Entré du
Christ à Jérusalem
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HOMÉLIES ET COMMENTAIRES
MÉDITATION
SUR LA FÊTE AVEC LE PÈRE LEV GILLET
avec le
Père Lev Gillet
Le samedi de Lazare occupe une place très spéciale dans le
calendrier liturgique. Il est en dehors des quarante jours de pénitence du
Carême ; il est aussi en dehors des jours douloureux de la semaine-sainte,
– ceux inclus entre le lundi et le vendredi. Avec le dimanche des Rameaux, il
forme un court prélude joyeux aux jours douloureux. Un lien topographique
l’unit au dimanche des Rameaux : Béthanie est le lieu de la résurrection
de Lazare et aussi le point de départ de l’entrée de Jésus à Jérusalem [1]. (…
)
Nous entrons maintenant dans la semaine la plus sacrée de
l’année [3]. Elle débute par la fête de l’entrée de Jésus à Jérusalem qui, nous
l’avons déjà dit, forme avec la résurrection de Lazare, un prélude joyeux et
glorieux aux douloureuses humiliations qui vont suivre. (…)
" Voici
que ton roi vient "
Dès le premier jour de la semaine-sainte, nous devons
" recevoir " Jésus-Christ et accepter comme souveraine sa
volonté sur nous. Cet accueil fait au Christ qui vient à nous est le sens du
Dimanche des Rameaux [7].
Aux vêpres du dimanche, célébrées le samedi soir, nous lisons
trois leçons de l’Ancien Testament. La première, tirée de la Genèse (49, 1-2,
8-12), contient les derniers avis de Jacob à ses fils ; ce passage a été
choisi parce qu’il fait, en quelques paroles, allusion au
" sceptre ", à " l’âne ", au
" sang de la vigne " qui lave les vêtements, – toutes
choses auxquelles l’entrée de Jésus à Jérusalem avant sa Passion donnent un
sens nouveau : " Le sceptre ne s’éloignera pas de Juda… jusqu’à
la venue de celui à qui il est, à qui obéiront les peuples. Il lie à la vigne
son ânon, au cep le petit de son ânesse, il lave son vêtement dans le vin et
son habit dans le sang des raisins ". La deuxième leçon, tirée du
prophète Sophonie (3, 14-19), annonce elle aussi la présence consolante du
roi : " Pousse une clameur d’allégresse, Israël… Le Seigneur roi
d’Israël est au milieu de toi. Tu n’as plus de malheur à craindre ".
La troisième leçon est la prophétie de Zacharie (9, 9-15) qui trouva son
accomplissement le jour des Rameaux : " Exulte de toutes tes
forces, fille de Sion.. Voici que ton roi vient à toi. Il est juste et
victorieux, humble et monté sur un âne, sur un ânon, petit d’une ânesse
[8] ".
Les chants de matines nous invitent à aller, nous aussi,
au-devant du Roi qui vient : " Venons avec des branches louer le
Christ, notre Maître… Le Seigneur notre Dieu nous est apparu ; célébrons
la fête. Réjouissons-nous et exaltons le Christ. De même que les rameaux et les
branches, élevons nos voix vers lui dans la louange… Nous portons aussi des
branches d’olivier et des rameaux, criant vers toi avec reconnaissance :
" hosanna au plus haut des cieux. Béni soit celui qui vient au nom du
Seigneur ". L’évangile lu à matines (Mt 21, 1-11, 15-17) décrit
l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem [9]. Vers la fin des matines, l’évêque
ou le prêtre prononce une prière de bénédiction sur les palmes ou rameaux qui
sont ensuite distribués aux fidèles.
À la liturgie [10], l’épître de Saint Paul aux Philippiens (4,
4-9) nous annonce la proximité du Seigneur : " Réjouissez-vous
sans cesse dans le Seigneur, je le répète, réjouissez-vous. Le Seigneur est
proche ". L’évangile (Jn 12, 1-18) raconte la dernière onction sur
les pieds de Jésus accomplie à Béthanie par Marie – L’Église rappellera notre
attention sur cet épisode le matin du mercredi-saint – puis l’entrée à
Jérusalem. La bénédiction finale commence ainsi : " Ô toi qui,
pour notre salut, a voulu être assis sur un ânon, le fils d’une ânesse…
etc. ".
Essayons
maintenant de recueillir quelques-uns des enseignements de ce dimanche.
" Voici que ton Roi vient à toi… " Jésus
vient aujourd’hui à nous comme notre roi. Il est plus que le Maître instruisant
ses disciples. Il réclame de nous que nous acceptions en toutes choses sa
volonté et que nous renoncions à nos désirs propres. Il vient à nous pour
prendre solennellement possession de notre âme, pour être intronisé dans notre
cœur.
" À toi… ". C’est non seulement vers
l’humanité en général que Jésus vient. Il vient vers chacun de nous en
particulier. " Ton Roi ". Jésus veut être mon roi. Il
est le roi de chacun de nous dans un sens unique, entièrement personnel et
exceptionnel. Il demande une adhésion, une obéissance intérieures et intimes.
Ce roi est " humble ". Il vient à nous sur
un pauvre animal, symbole d’humilité et de douceur. Un jour il reviendra dans
sa gloire pour juger le monde. Mais aujourd’hui il écarte tout appareil de
majesté ou de puissance. Il ne demande aucun royaume visible. Il ne veut régner
que sur nos cœurs : " Mon fils, donne-moi ton cœur "
(Pr 23, 26).
Et cependant la foule avait instinctivement raison quand elle
acclamait Jésus comme le roi visible d’Israël. Jésus est le roi non seulement
des individus, mais des sociétés humaines. Sa royauté est sociale. Elle s’étend
au domaine politique et économique aussi bien qu’au domaine moral et spirituel.
Rien n’est étranger à la seigneurie de Jésus [12].
La foule qui acclamait Jésus portait des palmes et des
branches. Ces branches étaient probablement des rameaux d’olivier, – l’arbre
que l’on rencontre le plus fréquemment près de Jérusalem. Les palmes et les
rameaux d’olivier ont chacun leur signification symbolique. La palme exprime la
victoire, l’olivier exprime la paix et l’onction. Allons au-devant de Jésus en
rendant hommage à la fois à sa force et à sa tendresse, en lui offrant à la
fois nos victoires (qui sont ses victoires) sur nous-mêmes et sur le péché et
notre paix intérieure (qui est sa paix).
" Les gens, en très grande foule étendirent leurs
manteaux sur le chemin… " Jetons aux pieds de Jésus nos vêtements,
nos possessions, notre sécurité, nos biens extérieurs, et aussi nos fausses
apparences et par-dessus tout nos idées, nos désirs, nos sentiments. Que le roi
triomphant foule à ses pieds tout ce qui est à nous. Que tout ce qui nous est
précieux lui soit soumis et offert.
La foule criait : " Hosanna ! [13] Béni
soit celui qui vient au nom du Seigneur ". Si je suis capable de
prononcer cette phrase en toute sincérité et en toute soumission, si elle
exprime un élan de tout mon être vers le Roi que désormais j’accepte, je me
suis, à cette seconde même, détourné de mes péchés et j’ai reçu en moi
Jésus-Christ. Qu’il soit donc bienvenu et béni, celui qui vient à moi !
NOTES
[1] Au IVe siècle, la célébration de la semaine-sainte à
Jérusalem s’ouvrait le samedi, veille du Dimanche des Rameaux, par un service
dans le sanctuaire dit " Lazarium ", à Béthanie.
[3] La semaine qui précède le dimanche de la Résurrection est
appelée par les Grecs la " sainte et grande semaine ", par
les Latins " grande semaine " (hebdomada major) ou " semaine
sainte " (hebdomada sancta). Les Russes l’appellent
" semaine de la Passion " ; ce nom prête à confusion,
car les Latins nomment " semaine de la Passion " (hebdomada
Passions) la semaine qui précède le dimanche des Palmes et que les Grecs
appellent " semaine des rameaux ". Il ressort des documents
historiques que la semaine-sainte était célébrée dans presque tout le monde
chrétien à la fin du IVe siècle, avec des offices spéciaux et des jeûnes
particulièrement stricts. Nous avons de nombreux et précieux renseignements sur
la célébration de la semaine-sainte à Jérusalem à cette date, grâce au récit
que nous en a laissé vers 388 un témoin oculaire, la pèlerine Etheria.
[7] À la fois les Grecs et les Latins donnent ce nom au
dimanche qui précède Pâques. Nous savons que, dès 397, des palmes étaient, ce
dimanche, bénies dans les églises de Mésopotamie. À Jérusalem, vers la même
date, le dimanche des Rameaux était célébré comme il suit. Les fidèles se
réunissaient au lever du jour dans l’Anastasie (église du Saint
Sépulcre) ; de là, ils se rendaient au Martyrium (église du Golgotha) où
était célébré le service ordinaire du dimanche. Au début de l’après-midi, une
procession allait au mont des Oliviers où un office avait lieu. Vers trois
heures, la procession se transportait à l’Imbomon, lieu où, selon une
tradition, se serait accomplie l’Ascension de Notre-Seigneur. Un autre office y
était célébré. Vers cinq heures la procession descendait à Jérusalem, les
enfants portant des palmes et des branches d’olivier, et l’on chantait les
vêpres dans l’Anastasie. Des prières au Martyrium achevaient la journée.
[8] Le prophète veut opposer à l’image classique des rois
montant sur des chariots ou des chevaux une image nouvelle : un roi dont
l’entrée dans sa propre capitale est une manifestation d’humilité. L’âne est le
contraire du cheval qui suggère guerre et conquête.
[9] Le récit de Matthieu reproduit, avec de légères retouches
le récit de Marc (11, 1-11). Matthieu fait de Bethphage le point de départ de
l’entrée à Jérusalem, tandis que Marc mentionne à la fois Bethphage et
Béthanie. Bethphage signifie " maison des figues vertes ".
Y a-t-il un lien entre ce nom et la malédiction du figuier stérile, au début de
la dernière semaine d’enseignement de Jésus ?
[10] La liturgie de ce dimanche est celle de Saint Jean
Chrysostome.
[11] Proverbes 23 : 26.
[12] Certaines Églises – surtout qui s’appuyaient sur l’État
(et particulièrement les Églises orthodoxe et luthérienne) – ont trop souvent
accepté l’autorité de l’État comme suprême et indiscutée en matière d’éthique
sociale, nationale et internationale. On voit même telle ou telle de ces
Églises acclamer et bénir un État que maintenant combat et opprime le
christianisme. L’Église romaine prêche le Christ-Roi et a institué une fête de
la royauté du Christ ; mais ses silences, en certains cas récents, ont
affligé beaucoup d’âmes qui attendaient d’elle certaines paroles précises. À
Byzance, le césaro-papisme s’épanouissait au moment même où les décorateurs des
églises se plaisaient à représenter le Christ avec les attributs de la
souveraineté : Hérode aussi couronnait Jésus et l’habillait de pourpre, à
sa manière…
[13] Au temps du Christ, parmi une population qui ne parlait
plus l’hébreu, le mot hébreu Hosannah avait perdu sa force et son sens
primitif. Il était devenu simplement une sorte d’acclamation, un cri d joie ou
de bienvenue. C’est dans ce sens qu’on l’employait le septième jour de la fête
des Tabernacles, appelé " jour de l’hosannah " ou le
" grand hosannah ". Mais, originellement, le mot Hosannah
avait un sens très fort : " sauve maintenant, prie. "
Les implications du terme étaient nettement messianiques. C’est dans ce sens
profond que le Saint-Esprit, lors de l’entrée de Jésus à Jérusalem, a mis ce
mot sur les lèvres de la foule, – sans que celle-ci en eût conscience.
Extrait du livre L'An de grâce du Seigneur,
signé « Un moine de l'Église d'Orient »,
Éditions AN-NOUR (Liban) ;
Éditions du Cerf, 1988.