi un visage
sévère, car je suis miséricordieux (Jr 3,6 ;12).
Bien plus, nous faisons mémoire de l’obéissance de son Fils
Jésus. Nous représentons au Père qu’il a donné sa vie par amour pour les
pauvres et les pécheurs que nous sommes. Mais nous confessons cependant que
nous n’avons aucun droit à faire valoir pour être réconciliés. C’est ainsi que
nous est donné par grâce un cœur broyé dont Dieu n’a pas de mépris (Ps
50,19).
LA
PRÉPARATION
La confession des péchés est souvent précédée par une lutte
contre la tentation de s’y soustraire. On remarquera que mille prétextes se
présentent pour y échapper, ou si notre volonté est ferme sur ce point, mille
pensées se pressent pour rendre l’aveu de nos fautes plus anodin. Tout ceci est
une tentation à laquelle il convient de ne pas céder car on en viendrait
rapidement non seulement à pécher, mais aussi à justifier ses errances, et
enfin à les considérer comme tellement normales qu’il n’y aurait même plus
besoin de les justifier. Parmi d’autres ruses, si nous avons une conscience
plus délicate, le Démon peut essayer une autre voie : nous faire croire
que nous sommes devenus indignes d’avoir recours à Dieu. Son but est, après
avoir conduit à la chute, de nous plonger dans le désespoir.
La confession des péchés est précédée par la prière
personnelle dans le silence et la solitude, prière de repentir accompagnée
par l’examen sérieux des offenses commises à l’encontre du Seigneur, par le
regret des fautes et la ferme décision, avec la grâce de Dieu, d’y porter
remède. Prière d’action de grâces aussi, car celui que nous avons offensé,
celui qui a subi la Passion pour les pécheurs que nous sommes, ne nous a pas
abandonné mais a suscité, par la grâce de l’Esprit-Saint, le mouvement de notre
cœur pour qu’il se tourne avec confiance vers le Père des miséricordes.
La confession des péchés est aussi précédée par un ferme
propos : le désir de se laisser désormais guider par la Sagesse
évangélique, dans la tradition des Pères qui nous ont enseigné les voies de sa
vie spirituelle, afin de vivre en communion avec Dieu, qui, seul, nous justifie
et nous unit à lui pour la vie éternelle.
La confession des péchés est encore précédée par le pardon des
offenses, condition nécessaire pour être soi-même pardonné (cf. Mt
6,12-15 ; 18,23-25 ; Lc 17,3-4).
Bref, au terme de cette préparation, le pénitent croit et
confesse la fidélité divine malgré ses propres infidélités. Se fondant sur la
parole même de Dieu, il espère le renouvellement de l’alliance qui le fera à
nouveau citoyen du Royaume, membre de l’Église orthodoxe, destiné à partager la
vie éternelle avec tous les saints qui l’ont précédé dans le festin des noces,
eux qui intercèdent maintenant pour lui. Le pénitent aime enfin. Dans un acte
d’abandon à la miséricorde du Père, il renonce à lui-même et à sa volonté
propre, se livre au Christ Sauveur et à l’Esprit vivifiant pour être conduit
sur le chemin du salut.
Le pénitent, se préparant à la célébration du sacrement du
pardon, attend sa réconciliation et une parole de salut qu’il a le ferme propos
de mettre en pratique. C’est pourquoi le pénitent prie pour que Dieu donne à
son confesseur sagesse et discernement, humilité et compassion.
ATTITUDE
INTÉRIEURE DURANT LE SACREMENT
La confession des péchés requiert la simplicité. Le pénitent
n’a pas à avoir honte, mais à se repentir, ce qui est bien différent. Le prêtre
en présence de qui se confesse ses fautes est un pécheur comme lui, et qui le
sait bien. Le ministère du confesseur ne consiste pas à juger, mais à compatir,
à intercéder, à pardonner au nom du Seigneur et à déterminer les remèdes
appropriés pour aider à la conversion.
Le pénitent ne doit pas avoir peur de la gravité de ses fautes.
Le larron a été pardonné, Pierre aussi qui avait renié le Christ. Le pénitent
ne doit craindre le confesseur, même s’il est d’aspect sévère et rude. Car il
est courant de constater que l’humilité, la sincérité, la simplicité de la
confession convertissent celui-là même qui a été charger de pardonner au nom du
Seigneur. On peut même dire que c’est la volonté d’obéir du pénitent qui donne
à son confesseur la sagesse et la prudence. Le confesseur, il faut le rappeler,
est tenu au secret de façon très stricte, non seulement en ne divulguant pas ce
qui lui a été révélé, mais aussi en ne changeant pas son attitude habituelle
envers le pénitent à cause de ce qui lui a été révélé. Sauf, bien sûr, dans le
sens d’une plus grande charité. S’il s’avérait qu’un prêtre ait manqué à ce
devoir, il serait nécessaire d’avoir recours à son évêque pour que celui-ci
prenne les dispositions prévues.
La confession, adressée à Dieu qui connaît nos manquements
bien mieux que nous-mêmes, doit donc être complète (ne pas avouer le
moustique en dissimulant le chameau), exacte (en disant simplement
les circonstances aggravantes), claire (sans user d’habiles
périphrases), sobre (sans vaine complaisance dans l’aveu, non plus),
et humble (acceptant comme un remède salutaire la pénitence
éventuelle indiquée par le confesseur, même s’il s’agit de l’abstention
momentanée de la communion eucharistique). Le véritable repentir amène le
pénitent à n’incriminer que lui-même sans s’excuser ni, par de pseudo aveux,
dénoncer et accuser d’autres personnes.
QUELQUES
CONSÉQUENCES PRATIQUES
La confession nécessite du temps. On s’organisera donc
pour en avoir. La confession s’accomplit au cours d’un office liturgique. C’est
une prière paisible et confiante, sous le regard de Dieu et en présence des
anges et des saints qui ne cesse d’intercéder. Cette prière peut inclure un
dialogue simple et vrai. En demandant au confesseur, le pénitent ne doit jamais
craindre de déranger. Il considère plutôt cette crainte comme une tentation.
Les prêtres, en communion avec leur évêque et mandatés par eux pour ce
ministère, sont avec lui les intendants des Mystères de Dieu. Leur tâche
principale, l’essentiel de leur activité, consiste à servir la sanctification
de leurs frères. Les prêtres devraient être particulièrement disponibles pour
cette forme de ministère auprès des pécheurs qui se repentent en droiture de
cœur. A fortiori s’ils sont moines. Il ne devrait y avoir aucune raison au
monde, hormis la célébration d’un autre sacrement, pour renvoyer un fidèle qui
veut se réconcilier avec Dieu. Si Dieu est prêt à pardonner avant même que le
pécheur ne se soit détourné, au nom de quoi pourrait-on remettre à plus
tard ?
La confession, comme la communion, doit être régulière. Le
recours au sacrement de pénitence, compris comme un moyen de sanctification et
de progrès spirituel personnel, tend naturellement à devenir fréquent, puisque
la croissance dans l’amour divin rend d’autant plus sensible le malheur d’avoir
blessé celui qui nous a tant aimé. Cette expérience vivante permet de
comprendre de l’intérieur le sens de la conjonction entre pratique de la
pénitence et participation à la célébration eucharistique enseignée par
l’Église : l’une est ordonnée à l’autre dans le mouvement de notre
communion à la vie trinitaire.
C’est au pénitent de choisir son confesseur. Après avoir
prié, ayant en lui-même un sentiment d’assurance, désireux qu’il est de
progresser, il s’en remet au prêtre de son choix. Ce choix fait, il faut s’y
tenir même si le confesseur se révèle être plus sévère qu’on ne le croyait au
départ. Les raisons licites de quitter volontairement son confesseur habituel
sont très peu nombreuses. De toutes façons, avant d’en venir là, on prendra
conseil pour éviter l’écueil où se brisent ceux qui multiplient les
confesseurs : ils renoncent ainsi subtilement à accueillir la lumière. Si
le confesseur choisi n’est pas le prêtre de la paroisse que l’on fréquente, on
veillera à avertir ce dernier de la relation spirituelle que l’on entretient
par ailleurs et on l’informera du rythme de communion indiqué par celui à qui
on demande conseil.
La relation du pénitent avec son confesseur est sous le signe
de la liberté. Les confesseurs sont des serviteurs, à l’image du Seigneur qui
s’est fait Serviteur de tous, même de ceux qui méprisaient son service.
Infiniment patient, il n’agissait jamais par passion. Il n’usait pas de ruse ni
ne contraignait, que ce soit par force ou par séduction. Les pénitents ne sont
pas la propriété de leur confesseur, ni ses otages, troupeau obéissant pour
conforter son désir de pouvoir : il est essentiel qu’ils grandissent dans
la liberté, ne serait-ce que pour pouvoir l’offrir à Dieu dans une vraie
obéissance, condition et expression de l’amour véritable. Si le pénitent doit
veiller à ne pas se laisser infantiliser par un confesseur-gourou, il ne doit
pas non plus en venir à la luxure, sans doute purement formelle, mais pas moins
perverse, d’idolâtrer celui qui n’est pour lui que l’intendant de la grâce. Le
confesseur véritable désigne toujours, au-delà de lui-même, celui qui l’a
envoyé.
La coutume de " demander la prière
(d’absolution) ", c'est-à-dire de demander l’absolution sans aveu des
fautes, ne se comprend que dans le cadre d’une relation spirituelle suivie
et dense : connaissant bien le pénitent, le confesseur habituel peut
accéder à cette demande entre deux confessions plus formellement complètes.
Mais cette pratique ne saurait se justifier si elle n’était que le moyen
commode d’échapper au caractère pénible de l’aveu, surtout si l’on fait appel à
un autre prêtre. Si un fidèle, désirant communier, ne peut avoir recours au
ministère de confesseur, qu’il s’adresse au prêtre que le Seigneur aura mis sur
sa route, confessant les fautes commises dont il veut être pardonné. Mais
certains fidèles, par délicatesse d’âme, désirent recevoir cette absolution
sans aveu avant chaque communion. Si l’on comprend que la tradition orthodoxe
invite les fidèles à se repentir en tout temps, même quand leur conscience ne
leur reproche rien, on doit cependant rappeler que cette repentance ne
s’exprime pas obligatoirement par le recours au sacrement de pénitence.
D’autres voies sont ouvertes pour accéder au pardon divin. L’Église orthodoxe,
par exemple, sait bien que la prière pour demander pardon est celle qui est le
plus sûrement exaucée puisqu’elle correspond exactement à la volonté salvifique
de Dieu. Dès lors seule la pureté de notre intention est à examiner. Elle sait
aussi que la pratique de l’ascèse évangélique, d’une vie de pénitence, est une
réelle purification. Si donc la conscience du fidèle ne lui reproche pas de
manquements graves, qu’il communie, après avoir jeûné et prié, demandant
intérieurement le pardon d’inévitables infidélités. Qu’il pardonne les offenses
qui lui sont faites avec humilité et pratique les œuvres de miséricorde,
particulièrement l’aumône, qui est icône de la divine bienveillance.
Article paru dans le Messager
(Archevêché des Églises orthodoxes russes
en Europe occidentale), no. 5, avril 1996.