L'Église
invisible : vérité ou hérésie ?
Les questions que soulèvent les protestants au sujet de
l'Église invisible sont très intéressantes, et je pense importantes. Nombre
d'entre eux, y compris certains orthodoxes, s'inquiètent du salut de ceux qui
semblent aimer le Christ, suivre sa parole, et pourtant ne font pas partie de
l'Église, ce qui laisse supposer l'existence d'une Église invisible.
Cette idée d'une Église invisible n'est pas un concept que
j'ai personnellement adopté ou même sur lequel j'ai réfléchi. Si j'ai bien
compris, cependant, l'idée de l'Église invisible est apparue lors de la Réforme
en réponse à une préoccupation quelque peu différente de celle exprimée par
beaucoup aujourd'hui.
Histoire
Historiquement, ce mouvement est né de la question de savoir
comment l'Église pouvait demeurer sainte alors que tant de ses membres visibles
– y compris le clergé – étaient manifestement pécheurs, corrompus ou divisés.
Il s'agissait d'un défi direct à l'état de l'Église catholique romaine de
l'époque. Les Réformateurs cherchaient à préserver à la fois la sainteté de
l'Église et la sincérité de la foi.
Les racines conceptuelles de cette idée remontent à saint
Augustin, comme nombre de développements au sein du christianisme occidental.
Augustin distinguait l'Église visible – un corps mixte de saints et de pécheurs
– des véritables membres du Christ, pleinement connus de Dieu seul. Il
répondait ainsi aux donatistes, qui affirmaient que l'Église devait être pure
pour être véritablement l'Église. Augustin soutenait au contraire que l'Église
sur terre est un corps mixte et que Dieu seul sait qui lui appartient
véritablement. Il est important de noter qu'Augustin ne niait ni la visibilité
de l'Église ni sa réalité sacramentelle. Néanmoins, cette insistance sur
l'appartenance intérieure a jeté les bases d'un cadre que la théologie
occidentale allait développer ultérieurement.
Au XVIe siècle, des réformateurs comme Luther et Calvin
rejetaient l'autorité et les structures de l'Église catholique romaine,
l'efficacité sacramentelle telle que Rome l'entendait, et l'idée que l'unité
visible garantissait la vérité. Pourtant, ils ressentaient le besoin d'affirmer
que le Christ n'a qu'une seule Église. Lorsqu'ils demandaient : « Si
Rome est corrompue, où est la véritable Église ? » – une question
très semblable à celle que se posent aujourd'hui de nombreux chercheurs de
vérité –, leur réponse était que la véritable Église est invisible, connue de
Dieu seul, unie par la foi plutôt que par des institutions. De cette manière,
ils pouvaient affirmer l'unité de l'Église sans qu'aucune unité visible ne soit
constatée.
Parallèlement, ils développèrent la doctrine du salut par la
foi seule. Cette évolution théologique exigeait une ecclésiologie
correspondante. Le salut n'était plus recherché principalement au sein de
l'Église visible par la communion sacramentelle, mais plutôt comme un acte de
foi intérieur, fondé sur une déclaration divine qui procurait une assurance
personnelle. L'Église devint ainsi une réalité spirituelle plutôt qu'un corps
visible. L'Église romaine contesta l'autorité sacramentelle. Les sacrements
devinrent des signes de foi plutôt que le moyen d'union avec le Christ dans son
Église. L'appartenance visible à l'Église ne garantissait plus rien de
spirituellement réel.
L'orthodoxie n'a jamais emprunté cette voie, bien qu'elle ait
été confrontée à nombre de problèmes historiques similaires. Elle n'a jamais
dissocié la grâce des sacrements, le salut de la communion, ni le Christ de son
Corps visible. Au contraire, l'orthodoxie conçoit l'Église comme un refuge pour
les âmes blessées – déchues depuis Adam et Ève – et non comme une société de
ceux qui sont déjà parfaits.
Je pense que l'idée d'une Église invisible persiste
aujourd'hui pour des raisons compréhensibles. Elle permet d'éviter de juger
autrui, d'expliquer la sincérité des chrétiens hors de l'orthodoxie et
s'accorde bien avec l'importance accordée à l'individualisme dans la culture
moderne.
Pour l'orthodoxie, l'essentiel réside dans la communion avec
le Christ, et cette communion se vit au sein de son Église, à la fois mystique
et visible, céleste et terrestre, spirituelle et incarnée.
Réflexions fondées sur la théologie dogmatique
du saint père confesseur Dumitru Staniloae
Pour saint Dumitru Stăniloae, l'Église est la continuation de l'Incarnation dans l'histoire.
1. Si le Christ s'est véritablement fait chair, son Corps ne peut être réduit à
une réalité purement spirituelle, intérieure ou invisible. Séparer l'Église de
la vie visible, historique et sacramentelle, c'est nier l'Incarnation
elle-même. L'Église est le Corps du Christ, et non une communauté abstraite de
croyants connue seulement de Dieu.
2. L'Église invisible sépare la grâce de la communion
concrète. Il souligne que l'idée protestante compromet la finalité
sacramentelle, rejette la continuité apostolique et la nécessité du clergé pour
la vie sacramentelle, et propose une conception individualisée du salut. Une
« Église invisible » implique une grâce invisible détachée de la communion
incarnée, ce que saint Dumitru Stăniloae considère comme étranger à la fois à l'Écriture et
aux Pères.
3. L'Église est visible parce que l'Amour est visible.
L'Église n'est pas seulement une institution, mais elle est visiblement
rassemblée dans l'Eucharistie, ordonnée par les évêques et les prêtres, et
manifestée dans l'amour et la communion. Il affirme que l'amour ne peut être
une abstraction, mais qu'il doit être cru, partagé et incarné. Une Église
invisible réduirait le salut à une expérience privée plutôt qu'à une vie
partagée.
4. Cette idée d'une Église invisible remet également en cause
la réalité eucharistique. Selon lui, l'Eucharistie n'est pas symbolique, elle
requiert une communauté visible et elle est nécessaire à notre salut. Si
l'Église était invisible, elle deviendrait un simple signe de foi personnelle
plutôt qu'une participation réelle au Corps du Christ.
5. L'Église invisible remet en cause la réalité même de
l'Incarnation. L'Église est le prolongement de l'Incarnation. Le Christ demeure
présent physiquement et historiquement à travers l'Église. L'Esprit Saint ne
remplace pas le Corps visible du Christ.
Le danger de l’idée d’« Église invisible » réside dans le fait
qu’elle dissocie insidieusement l’amour du Christ de la vie concrète et
incarnée qu’il a lui-même instituée. Le Christ ne nous a pas laissé seulement
des enseignements, mais un Corps, son Église, et le sacrement de la Sainte
Communion. Il n’a pas dit : « Là où les cœurs sont sincères, là est mon Église
», mais : « Prenez, mangez… ceci est mon Corps ». L’amour, dans la conception
orthodoxe, n’est jamais purement intérieur ni abstrait ; il aspire à
l’incarnation, à la communion et à la vie partagée.
Parallèlement, l'Orthodoxie n'a jamais prétendu limiter
l'autorité de Dieu à déclarer qui est sauvé ni comment il agit dans le cœur de
ceux qui sont en dehors de l'Église visible. Nous refusons simplement de
transformer ce mystère en doctrine. Nous pouvons affirmer que beaucoup aiment
le Christ et vivent selon son enseignement sans qu'il soit nécessaire de dire
qu'ils appartiennent déjà à l'Église d'une manière invisible. Dieu seul connaît
les profondeurs de chaque cœur et les voies par lesquelles sa grâce agit.
Puisque le Christ est clair à ce sujet, nous pouvons supposer que ces
exceptions sont probablement rares, mais nous ne pouvons pas en être certains.
L’Église demeure visible car le salut n’est pas seulement une
relation intérieure, mais une vie de communion. La miséricorde de Dieu demeure
immense car il n’est pas limité par nos catégories.
L'orthodoxie a toujours su concilier deux aspects, sans les
confondre. D'une part, l'Église est très concrète : un Corps visible avec
des évêques, des sacrements, l'Eucharistie et la continuité apostolique.
D'autre part, la miséricorde et l'action de Dieu ne sont pas limitées par nos
frontières ni par notre capacité à définir les appartenances. Le mystère ne se
résout pas en transformant l'Église en une abstraction, mais en ayant confiance
que Dieu est à la fois fidèle à son Église et infiniment miséricordieux,
au-delà de notre entendement.
Mon
résumé
Dieu s’est incarné pour notre salut. En Christ, sa divinité et
son humanité sont unies sans confusion ni séparation. Christ et le Saint-Esprit
ne font qu’un en volonté et en action. À la Pentecôte, Christ envoie le
Saint-Esprit pour fortifier les Apôtres et établir l’Église, qui est son Corps
sur terre.
Dans l’Église, le Christ est réellement présent et se donne à
nous par la sainte communion. C’est dans son Église que le Christ demeure ainsi
afin de nous attirer à la pleine communion avec lui. Le salut n’est donc pas
une simple compréhension intellectuelle du Christ, ni un effort personnel pour
vivre selon ses commandements comme on obéit aux lois civiles. Le salut est une
participation à la vie du Christ, et cette participation se vit dans l’Église.
Cette vie commence par le Baptême, par lequel nous sommes unis
au Christ et recevons le Saint-Esprit qui demeure en nous. Par ce don, nous
recevons la force de grandir à son image. Le Christ nous appelle ensuite à
communier à son Corps et à son Sang dans l’Eucharistie, qu’il offre pour la vie
du monde. Cette communion sacramentelle a lieu au sein de l’Église et est
administrée par le clergé ordonné, selon l’ordre établi par le Christ lui-même.
Parallèlement, nous ne devons jamais affirmer ni sous-entendre
que nous limitons le pouvoir salvifique de Dieu. Le salut appartient à Dieu
seul, et sa miséricorde dépasse notre entendement. Si la plénitude du salut est
donnée dans l'Église, nous n'avons pas l'autorité de déterminer comment Dieu
accomplit son œuvre de salut en ceux qui ne sont pas visiblement membres de
cette Église. Ces personnes sont confiées à la miséricorde de Dieu, qui juge
chaque âme selon la lumière, la liberté et la réponse à la grâce qu'elle a
reçues.
Dans cette perspective, l'idée d'une « Église invisible » ne
peut constituer une conception orthodoxe valable. Elle sous-entend que l'Église
n'est pas véritablement nécessaire au salut et qu'une foi purement personnelle
en Christ – indépendamment de la communion sacramentelle à son Corps – suffit
en elle-même. Dès lors, l'Église devient facultative plutôt qu'essentielle, et
le salut se réduit à une croyance intérieure plutôt qu'à une participation à la
vie incarnée du Christ.
Il est essentiel de bien distinguer la liberté de Dieu
d'agir en dehors des frontières visibles de l'Église et la nécessité
de l'Église pour notre salut. Nier l'Église, c'est nier la manière
concrète et incarnée dont le Christ a choisi de demeurer présent dans le monde.
Le Christ a établi une Église visible afin que nous puissions communier à son
Corps et à son Sang, en tant que membres d'une famille fidèle unie dans l'amour
qu'on lui porte. Il semble que rejeter consciemment l'Église, comme l'ont fait
les réformés, revienne à rejeter le Christ lui-même.
Par la vie sacramentelle de l’Église – le baptême,
l’eucharistie et les autres mystères que le Christ lui a confiés – nous sommes
guéris, purifiés de nos penchants et passions pécheurs, et progressivement unis
au Christ en préparation à la vie éternelle. Le salut n’est donc pas une foi
abstraite ni un effort moral, mais une communion vécue avec le Christ dans
l’Église qu’il a fondée.
Source : https://orthodoxwayoflife.blogspot.com/