Paroles
des Pères
Seuls avancent sans tomber ceux-là qui, conformément au
précepte du Seigneur, se sont complètement reniés eux-mêmes, ont pris en
horreur toutes les convoitises du monde, tous ses liens, ses distractions, ses
plaisirs, ses occupations, qui ne gardent que le Seigneur seul devant les yeux
et désirent accomplir ses commandements. Ainsi, c’est par sa propre volonté que
chacun est détourné du Royaume ; cela vient de ce qu’il ne veut pas
prendre de la peine et se renier lui-même, et de ce qu’il aime quelque autre
chose en même temps que Dieu, garde des ménagements envers certains plaisirs et
certaines convoitises de ce siècle, et ne dirige pas tout son amour vers le
Seigneur, autant qu’il serait au pouvoir de son libre choix et de sa volonté. (…)
Il arrive à chacun de discerner clairement et de voir que ce
qu’il veut faire ne convient pas ; mais, parce qu’on aime la chose et
qu’on n’y renonce pas, on est vaincu par elle. Tout d’abord, une lutte et un
combat se livrent à l’intérieur, dans le cœur ; on met en balance l’amour
de Dieu et l’amour du monde, on les soupèse, on en compare le poids. Puis on va
plus loin, et on se demande si l’on va en venir à livrer bataille et à
combattre son frère, en se disant en soi-même : « Vais-je parler, ou
ne rien dire ? Vais-je répliquer, ou me taire ? » On se souvient
bien de Dieu, mais on veut aussi sauvegarder sa propre gloire, et on ne se
renie pas soi-même. Si l’amour du monde et son poids viennent à prévaloir, si
peu que ce soit, sur la balance du cœur, aussitôt le mot méchant vient aux
lèvres. (…) Des actes bons en apparence sont parfois accomplis pour obtenir la
gloire et les louanges des hommes ; mais, devant Dieu, ils sont semblables
aux injustices, aux vols et aux autres péchés. (…)
Quand un homme porte volontairement les chaînes d’un amour
terrestre et charnel, le mal se sert de ce moyen pour le séduire, jusqu’à ce
que cet amour devienne un lien, une entrave, un fardeau pesant qui l’enfonce
dans le mal et l’y suffoque, qui l’empêche de prendre son essor et d’aller vers
Dieu. En effet, tout ce qu’on aime de ce monde fait descendre l’intellect, le
maintient au sol et l’empêche de prendre son envol. (…)
En effet, dans ce qu’on aime, on trouve un secours ou un poids
qui nous entraîne. Si l’on aime quelque chose du monde, cet amour devient un
fardeau et un lien qui entraînent vers le bas et empêchent de s’élever vers
Dieu. Aime-t-on au contraire le Seigneur et ses commandements, on trouvera en
cela aide et soulagement, et tous les préceptes du Seigneur deviendront alors
faciles à observer, pourvu qu’on garde entièrement son amour pour le Seigneur.
(…)
Supposons qu’une maison soit dévorée par le feu : celui qui
veut avoir la vie sauve, dès qu’il perçoit l’incendie, s’enfuit, nu,
abandonnant tout ; son unique souci est de préserver sa vie, et il est sauvé.
Mais un autre veut emporter quelques meubles de la maison, ou des vêtements, ou
quelque autre chose : il y rentre pour les prendre, et, tandis qu’il les
saisit, le feu embrase toute la maison, l’enveloppe alors qu’il est encore à
l’intérieur et le consume. Tu vois comment, à cause de l’amour dont il a aimé
un objet transitoire, il périt dans le feu par sa propre volonté. (…)
La plupart des hommes, en effet, veulent entrer dans le
Royaume sans peine, sans combat, sans sueur, – chose bien impossible. (…)
Ainsi, quand nous lisons dans l’Écriture comment tel juste a plu à Dieu,
comment il est devenu un ami et un familier de Dieu, comment tous les Pères
sont devenus les amis et les héritiers de Dieu, quelles tribulations ils ont
supportées, quelles souffrances ils ont endurées pour Dieu, quel bien ils ont
fait et quels combats ils ont menés, nous les félicitons, nous voulons obtenir
les mêmes récompenses et les mêmes honneurs, nous concevons un ardent désir de
ces dons glorieux, mais nous passons à côté de leurs labeurs, de leurs combats,
de leurs tribulations et de leurs souffrances. (…)
Voilà pourquoi ceux-là entrent légitimement dans le Royaume,
qui se sont reniés eux-mêmes, selon la parole du Seigneur, et qui n’ont aimé
que le Seigneur seul, plus que leur propre souffle. (…)
Combattons donc, par la foi et par une conduite vertueuse (…)
afin que, lorsque nous nous dévêtirons de notre corps, on ne nous trouve pas
nus, et qu’il ne nous manque pas ce qui en ce jour glorifiera notre chair. Car
le corps sera alors lui-même glorifié dans la mesure exacte où chacun, grâce à
sa foi et à son zèle, aura été rendu digne de participer au Saint-Esprit. Les
trésors que l’âme recueille maintenant en elle-même, seront alors révélés et paraîtront
extérieurement dans le corps. C’est ainsi que les arbres, quand l’hiver est
passé, réchauffés par la vertu invisible du soleil et des brises, produisent de
l’intérieur et se tissent comme un vêtement de feuilles, de fleurs et de
fruits. De même, en cette saison, les fleurs des champs sortent du sein de la
terre, le sol se couvre et se revêt d’un manteau, et l’herbe pousse comme les
lis, dont le Seigneur dit : « Même Salomon, dans toute sa gloire, n’a
pas été vêtu comme l’un d’eux » (Matth. 6, 29). Ce sont là des exemples,
des figures et des images des chrétiens à la résurrection.
C’est pour cela que toutes les âmes qui aiment Dieu,
c’est-à-dire les vrais chrétiens, considèrent le xanthique, qu’on appelle aussi
avril, comme le premier des mois, car c’est le temps de la résurrection, où,
par la puissance du Soleil de justice, la gloire du Saint-Esprit surgit de
l’intérieur des âmes, couvre et enveloppe le corps des saints. Cette gloire,
ils la possédaient jusque-là cachée à l’intérieur des âmes. Maintenant, ce qui
était caché se manifeste au-dehors dans le corps.
– Saint Macaire le Grand, Les homélies spirituelles,
Cinquième homélie, trad. père Placide, ed. Abbaye de Bellefontaine,
Spiritualité orientale n°40.
***
Comment peut-on combattre contre soi-même ? Ce n’est pas
difficile à comprendre. Faire la guerre contre soi-même signifie renoncer aux
désirs que nous inspirent nos passions, qu’ils soient petits ou grands.
Les saints Pères conseillent de commencer par de petites
choses, car, comme le dit saint Ephrem le Syrien, comment pourriez-vous
éteindre un grand incendie avant d’avoir appris à étouffer un petit feu ?
Si vous voulez être capable de vaincre une violente passion, disent les saints
Pères, brisez de petits désirs. Ne croyez pas qu’on puisse les séparer les uns
des autres : ils se tiennent comme les anneaux d’une chaîne ou les mailles
d’un filet.
C’est pourquoi il ne sert à rien de s’attaquer aux vices
principaux et aux habitudes mauvaises qui vous opposent une forte résistance,
si vous ne vous efforcez pas en même temps de vaincre vos petites faiblesses
« innocentes » : petites gourmandises, démangeaisons de parler,
curiosité, habitude de se mêler des affaires des autres. Tous nos désirs, en
effet, grands ou petits, ont le même fondement : notre habitude constante
de satisfaire notre seule volonté propre.
Notre volonté est corrompue. Depuis la chute originelle, elle
est au service exclusif de notre propre moi. Aussi l’objectif de notre combat
est-il la mort de la volonté propre. Il faut s’y mettre sans retard, et
poursuivre la lutte sans répit.
Cela vous démange de poser une question ? ne la posez
pas ! Vous avez grande envie de boire deux tasses de café ? n’en
prenez qu’une ! Vous avez la tentation de regarder par la fenêtre ce qui
se passe dehors ? ne regardez pas ! Vous êtes pris du désir de faire
une visite ? restez chez vous. C’est là se persécuter soi-même. Par ce
moyen, avec l’aide de Dieu, on fait taire la voix bruyante de la volonté
propre.
Peut-être vous demandez-vous si cela est vraiment
nécessaire ? Les saints Pères vous répondent par une autre question :
croyez-vous vraiment qu’il soit possible de remplir d’eau pure un vase, sans
vider d’abord l’eau sale qui s’y trouve ? Ou voudriez-vous recevoir un
hôte aimé dans une chambre encombrée par toute sorte de déchets et d’objets mis
au rebut ? Non. « Celui qui a l’espérance de voir le Seigneur tel
qu’Il est se purifie », dit l’apôtre saint Jean (1 Jn 3, 3).
Purifions donc notre cœur ! Jetons dehors toutes les
vieilleries poussiéreuses qui s’y accumulent ; lavons le plancher à la
brosse, nettoyons les vitres et ouvrons les fenêtres, pour que l’air et la
lumière entrent dans la chambre dont nous voulons faire un sanctuaire pour le
Seigneur. Changeons enfin de vêtement, pour que notre vieille odeur de moisi
cesse de s’attacher à nous, et que nous ne soyons pas jetés dehors
(Luc 13, 28). Voilà notre labeur de chaque jour et de chaque
instant !
– Tito Colliander, Le Chemin des Ascètes, Guide spirituel
pour les laïcs, Monastère Saint-Antoine-le-Grand et monastère de Solan, p.17-19.