mardi 10 février 2026

 

Regard désobligeant sur notre société.(P.G)

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L’euthanasie, Disneyland de la disparition



BRITTA PEDERSEN / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP

Un patient dans une unité de soins palliatifs.

Laurent Quercioli –

 Publié le 09/02/26

Les députés ont adopté en commission le 5 février le texte instaurant un "droit à l’aide à mourir". Le psychologue Laurent Quercioli voit dans ce projet la dernière attraction d’un monde fatigué de lui-même, la mise en scène d’un service public de la mort consentie. Ses premières victimes ne sont pas seulement ceux qui gênent, mais aussi leurs proches et les soignants.


Nous y voilà. Après avoir aseptisé la naissance, normé l’amour, administré le bonheur et géré la sexualité comme une politique publique, la civilisation festive s’attaque enfin à ce qui dépassait encore : la mort. Le projet de texte sur l’euthanasie, de retour à l’Assemblée nationale, n’est pas une loi parmi d’autres. C’est l’aboutissement logique d’un monde qui ne supporte plus ni la tragédie, ni la durée, ni l’encombrement humain. La dernière attraction du parc. La sortie de secours éclairée au néon compassionnel.

Le service public de la mort

On ne meurt plus. On bénéficie d’une prestation. On ne souffre plus. On accompagne. On ne désespère plus. On valide un parcours. Thanatos a été relooké par une agence de communication inclusive. Voici Cocoon Thanatos™, mort douce, consentie, durable, recyclable, avec playlist Spotify et QR-code de satisfaction. La mort, naguère scandale métaphysique, devient un service public optimisé. Une désactivation propre, silencieuse, responsable.

Il faut dire que notre époque a une allergie sévère à tout ce qui déborde : le sang, les cris, l’agonie, la lenteur — autant d’agressions visuelles et morales. Le scandale n’est plus de mourir, mais de mourir mal, c’est-à-dire de rappeler aux vivants qu’ils sont mortels. L’euthanasie devient alors la solution miracle pour un monde qui refuse la tragédie comme on refuse le gluten : par intolérance idéologique.

Libres de ne plus gêner

Et puis cette ombre : compassion ou utilitarisme ? Le respect ou le nudge ? Combien d'êtres fatigués d'être un poids consentiront non par désir mais par devoir ? Ce que la loi feint d'ignorer, c'est le désir latent de se débarrasser de ceux qui gênent. Non par cruauté mais par commodité.  On nous parle de liberté. C’est le mot magique. Mais quelle liberté s’exerce dans un monde qui ne veut plus de vous ? Car l’astuce est là, subtile, élégante, perverse : on ne vous pousse pas, on ouvre la porte. On vous dit que vous êtes libre de partir. Et dans une société où être faible, vieux, dépendant, douloureux est devenu indécent, la liberté ressemble furieusement à une injonction polie. Le choix s’exerce sous regard lourd, sous soupir contenu, sous fatigue des proches, sous rationalité budgétaire. On ne dit jamais : "Tu coûtes trop cher." On dit : "Tu es libre de partir."

Nous sommes passés du Memento mori au Memento scheduling. La mort n’est plus l’autre de la vie : elle devient une solution. Fonctionnelle. Rapide. Élégante.

La mort devient un geste écocitoyen pour diminuer son empreinte carbone dans un monde qui, sans vous le dire, vous indique la sortie la plus proche. Il ne s'agit plus d'apaiser les mal foutus mais de soulager les bien portants. La société ne cherche plus à prendre soin mais à éteindre, comme on coupe une alarme insistante. Et celui qui signe pour la seringue ne le fait ni par révolte, ni par apaisement — mais parce qu'il a compris qu'il fait tache sur le décor lisse de la modernité. Il s'en va non par souveraineté mais par conformité. Nous sommes passés du Memento mori au Memento scheduling. La mort n’est plus l’autre de la vie : elle devient une solution. Fonctionnelle. Rapide. Élégante.

Les soignants, promus agents d’exécution

Et au milieu de cette grande fête compassionnelle, il y a les soignants. Eux qui étaient venus pour soigner, soulager, parfois guérir, se retrouvent promus agents d’exécution morale. Non pas bourreaux — le mot serait vulgaire — mais opérateurs qualifiés de l’extinction douce. Des "professionnels", toujours ce mot, merveilleux anesthésiant. On leur demande d’"accompagner". Accompagner le patient. Accompagner la loi. Accompagner la société dans son désir de ne plus rien ressentir.

Et que deviendront ces soignants ? Rien. Rien d'autre que des rouages consentants d'une grande machine compassionnelle en folie. Les prêtres d’un culte sans transcendance, les officiants d’un rite sans sacré, injectant la mort comme on applique un protocole sanitaire. On leur offrira des formations, des badges, des podcasts sur la résilience. Et quand les mains trembleront, on appellera ça un "risque psychosocial". Mais une société qui délègue la mort comme elle externalise le ménage ne sort pas indemne de cette sous-traitance morale.

Aux proches, le deuil consenti

Et puis il y a les proches. Les figurants obligatoires du dernier rituel progressiste. Assis autour du lit, émotions sous contrôle, chagrin en sourdine. On leur demandera d’approuver, de valider, de dire que "c’était le bon choix". Le deuil lui-même est désormais encadré, suivi, numéroté. Numéro vert à l’appui. La souffrance doit se dissiper proprement, sans éclabousser. Autrefois, on criait, on priait, on se tordait. Aujourd’hui, on consent. Et comme il faut bien transformer tout ça en "expérience positive" on leur demande d'applaudir poliment : "Il est parti en paix". Mais quelle paix ? Celle du désastre radieux où tout s'efface même le deuil, où l'on ne vous laisse même pas le luxe de l'effondrement ? On ne perd plus quelqu’un : on assiste à la résiliation d'un abonnement.

Et c’est peut-être là le cœur du scandale : on ne vous enlève pas seulement un proche. On vous vole jusqu’à votre douleur. Il faut que la souffrance se dissipe dans l'air climatisé du camp du Bien. Et tout est si bien orchestré qu'il y a de quoi se sentir coupable d'être triste. Presque archaïque. Presque honteux d'avoir encore une âme. L’euthanasie n’est pas la réponse à des cas extrêmes — qu’on brandit comme des icônes morales — mais une idéologie de fin de civilisation. Le lexomil terminal d’un monde fatigué de lui-même. Une société qui ne croit plus en rien, mais qui continue de tout ritualiser : du yoga au dernier soupir, du compost au consentement final. Le camp du Bien a encore gagné. Et le Mal, désormais, c’est tout ce qui rappelle que vivre est tragique, que mourir est violent, que l’existence n’est pas une présentation PowerPoint. Alors on efface. On lisse. On endort. La mort devient propre. La vie devient accessoire. Et l’homme, cet encombrant résidu, est invité à sortir par la porte la plus proche — librement, bien sûr. Dans une époque qui ne veut plus vivre, on tient seulement à mourir en règle.

Source : Aleteïa