Un
chrétien peut-il écouter du rock ?
Photo : doxologia.ro
Alors, le titre vous a interpellé ? « Un chrétien peut-il écouter du rock ? » C’est le genre de question qui réveille instantanément notre instinct religieux. Nous ne cherchons plus à savoir ce qui est beau, ce qui est vrai, ce qui nous fait vibrer, ni ce qui se passe mystérieusement au plus profond de notre âme quand nous écoutons une chanson. Nous voulons savoir si nous en avons le droit. Où se situe la limite ? Quelles sont les règles ? Si nous pouvons écouter sans craindre d’avoir, quelque part dans les comptes du ciel, commis une nouvelle faute ?
On adore la question : « Ai-je le
droit ? » Elle a quelque chose de rassurant. Si quelqu’un
me dit précisément ce qui est permis et ce qui est interdit, je peux construire
ma vie à quelques encablures du péché et dormir sur mes deux oreilles. Je n’ai
plus besoin de sonder mon cœur ; il me suffit d’examiner mes actes. Je
n’ai plus à me demander quel genre de personne je deviens ; il me suffit
de savoir si j’ai transgressé la règle ou le précepte. Et c’est là que
l’histoire commence vraiment.
Peut-être que la question du rock ne concerne pas le rock (ni
aucun autre genre musical). Peut-être concerne-t-elle plutôt notre façon de
croire. Nous avons parfois transformé la foi en une sorte de carte avec des
zones vertes et des zones rouges : ici c’est permis, là c’est
interdit ; ceci est pur, l’autre est mondain ; ici Dieu se réjouit,
là il se fâche. Et, sans nous en rendre compte, nous en venons à croire que la
maturité spirituelle consiste à connaître le plus précisément
possible les limites du territoire interdit.
Dieu ne nous a pas appelés à devenir des experts des zones
frontalières. Il nous a appelés à devenir pleinement humains. Et un être humain
ne saurait se réduire à une liste de choses qu'il a le droit ou non de faire.
La Bible ne nous livre pas un catalogue de genres musicaux. Aucun verset ne
déclare que la harpe est sacrée, la guitare électrique suspecte, ou la batterie
suffisamment forte pour justifier une commission théologique. David loue Dieu
avec des harpes, des luths, des trompettes, des tambourins et des cymbales,
avec un enthousiasme qui, amplifié par la technologie actuelle, mettrait sans
doute à l'épreuve la patience de quelques voisins. L'instrument n'était pas le
problème. Ni même le style. C'était l' intention .
C’est là que les Écritures deviennent bien plus délicates
qu’on ne le souhaiterait. « Garde ton cœur de toutes tes forces », dit Salomon,
car c’est de lui que jaillissent toutes les sources de la vie. Il n’est pas
question de protéger sa playlist . Il n’est pas question de vérifier
d’abord si le batteur utilise une ou deux baguettes. Il est question de
protéger son cœur. Car c’est dans le cœur que les choses que nous aimons
contribuent peu à peu à forger notre identité. Et la musique le sait. La
musique possède un privilège rare : elle peut court-circuiter la raison et
s’adresser directement à la mémoire. Une chanson que vous n’avez pas écoutée
depuis vingt ans peut ouvrir, en quelques secondes, une pièce en vous que vous
pensiez à jamais fermée. Soudain, vous vous souvenez d’une route, d’un été,
d’une rupture, d’une voix, d’une personne, d’une part de vous qui vit encore
quelque part au fond de vous.
La musique ne s'écoute pas seulement. Parfois, elle nous
habite. C'est pourquoi, oui, la musique peut devenir un problème. Mais le
problème n'est pas la guitare électrique. Le problème, c'est ce qui arrive à
celui ou celle qui l'écoute. Si une chanson alimente votre haine, idéalise
votre cruauté, fait de la vengeance une vertu, de l'égoïsme une théologie et du
vide une identité, alors peut-être devriez-vous y prêter attention. Et ce n'est
pas parce que Dieu a quelque chose contre la batterie, mais parce que ce que
nous laissons se répéter en nous finit, à un moment donné, par s'exprimer à
travers nous .
Mais voici une question encore plus troublante : pourquoi
sommes-nous si prompts à condamner un genre musical avant même d’en examiner le
message ? Pourquoi craignons-nous la forme plus que ce qu’elle produit en
nous ? On peut écouter une chanson et en ressortir plus orgueilleux, plus
critique, plus soucieux d’avoir raison que d’aimer. Et l’on peut entendre une
chanson qui ne mentionne jamais Dieu nommément, mais qui nous rappelle, à
travers une image de désir, de mort, de beauté ou de solitude, la fragilité de
l’homme et son immense soif de quelque chose que le monde ne peut lui offrir.
Cela ne signifie pas que chaque chanson est bonne pour tout le monde. Cela
signifie simplement que Dieu ne saurait être réduit à nos classifications
culturelles.
Une personne peut éviter un certain genre musical car il la
relie à une période de sa vie dont Dieu l'a éloignée. Pour elle, cette distance
peut être salutaire. Une autre personne peut écouter exactement la même musique
et y trouver une forme de beauté, de catharsis, de vérité
transcendante. Toutes les consciences ne sont pas blessées au même endroit et
toutes les âmes n'ont pas besoin du même remède. C'est là que commence la
liberté chrétienne, et avec elle, la responsabilité. Car la liberté ne signifie
pas faire tout ce que l'on veut. Elle signifie ne plus avoir besoin que quelqu'un
nous dise chaque matin ce que l'on a le droit d'aimer.
La vraie question n'est donc pas « un chrétien peut-il écouter
du rock ? », mais une question bien plus belle et, peut-être, bien plus
dangereuse : quel genre de personne la musique que j'écoute fait-elle de
moi ? Me rend-elle plus vivant ? Plus attentif ? Plus reconnaissant ? Plus
sensible à la beauté du monde et à la souffrance humaine ? M'aide-t-elle à
mieux me comprendre ? Me rappelle-t-elle que je ne suis pas le centre de
l'univers ? Apporte-t-elle plus de lumière à mon âme qu'elle n'en a trouvé ? Ou
me rend-elle plus cruel, plus vide, plus cynique, plus replié sur moi-même ?
Voilà le véritable critère. Non pas la présence d'un orgue ou d'une guitare
électrique sur scène, mais ce qui se passe en vous après la fin de la
musique. Car la musique finit toujours par s'arrêter. Le refrain s'éteint. Les
enceintes se taisent. La dernière note se perd dans l'air. Et vous vous
retrouvez seul avec ce qui demeure en vous. Voilà la véritable mesure.
Si, après avoir écouté une chanson, vous êtes plus à même
d'aimer, de pardonner, d'espérer, de percevoir la beauté, de reconnaître votre
fragilité et d'être reconnaissant du fait presque inexplicable que vous
existez, alors peut-être que la question « le rock est-il chrétien ? » n'est
plus la plus importante. Car Dieu n'a pas peur d'une basse ou d'une guitare
électrique. Nous, si. Et peut-être avons-nous peur parce qu'il est bien plus
facile de juger le son que de sonder notre cœur. Il est bien plus facile de dire
« cette musique n'est pas orthodoxe » que de se demander si, auditeur de cette
musique parfaitement orthodoxe, vous êtes devenu plus chrétien.
C’est là, je crois, toute l’ironie de cette discussion :
nous avons passé tellement de temps à chercher quel genre de musique offense
Dieu que nous avons oublié de nous demander quel genre de personnes lui plaît.
Et si un jour le Christ se tenait à nos côtés au début d’une chanson, je ne
pense pas que sa première question serait de savoir de quel genre de musique il
s’agit. Je pense qu’il nous regarderait. Et il attendrait de voir ce qui
se passe dans nos cœurs lorsque la musique s’arrête. C’est là que commence
la vraie foi : non pas lorsqu’on découvre ce qu’on a le droit d’écouter,
mais lorsqu’on acquiert la liberté de se demander ce qui fait de nous ce que
nous sommes.
Source : Doxologia.ro