lundi 4 mai 2026

 

L’intelligence artificielle est une arme de déshumanisation massive”

Gaultier Bès :



Gaultier Bès

 Mathilde de Robien 

- publié le 16/03/26

Source : Aleteïa

Ce qui est "démoniaque" pour Bernanos, c’est l’œuvre de "décréation", de déshumanisation qu’il voit à l’œuvre dans le "paradis des robots".


Dans son dernier essai "La vie machinale", Gaultier Bès, professeur de lettres et membre de l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu dans la Loire, explore les conséquences de la généralisation de l’intelligence artificielle. Une mise en garde sévère, doublée d’une invitation à retrouver le goût de la liberté et du génie humain.

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Un cri d’alarme retentissant. Pour Gaultier Bès, l’intelligence artificielle (IA) est une "arme de déshumanisation massive", annonciatrice d’une régression de la civilisation. Sa généralisation risque selon lui de provoquer une catastrophe pour l'humanité. Marié, père de cinq enfants, normalien, Gaultier Bès est cofondateur de la revue Limite, membre de l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu et professeur de lettres. Autant de casquettes qui lui permettent de décrire de manière certes radicale mais lucide le "désastre" écologique, social, économique, éducatif, éthique et politique lié à l’utilisation de l’IA. Une mise en garde sévère, doublée d’une invitation à retrouver le goût de la liberté et du génie humain.

Aleteia : Vous dites vous-même que vous n’êtes pas un spécialiste de l’IA, qu’est-ce qui vous a incité à prendre la plume pour écrire un livre à charge contre la généralisation de l’IA ?
Gaultier Bès : J’écris contre l’IA parce qu’elle est le symptôme et l’accélérateur d’une crise de civilisation, une arme de déshumanisation massive. Notre société ne sait plus où elle va : elle délègue de plus en plus la marche du monde à des robots. Au quotidien, à l’école, à la guerre, dans la banque, en politique, l’autonomie recule au profit de l’automatisme. 61% des lycéens utilisent déjà l’IA pour choisir leur orientation. C’est comme si nous ne voulions plus assumer nos responsabilités nous-mêmes, décider pour nous-mêmes. Nous sous-traitons nos choix de vie, de travail, de consommation à des algorithmes. Nous confions en toute bonne conscience nos destinées à des "chatbots" sans voir que ces outils deviennent nos maîtres ! Mon livre est le cri d'un homme ordinaire contre la confiscation technocratique. C'est l'appel à la résistance d'un père, d'un professeur, d'un citoyen, d'un Français, d'un terrestre, contre l'artificialisation du monde. Je refuse que mes enfants grandissent sous l’influence croissante, sous l’autorité de plus en plus totalitaire, de quelques milliardaires de la Silicon Valley.

Vous mettez en garde contre plusieurs "désastres" liés à l’IA (écologique, politique, intellectuel, existentiel…), quelle est selon vous la plus grande menace pour l’humanité ?
Toutes ces menaces sont liées. Elles reviennent toutes à remplacer quelque chose de simple, de gratuit et d'accessible par quelque chose de sophistiqué, de financier et d'opaque. On ne sait plus rien faire soi-même. Sous prétexte d'efficacité, tout a été complexifié. Le moindre projet est une usine à gaz. Le monde environnant, le monde tel qu'il est, ne nous suffit plus.

Il faut affirmer haut et fort que nous préférerons toujours des humains imparfaits à des robots impeccables.

Le plus grand risque, c'est ainsi qu'on dédaigne l’épaisseur du vivant pour les mirages de l’artificiel, qu'on finisse par délaisser notre humanité commune au profit des cyborgs ! À force de vouloir tout optimiser, on en vient à mépriser ce que nous sommes. Et c'est vrai que nos cerveaux sont lents, que notre parole est laborieuse. Les enfants balbutient, les vieux radotent, nous cherchons tous nos mots. Moi-même, je suis souvent tenté d'écouter des podcasts en accéléré. Le perfectionnement technologique nous conduit à préférer de plus en plus les robots aux humains. Une amie me disait récemment qu'elle avait arrêté d'aller voir un psy car elle avait l'impression que Chat-GPT lui suffisait... Car derrière l'IA, c'est l'empathie artificielle qui est en embuscade et qui vient concurrencer le lien social, la relation de personne à personne. Face à ce post-humanisme en marche, face à ce transhumanisme appliqué, il faut affirmer haut et fort que nous préférerons toujours des humains imparfaits à des robots impeccables.

"La généralisation de l’IA ne peut produire qu’une société machinale, pilotable et standardisée", dites-vous : en quoi cela est-il inquiétant ? Quels sont les risques pour l’homme ?
Comme toutes les grandes révolutions technologiques, les IA génératives s'imposent à nous sans que personne ne nous demande notre avis. Il n'y a aucun contrôle démocratique : une poignée d'investisseurs et d'ingénieurs décident pour l'humanité entière de l'orientation du monde. Des technologies aussi puissantes sont tout sauf neutres : elles changent notre environnement physique, psychique et social, irréversiblement. Qu'on les adopte ou qu'on les rejette, elles influencent nos conditions d'existence, contaminent nos sociabilités, bouleversent notre rapport au monde. On ne vote jamais sur ce qui a le plus d'effet sur nos vies et sur le devenir de l'humanité ! Que notre civilisation renonce à l'humanisme au profit de la robotisation générale n'est pourtant pas une mince affaire ! Quand quelques milliardaires possèdent des algorithmes qui pensent et parlent pour vous, vous leur conférez un pouvoir exorbitant. En externalisant le moindre geste à des robots, vous vous habituez à vivre sous pilotage automatique. Vous déléguez à des entreprises sur lesquelles vous n'avez aucun pouvoir de contrôle le soin de vivre à votre place.

Avant, pour construire une maison, on faisait appel à une main-d’œuvre et des ressources locales - ce qui permettait une grande variété d'architectures. Désormais, tout est préfabriqué, externalisé, avec des matériaux venus du bout du monde. La mondialisation techno-capitaliste a appauvri et uniformisé le monde comme jamais : mêmes vêtements made in China, même meubles bas de gamme, même alimentation industrielle, mêmes divertissements passifs… Et aujourd’hui, un tiers de la musique écoutée en ligne est produite par IA ! La saturation numérique, c’est la panne de la créativité humaine. Or, les critiques, les résistances aux techs invasives sont au mieux écoutées passivement dans une indifférence polie, au pire balayé d'un revers de la main, ridiculisée, avec l'argument sempiternel : si vous n'êtes pas d'accord, vous n'avez qu'à ne pas les utiliser ! Hélas, les IA s'immiscent partout à une vitesse stupéfiante et j'en vois déjà la séduction, la tyrannie silencieuse, tout autour de moi. Puisque personne ne sera épargné, ce n'est pas une affaire de spécialistes, c'est l'affaire de tous !

Vous êtes professeur de lettres, vous refusez que l’IA s’introduise dans votre salle de classe, pourquoi ? Ne faut-il pas accompagner les élèves dans l’usage de l’IA ?
On nous répète cela depuis les premières technologies ! La radio, la télévision, internet étaient censés combler les lacunes et favoriser les apprentissages ! Plusieurs livres excellents ont été écrits sur cette illusion techno-pédagogique : Le Désastre de l’école numérique, La Fabrique du crétin digital… Sans parler des lettres des Poilus, à la rédaction souvent soignée pour des gens qui n’avaient guère que le certificat d’études, il n’est qu’à voir les cahiers d’écolier des années 50 ou les éditions originales du Club des cinq pour mesurer que la modernisation à outrance n’a pas produit de miracles, loin s’en faut ! L’Éducation nationale a englouti des millions en pure perte pour numériser l’école, en se soumettant parfois à des multinationales douteuses – on commence à peine à en revenir – alors qu’on sait que rien ne vaut l’accompagnement personnalisé, grâce à de petits effectifs. Or, tablettes ou pas, les professeurs ont des classes surchargées, avec d’innombrables cas particuliers à gérer ! En français, par exemple, cette année, je n’ai aucun cours en demi-groupe...

L’apparente facilité du numérique nous maintient à la surface, dans une culture du zapping et de l’immédiateté qui est l’anthropologie du marketing… et le contraire de l’éducation.

Quant à l’usage de l’IA, il faut les mettre en garde au lieu de les y accoutumer. Je doute qu’il soit très utile de leur apprendre à prompter, il vaut mieux les aider à réfléchir par eux-mêmes. Et les plonger dans les grandes œuvres du génie humain, qui n’a pas eu besoin de robots pour concevoir L'Iliade et L’Odyssée, bâtir des cathédrales ou composer La Cinquième Symphonie ! S’ils ont un esprit critique bien aiguisé, et de bonnes capacités d’analyse et d’expression, ils sauront déjouer les pièges du numérique, et même en tirer, si besoin, avantage. Mais si vous les y précipitez, si vous les y lancez tête baissée, ils risquent fort de se laisser attacher à leur glu, de ne plus rien savoir, pouvoir et vouloir faire par eux-mêmes. En réalité, rien ne remplace l’effort personnel, l’écriture manuelle, la lecture au long cours, le calcul mental. C’est ce qui fait le mieux travailler les vertus primordiales : l’attention, l’humilité, la patience, la tempérance… L’apparente facilité du numérique nous maintient à la surface, dans une culture du zapping et de l’immédiateté qui est l’anthropologie du marketing… et le contraire de l’éducation.

L’IA peut aider à guérir certaines maladies, comme le cancer, n’y a-t-il pas des usages de l’IA qui soient bons pour l’homme ?
Peut-être, avec trois réserves : tout d’abord, dans tous les cas, la facture écologique augmente alors qu'il faudrait de toute urgence la baisser. Ensuite, les bons usages sont souvent discutables : si l'on veut vraiment améliorer la santé des gens, il y a mieux que la sophistication médicale : on peut éradiquer avec des moyens assez simples des maladies comme la lèpre, améliorer l'accès à l'eau potable et à une alimentation de qualité, limiter toutes les pollutions qui nous empoisonnent… Enfin, les quelques bons usages ont un effet délétère en ce qu'ils permettent de faire passer tous les mauvais ! S'il n'y avait que les robots tueurs, les robots sexuels ou les contenus débilitants, nous serions tous vent debout contre l’IA et son monde ! Mais il est trop facile de faire passer en contrebande les pires utilisations derrière le paravent, l’écran de fumée des bonnes œuvres. On le sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Vous citez Bernanos, visionnaire : "la machine s’est faite homme, par une espèce d’inversion démoniaque du mystère de l’Incarnation". Ce n’est pas Dieu qui s'est fait homme mais la machine et Bernanos qualifie cette inversion de "démoniaque" : n'est-ce pas excessif ? L'IA soulève-t-elle une question de morale ? Peut-elle être intrinsèquement bonne ou mauvaise ?
Comme toute technologie, l’IA n’est pas neutre – elle produit des effets massifs sur le réel -, elle est ambivalente : on peut, théoriquement, l’employer pour le meilleur et pour le pire. Hélas, si l’on croit à l’existence du péché originel, et si l’on ouvre les yeux sur le monde tel qu’il est, il n’y a pas de quoi être très optimiste : l’IA va fragiliser les relations humaines et nous rendre de plus en plus techno-dépendants, même pour cuire un œuf ! Elle va dévaluer et détruire des compétences et des emplois sans en créer d’autres intéressants, elle va intensifier les guerres comme on le voit en ce moment en Iran, elle va doper l’extraction des ressources nécessaires à son fonctionnement, au prix de dégâts sociaux et environnementaux considérables…

Ce qui est "démoniaque" pour Bernanos, c’est l’œuvre de "décréation", de déshumanisation qu’il voit à l’œuvre dans le "paradis des robots".

Bernanos parle de "démission" : l’homme moderne, industrialisé, semble fatigué de vivre, dévitalisé. C’est pourquoi il donne de moins en moins la vie, et produit toujours plus d’artefacts. Ce qui est "démoniaque" pour Bernanos, c’est l’œuvre de "décréation", de déshumanisation qu’il voit à l’œuvre dans le "paradis des robots". L’humain, au lieu de garder et de cultiver la terre, qui est sa mission fondamentale, reçue dès la Genèse, s’évertue à se déprécier, à se disqualifier lui-même en confiant à des machines le soin de vivre à sa place. Il produit des machines qui se font hommes, à l’apparence humaine, des intelligences et des empathies androïdes, qui prennent littéralement notre place, que nous finissons par adorer comme des idoles – il n’est qu’à voir les files d’attente de dévots à la sortie du dernier gadget connecté.

Résister à l’IA signifie-t-il être réticent à toutes formes de progrès ?
Cela dépend de quel progrès on parle. Il y a de bonnes et de mauvaises avancées, des progrès humains et inhumains. Qui se réjouit de la progression d’une maladie ? Le progrès qu’on nous vend avec l’IA et l’accélération technologique dans son ensemble, c’est celui d’une puissance apparente masquant une dépendance et une destruction réelles. Les prouesses des réseaux de neurones artificiels produisent une atrophie cognitive et, par le gouffre énergétique qu’ils creusent, fragilisent un peu plus la nature. Comme tous les outils sobres, qu’Ivan Illich appelait "conviviaux", la bicyclette, elle, est une invention admirable ! Elle augmente notre capacité d’action, sans diminuer nos capacités physiques et sans causer aucun dommage matériel. Par ailleurs, elle favorise la relation humaine, est économe en ressources, est facilement réparable, etc. Le progrès des low techs m’apparaît beaucoup plus humain, et chrétien, que le développement tout azimut de high techs qui sont toujours une œuvre de prédation et de domination.

Vous encouragez à résister à l’IA. Comment, concrètement, à notre mesure, résister à l’IA ? Un usage modéré est-il suffisant ? Mieux vaut-il tout bannir ?
Il est sans doute possible de n’utiliser l’IA qu’avec la plus grande parcimonie, avec prudence et discernement, pour quelques usages restreints où elle est particulièrement avantageuse. Mais, pour ma part, je préfère m’en passer complètement, et apprendre à me passer au maximum de tout type de machine. Cela dit, nul homme n’est une île : on n’échappe pas à son époque. Aussi faisons-nous des choix, selon ce qui nous apparaît vraiment utile ou franchement accessoire : nous avons un lave-linge, mais faisons la vaisselle à la main, je cultive un potager, un verger et nous avons des poules, mais nous avons investi aussi dans un robot de cuisine d’occasion, je n’ai pas de smartphone, mais je me connecte régulièrement à un ordinateur, etc. Mais on peut essayer d’être le plus radical possible dans son coin, en cultivant toutes les vertus immémoriales de l’humanité, cela n’aura qu’un effet modeste, de témoignage, sur le monde.

Il est nécessaire d’allier à cette humble résistance individuelle à l’empire technocratique – qui consiste au fond à vivre humainement une vie d’hommes et de femmes – une résistance plus collective. Cela passe par la vie de famille – qui est le premier maquis contre la "vie machinale" -, par l’engagement associatif, syndical, politique… C’est le sens de notre présence dans l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu, et c’est ce que vivent tous ceux qui s’arrachent à l’hypnose des écrans pour vivre, en première personne, des aventures humaines, qu’il s’agisse de servir les pauvres, de visiter les malades, de s’occuper de jeunes ou de monter une pièce de théâtre. Enfin, face à la puissance de Big tech, il faut des politiques municipales, nationales et mondiales à la hauteur. Il faut des mesures incitatives – favoriser une économie artisanale et paysanne, respectueuse de la dignité des travailleurs et de la santé des écosystèmes dont nous dépendons – et des mesures coercitives – faire payer leurs impôts aux géants de la Tech ou interdire les smartphones dans les établissements scolaires est un bon début.