Père Bashar :
“Préserver Taybeh est la responsabilité
de l’Église universelle”
publié le 31/08/26|
Crédit : Zain JAAFAR / AFP
Depuis plusieurs années, Taybeh, village chrétien à l'est de Ramallah, subit une pression croissante avec des attaques de colons israéliens. Fin juillet 2026, l'armée israélienne y a déclaré une zone militaire fermée. Le père Bashar, curé de la paroisse catholique, revient sur ce que cette mesure a — ou n'a pas — changé, et sur l'avenir d'une communauté chrétienne bimillénaire.
Taybeh — l'antique Éphraïm de l'Évangile de Jean, le lieu où
Jésus se retira avec ses disciples avant d'entrer dans sa Passion — est
aujourd'hui l'unique village entièrement chrétien de Terre sainte. Situé en
Cisjordanie, à l'est de Ramallah, une poignée de Palestiniens s'y maintient
tant bien que mal malgré la peur, qui s'est installée depuis plusieurs années.
Incursions de colons, destructions, pillages, intimidations quasi
quotidiennes... Les habitants font face à un calvaire destiné à les pousser à
bout et, à terme, à les expulser de cette terre dont ils sont les pierres
vivantes. Fin juillet 2026, l'armée israélienne y a déclaré une zone militaire fermée. Mais pour le moment,
rien ne change, témoigne auprès d'Aleteia le père Bashar, prêtre de la paroisse
latine de Taybeh. "Une mesure de sécurité ne peut être évaluée à partir de
son intitulé. Elle doit être jugée à ses résultats : est-ce que les
familles peuvent dormir tranquillement ? Est-ce que les agriculteurs peuvent accéder à
leurs terres ? Est-ce
que les enfants peuvent grandir sans voir leurs parents vivre dans la peur ? Aujourd'hui, nous ne pouvons
malheureusement pas répondre oui à toutes ces questions", questionne le
prêtre, qui alerte sur le risque, à terme, de voir disparaître cette communauté
chrétienne. "Si Taybeh perdait sa présence chrétienne, nous ne perdrions
pas simplement une statistique ou un village chrétien supplémentaire. Le
christianisme mondial perdrait une communauté vivante enracinée dans un lieu
directement lié à la mémoire du Christ." Entretien.
Aleteia :
Depuis la déclaration de zone militaire fermée, avez-vous observé une réduction
concrète des attaques — ou la situation continue-t-elle à se dégrader ?
Père Bashar Fawadleh : Malheureusement, nous n'avons pas constaté de
changement suffisamment concret pour pouvoir dire que la population est
désormais protégée. Il y a peut-être eu davantage d'attention autour de Taybeh,
mais sur le terrain, le sentiment d'insécurité demeure très profond. Des colons
continuent d'entrer dans les terres autour du village, parfois à proximité
immédiate des maisons. Nous avons constaté des intrusions répétées sur des
propriétés privées, notamment dans une maison récemment construite à l'ouest de
Taybeh, dont la clôture avait déjà été coupée. Des animaux appartenant aux
colons sont régulièrement conduits sur des terres agricoles privées. Plus
récemment encore, dans la partie nord-ouest du village, une clôture a été volée
et des inscriptions à caractère raciste et vindicatif ont été laissées sur
place. Nous avons également vu des provocations jusque dans des zones habitées
et à proximité de lieux de travail. Ce qui inquiète particulièrement les
habitants, ce n'est donc pas uniquement chaque incident pris séparément :
c'est leur répétition. Lorsque des incursions deviennent presque quotidiennes,
la peur finit par entrer dans la vie ordinaire des familles.
Une mesure de sécurité ne peut être évaluée à partir de son
intitulé. Elle doit être jugée à ses résultats : est-ce que les familles
peuvent dormir tranquillement ?
Est-ce que les agriculteurs peuvent accéder à leurs terres ? Est-ce que les enfants peuvent
grandir sans voir leurs parents vivre dans la peur ? Aujourd'hui, nous ne pouvons
malheureusement pas répondre oui à toutes ces questions.
Pensez-vous
que cette décision de l'armée israélienne est sincère, ou s'agit-il avant tout
d'une opération de communication ?
Je préfère ne pas juger les intentions ; je juge les résultats. Si cette
décision a réellement pour objectif de protéger Taybeh et d'empêcher les
violences, nous la saluons. Toute mesure qui protège véritablement la vie
humaine, les maisons, les terres et la liberté des habitants est positive. Mais
une décision administrative ou militaire n'a de valeur que si elle est
effectivement appliquée. Lorsque les habitants continuent de constater des
incursions après l'annonce de cette mesure, il existe naturellement un écart
entre la décision annoncée et la réalité vécue. C'est pourquoi notre demande
est très simple : que cette mesure ne devienne pas une restriction
supplémentaire imposée aux victimes, mais une véritable protection contre ceux
qui pénètrent illégalement sur leurs terres ou les menacent. Nous ne demandons
aucun privilège. Nous demandons seulement l'application du droit, la protection
des civils et le droit de vivre chez nous en sécurité et dans la dignité.
Combien
de familles avez-vous vu partir ces derniers mois ?
Certains paroissiens vous ont-ils confié qu'ils envisagent de quitter
définitivement Taybeh ?
Au cours des trois dernières années environ, nous estimons que quinze familles
ont quitté Taybeh. Dans une communauté aussi petite que la nôtre, ce chiffre
est extrêmement préoccupant. Mais il existe quelque chose d'encore plus
inquiétant que ceux qui sont déjà partis : ce sont ceux qui viennent me
voir et me disent : "Abouna ("Père", en arabe, NDLR),
combien de temps pouvons-nous encore continuer ainsi ? Quel avenir reste-t-il pour nos
enfants ?"
Le véritable danger commence lorsque l'idée du départ entre dans les
conversations familiales comme une solution normale.
Dire aux gens "restez" sans leur donner les moyens
de vivre serait un discours vide. Spirituellement, je leur rappelle aussi que
la fidélité chrétienne n'est pas l'absence de peur. Même Jésus a connu
l'angoisse. La foi consiste à ne pas permettre à la peur d'avoir le dernier
mot.
Les gens ne quittent pas nécessairement Taybeh parce qu'ils ne
l'aiment plus. Souvent, c'est exactement le contraire : ils partent le
cœur brisé parce qu'ils ne voient plus comment garantir à leurs enfants la
sécurité, un travail, une maison et un avenir. L'émigration chrétienne n'est
donc pas seulement une question démographique. Chaque famille qui part signifie
une maison qui risque de rester vide, une terre qui n'est plus cultivée, des
enfants qui ne grandiront plus ici, et une présence chrétienne millénaire qui
devient un peu plus fragile.
Comment
accompagnez-vous spirituellement des familles tiraillées entre la fidélité à
leur terre et la peur pour leurs enfants ?
C'est probablement l'une des responsabilités pastorales les plus difficiles que
nous portons actuellement. Je ne peux pas regarder un père ou une mère dans les
yeux et leur dire simplement : "Vous devez rester", comme si
leur peur pour leurs enfants n'était pas légitime. Et je ne peux pas non plus
leur dire : "Partez", parce que cette terre est leur maison,
leur histoire et leur héritage. Notre mission comme Église n'est pas de
culpabiliser ceux qui ont peur. Elle est de faire en sorte que la peur ne
devienne pas la seule voix qui décide de leur avenir. Nous prions avec les
familles, nous les visitons, nous essayons de leur offrir un soutien
économique, éducatif et social, de créer des emplois, de soutenir les jeunes et
de construire des logements. Parce que dire aux gens "restez" sans
leur donner les moyens de vivre serait un discours vide. Spirituellement, je
leur rappelle aussi que la fidélité chrétienne n'est pas l'absence de peur.
Même Jésus a connu l'angoisse. La foi consiste à ne pas permettre à la peur
d'avoir le dernier mot. Notre résistance est une résistance pacifique :
continuer à prier, à travailler, à éduquer nos enfants, à cultiver nos terres,
à construire des maisons et à célébrer la vie. Dans notre situation, rester
vivant et continuer à espérer est déjà une forme très profonde de témoignage.
Y a-t-il
des familles qui, au contraire, ont choisi de revenir ou de rester coûte que
coûte — et qu'est-ce qui les retient ?
Oui. Et c'est précisément là que je trouve une immense source d'espérance. Il y
a des familles qui pourraient partir mais qui choisissent de rester. Des jeunes
qui continuent à chercher leur avenir ici. Des familles qui construisent encore
une maison, plantent encore un olivier, ouvrent encore leur commerce ou
inscrivent leurs enfants dans nos écoles.
En 2033, le monde chrétien commémora les 2000 ans de la
Passion, de la mort et de la Résurrection du Christ. Des millions de chrétiens
regarderont vers Jérusalem et vers la Terre sainte. Que signifierait cela si,
précisément à ce moment-là, certaines des plus anciennes communautés
chrétiennes de cette terre étaient en train de disparaître ?
Pourquoi
restent-ils ?
Parce que Taybeh n'est pas simplement un endroit où ils habitent. C'est leur
maison. Ils restent à cause de leurs parents et de leurs grands-parents, de
leurs terres, de leurs églises, de leurs morts enterrés ici, de leurs souvenirs
et de leur foi. Ils savent également qu'ils portent une responsabilité qui
dépasse leur propre génération : préserver une présence chrétienne vivante
sur la terre même où le christianisme est né. Mais nous ne voulons pas
transformer cette fidélité en héroïsme permanent. Les habitants de Taybeh ne
devraient pas devoir être des héros pour pouvoir vivre normalement chez eux.
Notre responsabilité est donc de transformer l'attachement à la terre en
possibilité réelle de rester : logement, emploi, éducation, santé,
sécurité et dignité.
Taybeh,
l'ancienne Éphraïm où Jésus s'est réfugié avant sa Passion, porte une charge
spirituelle immense. Que signifierait concrètement sa disparition chrétienne
pour le Jubilé de 2033 ?
Ce serait une contradiction tragique. En 2033, le monde chrétien se préparera à
commémorer deux mille ans de la Passion, de la mort et de la Résurrection du
Christ. Des millions de chrétiens regarderont vers Jérusalem et vers la Terre
sainte. Mais que signifierait célébrer deux mille ans de christianisme si,
précisément à ce moment-là, certaines des plus anciennes communautés chrétiennes
de cette terre étaient en train de disparaître ? Taybeh est l'ancienne Éphraïm mentionnée
dans l'Évangile selon saint Jean, le lieu où Jésus se retira avec ses disciples
avant de monter vers Jérusalem et d'entrer dans le mystère de sa Passion. Si
Taybeh perdait sa présence chrétienne, nous ne perdrions pas simplement une
statistique ou un village chrétien supplémentaire. Le christianisme mondial
perdrait une communauté vivante enracinée dans un lieu directement lié à la
mémoire du Christ.
Nous avons besoin que cette solidarité morale et spirituelle
devienne aussi une mobilisation internationale plus forte. Mon appel au pape
Léon XIV reste donc le même : Saint-Père, aidez-nous à préserver cette
présence chrétienne.
Les
pèlerins pourraient toujours venir photographier les pierres anciennes. Mais
qui leur parlerait encore de la foi vivante de ceux qui ont continué à prier
ici de génération en génération ?
La
Terre sainte ne doit pas devenir un musée du christianisme. Nous ne voulons pas
que les chrétiens du monde viennent seulement visiter les pierres où Jésus a
marché. Nous voulons qu'ils rencontrent aussi les pierres vivantes. Préserver
Taybeh jusqu'en 2033 et au-delà n'est donc pas seulement une affaire
palestinienne. C'est une responsabilité de toute l'Église universelle.
Vous avez
demandé publiquement au pape Léon XIV d'intervenir. Avez-vous reçu un signe de
la part du Vatican ou du Patriarcat latin de Jérusalem depuis cet appel ?
Je veux être très précis : je ne peux pas dire avoir reçu, jusqu'à présent,
une réponse personnelle directe du Saint-Père à cet appel. Mais notre voix a
été entendue à Rome. Vatican News a largement relayé la situation de
Taybeh et mon appel au pape Léon XIV, ce qui est déjà important parce que cela
permet à la réalité de notre communauté d'atteindre l'Église universelle.
Et surtout, nous avons reçu un signe extrêmement fort de notre Patriarche, le
cardinal Pierbattista Pizzaballa. Il est venu personnellement à Taybeh le 15
août. Il a prié avec nous, célébré l'Eucharistie au milieu de notre communauté
et nous a clairement assuré que l'Église continuerait à faire tout ce qui est
en son pouvoir pour préserver la présence chrétienne en Terre Sainte. Il suit
personnellement et régulièrement ce qui se passe ici. Et ses paroles récentes
sont très importantes. Il vient de qualifier la Cisjordanie de "terre sans
loi", en soulignant que les agressions des colons se poursuivent sans
contraintes sécuritaires ou juridiques réellement efficaces. Lorsque le
Patriarche de Jérusalem parle ainsi publiquement devant le monde, nous savons
que notre souffrance n'est pas ignorée. Mais maintenant, nous avons besoin que
cette solidarité morale et spirituelle devienne aussi une mobilisation
internationale plus forte. Mon appel au pape Léon XIV reste donc le même :
Saint-Père, aidez-nous à préserver cette présence chrétienne. Aidez le monde à
comprendre que nous ne demandons pas de privilèges, mais le droit de rester
chez nous, de vivre en sécurité et de transmettre cette terre et cette foi à
nos enfants.
Source : Aleteia