vendredi 28 août 2026

 

« L’Échantillon d’Automne »

- La Tête du Précurseur, le Prix de la Vérité

La Foi sans Superstition

Archimandrite Michel Daniliuc

L'ancienne tradition roumaine a profondément ressenti le drame du jour où nous commémorons la Décapitation de saint Jean-Baptiste et l'a traduit dans sa langue, donnant naissance à de nombreuses coutumes : ne pas couper avec un couteau, ne pas manger sur une planche à découper, éviter les fruits ou légumes ronds, en forme de tête humaine, les aliments rouges ou le vin rouge qui nous rappellent le sang versé lors de la décapitation du Précurseur du Seigneur.

Dans le calendrier liturgique, il y a des fêtes empreintes de joie, mais aussi des fêtes de profonde contemplation, qui appellent les fidèles à la conversion et à la vigilance. Parmi ces dernières, le 29 août revêt une solennité particulière : l’Église commémore la Décapitation de la tête honorable du saint prophète Jean-Baptiste, précurseur du Seigneur, celui qui scella de son sang la confession de la vérité. Bien qu’il ait été mis à mort et sa tête exposée sur une croix, sa voix ne s’est pas tue ; l’appel « Repentez-vous, car le royaume des Cieux est proche ! » (Matthieu 3, 2) traverse les siècles, résonnant avec la même force dans la conscience du chrétien d’aujourd’hui. Saint Jean-Baptiste meurt pour quelques mots : « Il ne vous convient pas » (Matthieu 14, 4). « Pour cela seulement ? » s’étonneront certains. Il n’a pas soulevé les foules contre Hérode, il n’a pas cherché à se venger, il n’a demandé à personne de le protéger. Il ne fit que dire la vérité que la conscience du roi refusait d'entendre. C'est là qu'il faut d'abord chercher le sens de ce jour.

Saint Jean-Baptiste ne transigeait pas sur ses paroles. Dans le désert, il avait exhorté le peuple à la repentance ; sur les rives du Jourdain, il avait révélé au monde le Christ : « Voici l’Agneau de Dieu » (Jean 1, 29) ; devant le roi, il proclamait la même vérité, sans l’édulcorer sous prétexte que son interlocuteur était couronné. Il n’employait ni double discours, ni double langue : celui qui appelait le peuple à se convertir ne pouvait se taire, voyant le péché jusque dans le palais d’Hérode. Dès lors, il convient de comprendre sa mort non seulement comme la fin terrestre tragique d’un prophète, mais aussi, selon certains théologiens, comme un sermon, un dernier sermon prononcé non du haut de la chaire, mais depuis la prison, scellé par le sang.

L'Évangile lu lors de la Sainte Liturgie révèle un aspect troublant de l'âme d'Hérode, car il n'était pas totalement indifférent au Précurseur du Seigneur. L'évangéliste Marc nous le rapporte, précisant que le roi l'écoutait « avec plaisir », car il le considérait comme « un homme juste et saint » (Marc 6, 20). Voici l'une des situations les plus dramatiques qu'un homme puisse connaître : reconnaître la vérité sans avoir la force de la suivre. Hérode écoute, mais ne change pas ; il craint le prophète, mais se soucie davantage encore de ceux qui sont à table. Bien qu'il sache que Jean est juste, il ne renonce pas à son injustice. Et à l'heure décisive, il préfère tuer un innocent plutôt que de rompre le serment inconsidéré qu'il a fait à Salomé, fille d'Hérodiade, son épouse illégitime, devant les convives du festin coupable. Combien cette faiblesse est proche de celle de l'homme d'aujourd'hui ! Nous ne manquons pas toujours de discernement, car parfois nous savons très bien ce que nous devons faire. Le problème commence lorsque la vérité connue n'a aucun pouvoir sur nos vies ; nous l'écoutons, nous l'approuvons, nous l'admirons peut-être même, mais nous reportons à plus tard le changement tant désiré. 

Dans cette perspective, il convient de comprendre le jeûne du jour : nous ne jeûnons pas le 29 août pour reconstituer symboliquement la tragédie de la cour d’Hérode, ni parce que certains aliments seraient impurs, mais pour nous dissocier du roi imprudent et de ses passions. Nous jeûnons car l’Évangile du jour nous montre ce qui peut nous arriver si nous ne savons pas nous maîtriser. La mort de saint Jean eut lieu lors d’un festin, et le terme « festin » sous-entend également l’existence des autres « ingrédients » qui l’accompagnaient : nourriture, boissons enivrantes, danses, paroles vaines et interminables, ardeur des esprits et des corps. Aucun de ces éléments, pris séparément, n’explique la tragédie. Mais celui qui baisse sa vigilance risque de se retrouver, pas à pas, là où il ne l’aurait jamais imaginé. C’est pourquoi l’Église répond au festin d’Hérode par le jeûne. Non pas pour condamner la table ou la nourriture – le Christ Sauveur lui-même mangeait avec les hommes – mais pour nous rappeler que le bon chrétien doit rester maître de ses désirs, et non leur esclave.

La tradition roumaine ancestrale ressentit profondément le drame de ce jour et le traduisit dans sa propre langue, donnant naissance à de nombreuses coutumes : ne pas couper avec un couteau, ne pas manger dans une assiette, éviter les fruits ou légumes ronds en forme de tête humaine, les aliments rouges ou le vin rouge qui rappellent le sang versé lors de la décapitation de saint Jean-Baptiste. Ces coutumes témoignent du pouvoir de cet épisode évangélique à pénétrer la conscience des communautés traditionnelles, car les habitants des villages de l’ancien espace roumain s’efforçaient de rendre visible, jusque dans les gestes du repas, le souvenir du martyre du Précurseur. Mais la foi devait aller au-delà du symbole : ce n’est ni le couteau, ni l’assiette, ni le vin qui tuèrent, spirituellement parlant, saint Jean-Baptiste. Avant l’épée du bourreau, d’autres « armes » agissaient : la passion, le ressentiment d’Hérodiade, la faiblesse d’Hérode, l’orgueil d’un serment prêté sans discernement et la crainte de l’oubli.

Ici, la tradition populaire requiert une juste compréhension de la signification de la fête de la Décollation de saint Jean-Baptiste. Si, par respect pour une coutume familiale, on ne coupe pas de pomme ce jour-là, ce geste peut demeurer un souvenir familial, l'expression d'une sensibilité ancienne. En revanche, si l'on commence à croire que la pomme, le couteau ou la couleur rouge porteront malheur ou maladie, alors la peur a pris la place de la foi. Dieu ne gouverne pas le monde par de telles menaces dissimulées dans les choses. C'est pourquoi les fidèles de l'Église orthodoxe ne craignent pas la création divine, mais veillent à leur salut. C'est précisément pourquoi il serait bon de reformuler la question à laquelle nous voulons répondre. Au lieu de nous demander : « Qu'est-ce qui m'est permis de couper et de manger ? », demandons-nous plutôt : que dois-je rejeter de ma vie, de mes mauvaises habitudes ? Quel lien néfaste dois-je rompre ? Quelle rancune dois-je apaiser ? Quel mensonge dois-je confesser ? Quelle habitude tyrannique dois-je vaincre ? Quelle vérité connaissons-nous, comme Hérode, mais continuons-nous de garder prisonnière de notre conscience parce qu'elle nous dérange?

C’est seulement alors que le jeûne institué par l’Église le 29 août prend tout son sens : nous jeûnons pour nous dissocier de la folie d’Hérode ; nous jeûnons pour montrer que nous craignons que, par gourmandise, nous ne commettions des actes ou des gestes qui anéantiraient spirituellement ceux qui nous entourent. Nous n’évitons pas certains aliments en les omettant de notre table, mais ce jour-là, nous nous interrogeons sur le pouvoir de transformation que l’Évangile peut encore exercer en nous. Une autre observation : saint Jean-Baptiste semble, humainement parlant, vaincu. Seul, emprisonné, mis à mort, sa tête devient l’objet de vengeance. Hérode paraît victorieux, car il ordonne et sa volonté est aussitôt accomplie. Mais l’Évangile renverse ce jugement, car le 29 août ne mentionne pas le festin d’Hérode, mais le sacrifice de saint Jean-Baptiste. Nous n’honorons pas la couronne du roi, mais la tête du prophète, tranchée pour la vérité. Hérode a réussi à lui couper la tête, mais non la parole. L’exhortation « Repentez-vous ! » continue de traverser les siècles. Et c’est peut-être là la plus belle victoire du Précurseur : celui qui a dit du Christ : « Il faut qu’il croisse, et que je diminue » (Jean 3,30) a diminué jusqu’à la mort, afin que la vérité du Sauveur demeure inébranlable.

Photo : Bogdan Zamfirescu

Source : Doxologia.ro