“L’intelligence
artificielle est une arme de déshumanisation massive”
Gaultier
Bès :
Gaultier Bès
- publié le 16/03/26
Source : Aleteïa
Ce qui est "démoniaque" pour Bernanos, c’est l’œuvre de "décréation", de déshumanisation qu’il voit à l’œuvre dans le "paradis des robots".
Dans son dernier essai "La vie machinale", Gaultier Bès, professeur de lettres et membre de l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu dans la Loire, explore les conséquences de la généralisation de l’intelligence artificielle. Une mise en garde sévère, doublée d’une invitation à retrouver le goût de la liberté et du génie humain.
Un cri d’alarme retentissant. Pour Gaultier Bès,
l’intelligence artificielle (IA) est une "arme de déshumanisation
massive", annonciatrice d’une régression de la civilisation. Sa
généralisation risque selon lui de provoquer une catastrophe pour l'humanité.
Marié, père de cinq enfants, normalien, Gaultier Bès est cofondateur de la
revue Limite, membre de l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu et professeur de
lettres. Autant de casquettes qui lui permettent de décrire de manière certes
radicale mais lucide le "désastre" écologique, social, économique,
éducatif, éthique et politique lié à l’utilisation de l’IA. Une mise en garde
sévère, doublée d’une invitation à retrouver le goût de la liberté et du génie
humain.
Aleteia :
Vous dites vous-même que vous n’êtes pas un spécialiste de l’IA, qu’est-ce qui
vous a incité à prendre la plume pour écrire un livre à charge contre la
généralisation de l’IA ?
Gaultier Bès : J’écris contre
l’IA parce qu’elle est le symptôme et l’accélérateur d’une crise de
civilisation, une arme de déshumanisation massive. Notre société ne sait plus
où elle va : elle délègue de plus en plus la marche du monde à des robots.
Au quotidien, à l’école, à la guerre, dans la banque, en
politique, l’autonomie recule au profit de l’automatisme. 61% des
lycéens utilisent déjà l’IA pour choisir leur orientation. C’est comme si nous ne
voulions plus assumer nos responsabilités nous-mêmes, décider pour
nous-mêmes. Nous sous-traitons nos choix de vie, de travail, de
consommation à des algorithmes. Nous confions en toute bonne conscience
nos destinées à des "chatbots" sans voir que ces outils deviennent
nos maîtres ! Mon livre est le cri d'un homme ordinaire contre la
confiscation technocratique. C'est l'appel à la résistance d'un père, d'un
professeur, d'un citoyen, d'un Français, d'un terrestre, contre
l'artificialisation du monde. Je refuse que mes enfants grandissent sous
l’influence croissante, sous l’autorité de plus en plus totalitaire, de
quelques milliardaires de la Silicon Valley.
Vous mettez en garde contre plusieurs "désastres"
liés à l’IA (écologique, politique, intellectuel, existentiel…), quelle est
selon vous la plus grande menace pour l’humanité ?
Toutes ces menaces sont liées. Elles reviennent toutes à remplacer quelque
chose de simple, de gratuit et d'accessible par quelque chose de sophistiqué,
de financier et d'opaque. On ne sait plus rien faire soi-même. Sous prétexte
d'efficacité, tout a été complexifié. Le moindre projet est une usine à gaz. Le
monde environnant, le monde tel qu'il est, ne nous suffit plus.
Il faut affirmer haut et
fort que nous préférerons toujours des humains imparfaits à des robots
impeccables.
Le plus grand risque, c'est ainsi qu'on dédaigne l’épaisseur
du vivant pour les mirages de l’artificiel, qu'on finisse par délaisser notre
humanité commune au profit des cyborgs ! À force de vouloir tout optimiser, on
en vient à mépriser ce que nous sommes. Et c'est vrai que nos cerveaux sont
lents, que notre parole est laborieuse. Les enfants balbutient, les vieux
radotent, nous cherchons tous nos mots. Moi-même, je suis souvent tenté
d'écouter des podcasts en accéléré. Le perfectionnement technologique nous
conduit à préférer de plus en plus les robots aux humains. Une amie me disait
récemment qu'elle avait arrêté d'aller voir un psy car elle avait l'impression
que Chat-GPT lui suffisait... Car derrière l'IA, c'est l'empathie artificielle
qui est en embuscade et qui vient concurrencer le lien social, la relation de
personne à personne. Face à ce post-humanisme en marche, face à ce
transhumanisme appliqué, il faut affirmer haut et fort que nous préférerons
toujours des humains imparfaits à des robots impeccables.
"La
généralisation de l’IA ne peut produire qu’une société machinale, pilotable et
standardisée", dites-vous : en quoi cela est-il inquiétant
? Quels sont les risques pour l’homme ?
Comme toutes les grandes révolutions technologiques, les IA génératives
s'imposent à nous sans que personne ne nous demande notre avis. Il n'y a aucun
contrôle démocratique : une poignée d'investisseurs et d'ingénieurs décident
pour l'humanité entière de l'orientation du monde. Des technologies aussi
puissantes sont tout sauf neutres : elles changent notre environnement
physique, psychique et social, irréversiblement. Qu'on les adopte ou qu'on les
rejette, elles influencent nos conditions d'existence, contaminent
nos sociabilités, bouleversent notre rapport au monde. On ne vote jamais
sur ce qui a le plus d'effet sur nos vies et sur le devenir de l'humanité ! Que
notre civilisation renonce à l'humanisme au profit de la robotisation générale
n'est pourtant pas une mince affaire ! Quand quelques milliardaires possèdent
des algorithmes qui pensent et parlent pour vous, vous leur conférez un pouvoir
exorbitant. En externalisant le moindre geste à des robots, vous vous habituez
à vivre sous pilotage automatique. Vous déléguez à des entreprises sur
lesquelles vous n'avez aucun pouvoir de contrôle le soin de vivre à votre
place.
Avant, pour construire une maison, on faisait appel à une
main-d’œuvre et des ressources locales - ce qui permettait une grande variété
d'architectures. Désormais, tout est préfabriqué, externalisé, avec des
matériaux venus du bout du monde. La mondialisation techno-capitaliste a
appauvri et uniformisé le monde comme jamais : mêmes vêtements made
in China, même meubles bas de gamme, même alimentation industrielle, mêmes
divertissements passifs… Et aujourd’hui, un tiers de la musique écoutée en
ligne est produite par IA ! La saturation numérique, c’est la panne de la
créativité humaine. Or, les critiques, les résistances aux techs invasives sont
au mieux écoutées passivement dans une indifférence polie, au pire balayé d'un
revers de la main, ridiculisée, avec l'argument sempiternel : si vous n'êtes
pas d'accord, vous n'avez qu'à ne pas les utiliser ! Hélas, les IA s'immiscent
partout à une vitesse stupéfiante et j'en vois déjà la séduction, la tyrannie
silencieuse, tout autour de moi. Puisque personne ne sera épargné, ce n'est pas
une affaire de spécialistes, c'est l'affaire de tous !
Vous êtes
professeur de lettres, vous refusez que l’IA s’introduise dans votre salle de
classe, pourquoi ? Ne faut-il pas accompagner les élèves dans l’usage de
l’IA ?
On nous répète cela depuis les premières technologies ! La radio, la
télévision, internet étaient censés combler les lacunes et favoriser les
apprentissages ! Plusieurs livres excellents ont été écrits sur cette
illusion techno-pédagogique : Le Désastre de l’école numérique, La
Fabrique du crétin digital… Sans parler des lettres des Poilus, à la rédaction
souvent soignée pour des gens qui n’avaient guère que le certificat d’études,
il n’est qu’à voir les cahiers d’écolier des années 50 ou les éditions
originales du Club des cinq pour mesurer que la modernisation à
outrance n’a pas produit de miracles, loin s’en faut ! L’Éducation
nationale a englouti des millions en pure perte pour numériser l’école, en se
soumettant parfois à des multinationales douteuses – on commence à peine à en
revenir – alors qu’on sait que rien ne vaut l’accompagnement personnalisé,
grâce à de petits effectifs. Or, tablettes ou pas, les professeurs ont des
classes surchargées, avec d’innombrables cas particuliers à gérer ! En
français, par exemple, cette année, je n’ai aucun cours en demi-groupe...
L’apparente facilité du
numérique nous maintient à la surface, dans une culture du zapping et de
l’immédiateté qui est l’anthropologie du marketing… et le contraire de
l’éducation.
Quant à l’usage de l’IA, il faut les mettre en garde au lieu
de les y accoutumer. Je doute qu’il soit très utile de leur apprendre à prompter,
il vaut mieux les aider à réfléchir par eux-mêmes. Et les plonger dans les
grandes œuvres du génie humain, qui n’a pas eu besoin de robots pour
concevoir L'Iliade et L’Odyssée, bâtir des cathédrales ou
composer La Cinquième Symphonie ! S’ils ont un esprit critique bien
aiguisé, et de bonnes capacités d’analyse et d’expression, ils sauront déjouer
les pièges du numérique, et même en tirer, si besoin, avantage. Mais si vous
les y précipitez, si vous les y lancez tête baissée, ils risquent fort de se
laisser attacher à leur glu, de ne plus rien savoir, pouvoir et vouloir faire
par eux-mêmes. En réalité, rien ne remplace l’effort personnel, l’écriture
manuelle, la lecture au long cours, le calcul mental. C’est ce qui fait le
mieux travailler les vertus primordiales : l’attention, l’humilité, la
patience, la tempérance… L’apparente facilité du numérique nous maintient à la
surface, dans une culture du zapping et de l’immédiateté qui est
l’anthropologie du marketing… et le contraire de l’éducation.
L’IA peut
aider à guérir certaines maladies, comme le cancer, n’y a-t-il pas des usages
de l’IA qui soient bons pour l’homme ?
Peut-être, avec trois réserves : tout d’abord, dans tous les cas, la facture
écologique augmente alors qu'il faudrait de toute urgence la baisser. Ensuite,
les bons usages sont souvent discutables : si l'on veut vraiment améliorer la
santé des gens, il y a mieux que la sophistication médicale : on peut éradiquer
avec des moyens assez simples des maladies comme la lèpre, améliorer l'accès à
l'eau potable et à une alimentation de qualité, limiter toutes les pollutions
qui nous empoisonnent… Enfin, les quelques bons usages ont un effet délétère en
ce qu'ils permettent de faire passer tous les mauvais ! S'il n'y avait que les
robots tueurs, les robots sexuels ou les contenus débilitants, nous serions
tous vent debout contre l’IA et son monde ! Mais il est trop facile de faire
passer en contrebande les pires utilisations derrière le paravent, l’écran de
fumée des bonnes œuvres. On le sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Vous citez Bernanos, visionnaire : "la machine s’est
faite homme, par une espèce d’inversion démoniaque du mystère de
l’Incarnation". Ce n’est pas Dieu qui s'est fait homme mais la machine et
Bernanos qualifie cette inversion de "démoniaque" : n'est-ce pas
excessif ? L'IA soulève-t-elle une question
de morale ? Peut-elle être intrinsèquement bonne ou mauvaise ?
Comme toute technologie, l’IA n’est pas neutre – elle produit des effets
massifs sur le réel -, elle est ambivalente : on peut, théoriquement,
l’employer pour le meilleur et pour le pire. Hélas, si l’on croit à l’existence
du péché originel, et si l’on ouvre les yeux sur le monde tel qu’il est, il n’y
a pas de quoi être très optimiste : l’IA va fragiliser les relations
humaines et nous rendre de plus en plus techno-dépendants, même pour cuire un
œuf ! Elle va dévaluer et détruire des compétences et des emplois sans en
créer d’autres intéressants, elle va intensifier les guerres comme on le voit
en ce moment en Iran, elle va doper l’extraction des ressources nécessaires à
son fonctionnement, au prix de dégâts sociaux et environnementaux
considérables…
Ce qui est
"démoniaque" pour Bernanos, c’est l’œuvre de "décréation",
de déshumanisation qu’il voit à l’œuvre dans le "paradis des robots".
Bernanos parle de "démission" : l’homme
moderne, industrialisé, semble fatigué de vivre, dévitalisé. C’est pourquoi il
donne de moins en moins la vie, et produit toujours plus d’artefacts. Ce qui
est "démoniaque" pour Bernanos, c’est l’œuvre de
"décréation", de déshumanisation qu’il voit à l’œuvre dans le
"paradis des robots". L’humain, au lieu de garder et de cultiver la
terre, qui est sa mission fondamentale, reçue dès la Genèse, s’évertue à se
déprécier, à se disqualifier lui-même en confiant à des machines le soin de
vivre à sa place. Il produit des machines qui se font hommes, à l’apparence
humaine, des intelligences et des empathies androïdes, qui prennent
littéralement notre place, que nous finissons par adorer comme des idoles – il
n’est qu’à voir les files d’attente de dévots à la sortie du dernier gadget
connecté.
Résister
à l’IA signifie-t-il être réticent à toutes formes de progrès ?
Cela dépend de quel progrès on parle. Il y a de bonnes et de mauvaises
avancées, des progrès humains et inhumains. Qui se réjouit de la progression
d’une maladie ? Le progrès qu’on nous vend avec l’IA et l’accélération
technologique dans son ensemble, c’est celui d’une puissance apparente masquant
une dépendance et une destruction réelles. Les prouesses des réseaux de
neurones artificiels produisent une atrophie cognitive et, par le gouffre
énergétique qu’ils creusent, fragilisent un peu plus la nature. Comme tous les
outils sobres, qu’Ivan Illich appelait "conviviaux", la bicyclette,
elle, est une invention admirable ! Elle augmente notre capacité d’action,
sans diminuer nos capacités physiques et sans causer aucun dommage matériel.
Par ailleurs, elle favorise la relation humaine, est économe en ressources, est
facilement réparable, etc. Le progrès des low techs m’apparaît
beaucoup plus humain, et chrétien, que le développement tout azimut de high
techs qui sont toujours une œuvre de prédation et de domination.
Vous
encouragez à résister à l’IA. Comment, concrètement, à notre mesure, résister à
l’IA ? Un usage modéré est-il suffisant ? Mieux vaut-il tout bannir ?
Il est sans doute possible de n’utiliser l’IA qu’avec la plus grande
parcimonie, avec prudence et discernement, pour quelques usages restreints où
elle est particulièrement avantageuse. Mais, pour ma part, je préfère m’en
passer complètement, et apprendre à me passer au maximum de tout type de
machine. Cela dit, nul homme n’est une île : on n’échappe pas à son
époque. Aussi faisons-nous des choix, selon ce qui nous apparaît vraiment utile
ou franchement accessoire : nous avons un lave-linge, mais faisons la
vaisselle à la main, je cultive un potager, un verger et nous avons des poules,
mais nous avons investi aussi dans un robot de cuisine d’occasion, je n’ai pas
de smartphone, mais je me connecte régulièrement à un ordinateur, etc. Mais on
peut essayer d’être le plus radical possible dans son coin, en cultivant toutes
les vertus immémoriales de l’humanité, cela n’aura qu’un effet modeste, de
témoignage, sur le monde.
Il est nécessaire d’allier à cette humble résistance
individuelle à l’empire technocratique – qui consiste au fond à vivre
humainement une vie d’hommes et de femmes – une résistance plus collective.
Cela passe par la vie de famille – qui est le premier maquis contre la
"vie machinale" -, par l’engagement associatif, syndical, politique…
C’est le sens de notre présence dans l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu, et c’est
ce que vivent tous ceux qui s’arrachent à l’hypnose des écrans pour vivre, en
première personne, des aventures humaines, qu’il s’agisse de servir les
pauvres, de visiter les malades, de s’occuper de jeunes ou de monter une pièce
de théâtre. Enfin, face à la puissance de Big tech, il faut des politiques
municipales, nationales et mondiales à la hauteur. Il faut des mesures
incitatives – favoriser une économie artisanale et paysanne, respectueuse de la
dignité des travailleurs et de la santé des écosystèmes dont nous dépendons –
et des mesures coercitives – faire payer leurs impôts aux géants de la Tech ou
interdire les smartphones dans les établissements scolaires est un bon début.