jeudi 16 juillet 2026

 

Aide à mourir :

le rendez-vous décisif

du Conseil constitutionnel

© Wikimedia Commons / Mbzt

Entrée du Conseil constitutionnel, Paris Ier.

Cette loi n’est pas une loi de liberté mais de reconnaissance des puissances de mort dans notre société.

 

Avant même l'adoption de la loi sur l’aide à mourir, plusieurs saisies du Conseil constitutionnel sont annoncées, dont celle du Premier ministre Sébastien Lecornu. Professeur de droit public à l'Université Paris II Panthéon-Assas, président de l’Institut Famille et République, le constitutionnaliste Guillaume Drago analyse les arguments d’inconstitutionnalité de la loi. 

"Ô temps, suspends ton vol…" serait-on tenté de dire, comme le poète, à propos de la loi "Aide active à mourir" adoptée le 15 juillet 2026. Après trois lectures parlementaires, le gouvernement a décidé de donner le "dernier mot" à l’Assemblée nationale comme le permet l’alinéa 4 de l’article 45 de la Constitution, au lendemain de notre fête nationale qui est un moment de concorde. Or, on le sait, cette loi a divisé la France et les Français comme jamais, au fur et à mesure de la prise de conscience par chacun des enjeux fondamentaux d’une euthanasie et d’un suicide assisté qui ne disent pas leur nom.

La phase de contrôle de constitutionnalité

Quelle est maintenant la suite potentielle de cette loi définitivement adoptée à une courte majorité ? On entre dans une phase de contrôle de constitutionnalité de la loi par le Conseil constitutionnel. Celui-ci peut être saisi, selon l’article 61 de la Constitution, par le président de la République, le Premier ministre, le président de l’Assemblée nationale, le président du Sénat ou soixante députés ou soixante sénateurs. Gageons que le président ne va pas saisir le Conseil constitutionnel d’une loi présentée comme "la grande réforme du second quinquennat", expression qui laisse songeur toute personne raisonnable… 

La présidente de l’Assemblée nationale, partisan acharné de son adoption, pourrait souhaiter saisir le Conseil constitutionnel, mais pour soutenir une argumentation favorable à la loi. On l’a vu dans le passé, en 1994, à propos des lois de bioéthique. Le Premier ministre a annoncé qu’il saisirait le Conseil si la loi est votée en soulignant, de lui-même, les désaccords entre les deux chambres ainsi que certaines insuffisances de la loi : brièveté du délai de rétractation par la personne, faible garantie pour les majeurs protégés, insuffisance de protection pour les établissements de santé qui ne veulent laisser pratiquer "l’aide à mourir". Une forme de regret d’avoir si peu influé sur le débat, sans doute…

Un acte constitutionnel majeur

Mais ce sont surtout les opposants à cette loi qui vont agir. Le président du Sénat a annoncé une saisine après le vote de la loi. C’est un acte constitutionnel majeur. Le président du Sénat saisit peu le Conseil. S’il le fait, c’est qu’il voit dans cette loi des atteintes graves aux droits et libertés inscrits dans la Constitution. Et l’on dit que cette saisine devrait être fortement argumentée, ce qui est rarissime ! C’est dire l’enjeu de ce texte. Et l’on n’imagine pas le Conseil constitutionnel répondre de façon elliptique à l’un des premiers personnages de l’État. Les autres saisissants devraient être les parlementaires opposés au texte de loi, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat. Il en faut au moins soixante dans chaque chambre du Parlement.

Le débat est celui de la Dignité versus la Liberté.

Quels pourraient être les éléments fondamentaux de ces saisines ? Une relecture attentive des débats parlementaires donne les clés de cet argumentaire d’inconstitutionnalité de la loi Fin de vie.

L’atteinte à la dignité de la personne humaine

La question majeure, que personne ne peut éluder, est celle de l’atteinte au principe de dignité de la personne humaine, déclaré de valeur constitutionnelle en 1994 justement par le Conseil constitutionnel dans son contrôle des lois de bioéthique. Le débat est celui de la Dignité versus la Liberté. La liberté absolue de la personne, l’autonomie de la volonté comme disent les juristes, peut-elle permettre de porter atteinte à la dignité de la personne, au respect de la vie jusqu’au bout, en particulier dans la situation objective de faiblesse qu’est la fin de la vie ? Certes, la loi parle de "volonté libre et éclairée" mais par qui ? comment s’assurer que cette volonté à demander la mort est vraiment "libre" quand on est dans une situation de vulnérabilité extrême ? Ces enjeux sont vertigineux.

La procédure "d’aide active à mourir"

La seconde question majeure concerne la procédure "d’aide active à mourir", comme le dit la loi. Le rôle du médecin, d’un médecin qui peut ne pas être le médecin traitant, est essentiel. C’est à lui, et lui seul, que revient la décision. Quid de la collégialité, du contrôle préalable, du rôle de l’entourage et de la famille ? Toutes ces questions restent en suspens qui posent d’immenses problèmes de consentement de la personne et de garanties insuffisantes dans la loi. 

La liberté de conscience

La troisième question concerne la liberté de conscience des personnels qui acceptent d’accomplir "l’acte létal", celui qui donne la mort. Si l’objection de conscience des médecins et des infirmiers doit leur permettre de ne pas participer à cet acte, les pharmaciens et leurs collaborateurs en sont exclus et devront préparer le "produit létal", ce par quoi est donné la mort. Ils participent donc directement à l’acte létal car, sans eux, rien ne peut être accompli. Espérons que le Conseil constitutionnel leur reconnaîtra une possibilité d’objection de conscience.

Cette loi n’est pas une loi de liberté mais de reconnaissance des puissances de mort dans notre société.

Enfin, la liberté des établissements de santé de ne pas accepter que soit pratiqué en leur sein euthanasie et suicide assisté n’a pas été reconnue par la loi. Ce qu’on appelle la "clause d’établissement" qui doit permettre d’échapper à ces actes mortifères n’a pas été admis par le législateur. Les établissements de santé, Ehpad, hôpitaux catholiques, maisons des Petites Sœurs des pauvres, des Sœurs augustines ou des Sœurs de Saint Thomas-de-Villeneuve, pour n’en citer que quelques-unes, devront accepter "l’équipe mobile" chargée de donner la mort à partir du moment où un patient l’aura demandé. C’est une atteinte grave à la liberté des établissements de maîtriser leur éthique, leurs convictions, à leur liberté d’association qu’on ne peut accepter. Même pour l’avortement, une clause d’établissement a été reconnue par la loi (art. 2212-18 du code de la santé publique). Rien de tout cela pour l’euthanasie et le suicide assisté. Là encore, la loi devrait garantir ces libertés collectives. 

Décision autour du 15 août

On attend du Conseil constitutionnel, qui rendra sa décision autour du 15 août, qu’il préserve la dignité des personnes, la liberté des praticiens de santé et la liberté des établissements face à une loi qui met à bas des principes essentiels de la personne humaine et du contrat social. Cette loi n’est pas une loi de liberté mais de reconnaissance des puissances de mort dans notre société. "Choisis la vie" nous dit l’Écriture (Dt, 30, 19).

Guillaume Drago 

- publié le 15/07/26

Source Aleteïa