Le Grand Canon
Un article de : Răzvan Bucuroiu
- 23 mars 2026
Dans les églises d'Orient, on célèbre aujourd'hui l'office du
Grand Canon de saint André de Crète, un moment d'intense expérience spirituelle
avant le grand moment de la Semaine Sainte. Point culminant des états
spirituels vécus jusqu'ici durant le Carême, le Canon de la Pénitence est le
chemin le plus sûr et le plus direct vers l'introspection, l'examen de
conscience, la purification du cœur. Rien ne se compare à ce que nous vivrons
ce soir, dans notre église paroissiale, au pied de l'iconostase.
Qui est saint André le Crétois ? Né à Damas dans la seconde
moitié du VIIe siècle, atteint de mutisme, il commença à parler à l'âge de sept
ans, dès sa première communion, un événement considéré comme miraculeux. Moine
dans son adolescence, disciple du patriarche Théodore de Jérusalem, le jeune
André se rend à Constantinople pour assister son supérieur hiérarque et
protecteur lors du sixième concile œcuménique (681). Il y est ordonné diacre,
avec la charge expresse d’orphanotropos (Gardien d’un orphelinat), c'est-à-dire
le soutien des orphelins. Vers 710, il est élu hiérarque de Gortyne, ville de
l'île de Crète, d'où son surnom de « Crétois ». C'est pourtant lui
qui, doté d'un talent exceptionnel pour l'écriture de cantiques, mais aussi
d'une profonde humilité, nous a légué un instrument de perfection : le
Grand Canon. Il rejoignit les royaumes célestes le 4 juillet 740, après avoir
signé formellement les actes d'un synode « monothéiste » hérétique convoqué par
l'empereur temporel Philippe Bardanès, visant à rétablir cet enseignement erroné.
Peut-être cette faiblesse humaine poussa-t-elle aussi l'empereur André sur le
chemin abyssal du repentir, du plus profond de son cœur…
Le Grand Canon est un long poème liturgique (plus de 250
tropaires/strophes), essentiellement un office de profonde repentance,
peut-être le plus profond de tout le répertoire liturgique de l'Église
d'Orient. Par sa longueur (il peut durer jusqu'à 3 heures, selon les églises)
et par son thème, il est l'office le plus émouvant de toute l'année liturgique,
en ce qu'il touche la conscience chrétienne au plus profond d'elle-même.
Comment ? Par des références directes et alternées à l'Ancien et au
Nouveau Testament, comblant ainsi le fossé entre l'inachèvement de l'Ancienne
Loi (avec ceux qui ont péché, mais qui se sont aussi repentis) et la plénitude
de la Nouvelle Loi – d'amour et de rédemption. Rien n'est perdu si l'homme se
tourne de tout son cœur vers Dieu ; Il l'attend.
Techniquement parlant, le chant est lent et, après chaque
tropaire, les fidèles entonnent « Aie pitié de moi, ô Dieu, aie pitié de moi !
». Voici quelques strophes qui illustrent l'état d'anamnèse dans lequel se
trouve l'esprit de l'Église : « J'ai désiré la désobéissance d'Adam, le premier
créé… », ou « J'ai suivi Caïn dans le meurtre… », ou « Je n'ai pas suivi la
justice de David… », ou « Comme le publicain soupire et crie… », ou « J'ai
suivi Judas… ». Que nous révèle cette succession de profils humains et de
moments historiques différents ? Qu'« il n'y a rien de nouveau sous le soleil
», comme le dit l'Ecclésiaste, que l'homme est et demeure le même dans ses
chutes… Mais comparée aux réalités de l'Ancien Testament, la repentance
d'aujourd'hui est soutenue par la grâce, elle a un but salvifique précis, elle
a un modèle céleste : le Christ lui-même. C'est la grande « découverte »
intérieure du Canon : on est seul dans sa chute, mais on n'est plus seul quand
on se relève !
La longueur (peut-être exaspérante pour certains) est
thérapeutique, initiatique, elle favorise une introspection qui ne peut être
précipitée. On ne peut pas « brûler » les étapes de l'analyse de l'âme, on
n'obtient pas de résultats rapides par le feu. Le canon est comme un caisson de
dépressurisation pour les plongeurs remontant à la surface après une plongée en
eaux profondes : la remontée est lente, s'acclimater à la nouvelle
pression prend du temps. C'est comme un triage sanitaire, une mini-quarantaine
de l'âme dont on ne peut s'échapper, à moins d'être patient et de commencer à
se sonder. La voie de la sortie ne se trouve que par une introspection
sérieuse : on éclaire les ténèbres et on révèle les monstres tapis dans
l'ombre. Et le canon réussit autre chose : il transforme les personnages
bibliques qu'il invoque en états d'esprit. Un instant d'attention,
permettez-moi d'être plus clair : en vos propres états
d'esprit ! Vous
devenez tour à tour Adam, Caïn, David, Judas… Mais à la fin, l'étreinte du
Christ vous enveloppe comme aucun parent, frère ou ami ne saurait le faire.
Vous vous sentez vide et exaspéré par vous-même, mais vous vous remplissez de
Lui.