Jean-Claude
Larchet :
La
souffrance
– réalité
universelle de la vie humaine
Révérend Prof. Univ. Dr
Ioan C. Teșu
La « sainte acceptation » de la souffrance / Photo :
unsplash.com
Ayant été confronté à la souffrance dès son enfance et son
adolescence, tant dans sa propre vie que dans celle de ses pairs, Jean-Claude
Larchet (né en 1949) est le théologien qui a publié, à l'échelle
internationale, des ouvrages parmi les plus profonds sur les significations
profondes de la souffrance et sur la manière de la transformer en un chemin de
progrès spirituel, un chemin vers le salut. Le thème de l'acceptation et de la
confrontation spirituelle avec la souffrance est le fil conducteur de son œuvre
foisonnante, qui analyse certains des aspects les plus actuels de la condition
humaine contemporaine.
Le théologien français systématise et synthétise
l'enseignement des Saints Pères, offrant des œuvres d'une grande valeur, non
seulement scientifiquement, mais surtout pratiquement, accompagnées de riches
réflexions morales personnelles, volumes dans les pages desquels toute âme en
proie à la maladie et au chagrin peut trouver du réconfort et entrevoir la
lumière du Royaume qui se trouve au bout du chemin.
La
souffrance – une réalité universelle de la vie humaine
En approfondissant les écrits des Pères de l'Église, le
théologien français Jean-Claude Larchet souligne leur enseignement selon lequel
la maladie est l'effet naturel et nécessaire du péché originel, prolongé et
amplifié par les péchés et les passions personnelles. Au-delà d'être une
punition pour le péché, la souffrance se révèle, pour ceux qui parviennent à en
découvrir les profondes significations spirituelles, comme un chemin vers le
salut et la perfection.
Les effets du péché ancestral, « inculqués », répétés,
développés et amplifiés par les péchés personnels, la souffrance, la douleur et
la maladie, sont des réalités de la vie qu’on ne saurait ignorer. L’existence
humaine, en général, et l’existence chrétienne, en particulier, constituent une
lutte incessante contre le péché et le plaisir trompeur qu’il nous procure.
Autrement dit, cela implique l’ascétisme, l’effort constant, la maîtrise et la
discipline du corps, son renoncement et sa soumission, en vue de la découverte
des joies de l’âme et des trésors spirituels.
La souffrance est étrangère au plan de Dieu pour le monde et
pour l'homme. Ni lors de la création, ni après la chute de nos premiers
parents, Dieu n'a voulu et ne veut toujours pas la souffrance humaine, «
couronnement » de sa création. Pourtant, il s'efforce, de mille manières, de
libérer l'homme de l'esclavage du péché et de le conduire au bonheur éternel,
dans le Royaume de son amour inconditionnel.
Après la chute des premiers hommes dans le péché, le Père
céleste s’est efforcé « de bien des manières » (Hébreux 1:1) de réveiller
l’homme de l’esclavage du péché et de le ramener, par la repentance, à
l’harmonie et à la pureté originelles. Par l’intermédiaire des prophètes, puis
par son Fils unique, Dieu a manifesté son amour infini et sa miséricorde sans
fin envers la création et envers la créature. L’histoire de l’homme, en tant
qu’individu, et celle de l’humanité dans son intégralité, témoignent de sa
présence dans la vie collective et individuelle, des appels et des quêtes de
l’homme perdu et égaré dans les plaisirs terrestres et, de ce fait, confronté
aux épreuves et aux souffrances.
La vie de
l'homme déchu – une course épuisante entre plaisir et douleur
Profond connaisseur de l'œuvre de saint Maxime le Confesseur,
auquel il a dédié plusieurs monographies, dont une thèse de doctorat,
Jean-Claude Larchet fait, dans ses écrits, de nombreuses références au cercle
vicieux du plaisir et de la douleur, dont l'origine est la philavtia –
l'amour coupable du plaisir. Le monde matériel et le corps physique, si riches
en caresses qu'ils puissent paraître à l'être passionné, sont limités dans
leurs possibilités, et la joie ou le plaisir qu'ils offrent est fini. En
faisant l'expérience de cette finitude, l'âme passionnée éprouve un sentiment
d'échec et de vide existentiel. La douleur qui suit le plaisir apparent exige
une compensation, et le moyen de s'en libérer, que l'homme trouve, est de se
jeter, avec encore plus de force, dans les bras du plaisir. Pour masquer et
surmonter la douleur, il faut accroître l'intensité du plaisir. Mais,
paradoxalement, au bout du compte surgit une nouvelle souffrance, bien plus
intense, dont l'homme cherche à s'échapper par un plaisir nouveau et plus vif,
engendrant une douleur encore plus grande, et ainsi de suite, du plaisir à la
douleur et de la douleur au plaisir, jusqu'à la mort spirituelle et éternelle.
La rupture de cette chaîne et de ce cercle vicieux s'obtient par l'ascétisme ou
un effort soutenu, ce qui, d'une certaine manière, inverse leur sens. Une
vérité spirituelle est que ce qui procure du plaisir au corps engendre de la
souffrance à l'âme, tout comme les vertus s'acquièrent par des efforts
rigoureux. L'une des tromperies du péché est l'illusion d'un plaisir infini
qu'il promet, mais l'homme pécheur découvre rapidement la douleur qu'il
provoque après y avoir succombé. Si le péché commence par le plaisir et finit
par la douleur, les vertus sont ardues et difficiles à acquérir et à cultiver
au début, mais, une fois atteintes, elles offrent à l'âme des joies pures et profondes.
Tandis que le péché, en tant que maladie de l'âme, et les passions, en tant que
« cancer » de la vie morale, laissent derrière eux un sentiment de désolation,
d'aliénation et de solitude envers le monde, envers ses semblables et envers sa
propre nature, les vertus constituent l'état de véritable santé physique et
spirituelle.
Les
bienfaits spirituels de la maladie
Se référant à l'enseignement des Pères orientaux, Jean-Claude
Larchet souligne leur conviction que la santé n'est pas nécessairement bonne ni
mauvaise, mais « entre les deux », de même que la maladie n'est pas toujours
mauvaise ni bonne, mais « utile » à celui qui, à travers les épreuves et les
maladies, redécouvre Dieu et change sa vie pour le mieux.
Le véritable chrétien, cependant, comme l'enseigne saint
Jean-Baptiste, accueille et considère tout, bon ou mauvais, facile ou
difficile, avec un sourire spirituel, tel un roc face aux vagues de la vie. Il
sait, par une connaissance intérieure, fruit de sa vie améliorée, que dans
cette vie, joies et peines, souffrances et consolations, chutes et ascensions
alternent, de sorte que les joies présentes, vécues dans leur registre
inférieur et pécheur, mèneront tôt ou tard à des larmes de regret et de
souffrance, tout comme les épreuves et les souffrances, vécues pour l'âme et le
salut, lui apporteront réconfort et consolation, même dans cette vie.
Comme l'observait le théologien français, « il n'est point
d'homme qui, au cours de son existence, n'ait eu à affronter la maladie. Ceci
est inévitablement lié à la condition humaine. Aucun organisme n'est
parfaitement sain. La santé n'est jamais qu'un état transitoire entre les
forces vitales et les forces qui s'y opposent, les premières n'ayant qu'une
fragile prééminence. Même lorsque nous nous croyons en parfaite santé, la
maladie est déjà en nous et il suffit d'affaiblir l'un ou l'autre de nos moyens
de défense pour qu'elle se manifeste, sous une forme ou une autre. Et, souvent,
avant même que nous nous en apercevions, elle a déjà causé des dégâts considérables.
»
C’est pourquoi, d’un point de vue spirituel, il est absolument
nécessaire et utile « d’affronter la maladie et les diverses formes de
souffrance qui l’accompagnent, de trouver des solutions théoriques, mais aussi
et surtout pratiques, aux problèmes qu’elles nous posent. Chacun de nous, au
cours de son existence, doit non seulement s’attendre à la maladie et à la
souffrance, mais aussi, lorsqu’elles surviennent, continuer à vivre et trouver,
malgré elles et en elles, l’épanouissement. »
Source : DOXOLOGIA.RO