Chérissez
chaque instant !
Photo : Gabriela Pipirig
Tant de moments s'échappent comme de la paille dans le hurlement d'une tempête de neige dévastatrice. Nous nous précipitons, courant après tant de « choses nécessaires » chaque jour. Nous sommes tous pris dans ce tourbillon d'accélération, toujours plus rapide. C'est comme si une force invisible nous poursuivait, nous dérobant des fragments de temps, jusque dans notre éternité par la Grâce. Nous courons après l'avenir, sans nous rendre compte que nous transformons le présent en un passé déserté. Ou bien nous consommons le présent de manière compulsive, sans véritable conscience.
Août sous le soleil. Chaud, clair, le ciel assez vaste pour
accueillir chaque âme qui vit sous sa protection.
Sur le chemin de terre, par endroits pavé de gros galets,
trois enfants maigres sautent d'un bond, agitant les mains au loin. Dans leurs
sauts, on dirait qu'ils ramassent un morceau de ciel et le glissent dans leur
carquois. Ils confient leurs sourires et leurs cœurs au vent, et dans sa brise,
leurs petites voix cristallines résonnent : Je t'aime ! Je t'aime !
Assise sur le seuil, je respire à peine, submergée par l'amour
et le désir de ne pas interrompre l'instant. Oui, l'instant… L'instant est
un profond mystère… Depuis quelque temps, je perçois ma vie différemment, comme
si j'étais sur le point d'entrer dans l'éternité. Car ici, année après année,
je réalise combien des saisons entières, une vie authentique, vécue intensément,
se sont écoulées. Elles ont simplement disparu. Je ne suis pas non plus une
grande adepte de la mémoire cognitive. Les exigences constantes et la diversité
des activités quotidiennes brouillent les pistes. Cependant, si un élément
précis éveille ma mémoire affective, le flux intérieur de ma vie, alors non
seulement je me souviens parfaitement, mais je revis même avec une telle
intensité ce qui fut, que mon corps, marqué par les années, a parfois du mal à
suivre. C'est une économie que le Seigneur, je crois, permet pour des raisons
bien précises. Que Son Nom soit béni à jamais !
Aujourd'hui, par exemple, les grands écoutaient une chanson
que j'entendais souvent à l'adolescence. Et même si je n'étais pas très doué à
l'époque, et que je ne peux donc pas dire que j'éprouve une nostalgie naturelle
pour le passé, je me suis surpris à gémir intérieurement en revivant ces
moments. Pourquoi ? Je crois que c'était le bouillonnement de mon désir
d'immortalité qui, au plus profond de moi, soupirait face à ce qui était déjà
passé, irrémédiablement.
Tant de moments s'échappent comme de la paille dans le
hurlement d'une tempête de neige dévastatrice. Nous nous précipitons, courant
après tant de « choses nécessaires » chaque jour. Nous sommes tous pris dans ce
tourbillon d'accélération, toujours plus rapide. C'est comme si une force
invisible nous poursuivait, nous volant des fragments de temps, de notre temps
même d'éternité par la Grâce. Nous courons après l'avenir, sans remarquer
comment nous transformons le présent en un passé déserté. Ou bien nous consommons
le présent ainsi, comme des consommateurs compulsifs, sans véritable
conscience. Mais pour ne pas tomber dans la théorie, je reviens à mon
chemin de terre, là où les enfants emplissent mon cœur d'un présent où l'infini
suinte.
Ces intenses réminiscences de ma vie, où les années
s'accumulent, où se mêlent les âges du cœur et des émotions, m'ont aidée à
chérir l'instant présent. Ce fragment de temps où je suis encore là,
maintenant. À chérir ce répit, si bref soit-il, où l'eschatologie (la vie éternelle)
peut se glisser.
C’est pourquoi, maintenant, quand les enfants voltigent encore
comme des rayons espiègles devant mes yeux, quand les feuilles des arbres,
enrichies par l’été, tremblent sous l’archet du violon, je respire légèrement,
en paix, tant que je peux partager l’instant avec le Seigneur, pour lui faire
une place, toujours plus de place à travers les fissures du temps, avec
gratitude.
Oui, oui, je me souviens
combien de fois j'ai compris que le contentement est l'un des arts qui
ralentissent le passage.
Contemplez, je vous remercie sincèrement, j'écoute le silence
caché dans la création de Vos mains et je comprends tangiblement que ce moment
n'a pas été vain. Comment, par Grâce, il restera dans le Livre de Vie que Vous
écrivez… Pardonnez-moi, je vous en prie, chacun des instants passés sans Vous,
errant seul dans mon labyrinthe. Je souhaite un temps où je pourrai, par Votre
souvenir, reprendre chaque âge, chaque heure. Afin qu'en toute chose je puisse
dire : venez ici aussi, mon Seigneur ! Venez et prenez place en nous !
Emplissez cet instant de Votre présence, baignez-le dans les eaux de Votre
pardon !… Guérissez-le du néant que j'ai laissé entrer, car je ne Vous ai pas
fait participer…
…puis les enfants rapetissent, rapetissent à l’horizon toujours
plus vaste du champ verdoyant, sous le ciel clair. Regarde-les, Seigneur,
regarde-les… Vois, ils
sont comme des points qui sautent. Toi seul les connais. Tu es avec moi ici,
avec eux là-bas, vibrant en eux, vibrant d’émotions et de couleurs ! Couvre-les,
guide-les par l’Esprit Saint pour qu’ils vivent leur vie ! Telle que Tu l’as
conçue. Aujourd’hui, nous nous trouvons devant Ton Visage, sur le divan du
choix du Jugement. Et voici, je chéris cet instant comme le dernier.
Le bosquet halète en
attendant le chant d'un oiseau, et mon répit s'achève dans de mystérieux
silences.
Il ne reste qu'une trace d'un mot dans le murmure...
Chérissez l'instant...
vivez-le
à l'idée de passer,
du passage
sans retour.
Pesez-le.
au prix de l'éternité...
et dans sa cachette
Fabriquez-en un vous-même
avec Celui qui est.