Regard
désobligeant sur notre société.(P.G)
L’euthanasie,
Disneyland de la disparition
BRITTA PEDERSEN / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP
Un patient dans une unité de soins palliatifs.
Publié le 09/02/26
Les députés ont adopté en commission le 5 février le texte
instaurant un "droit à l’aide à mourir". Le psychologue Laurent
Quercioli voit dans ce projet la dernière attraction d’un monde fatigué de
lui-même, la mise en scène d’un service public de la mort consentie. Ses
premières victimes ne sont pas seulement ceux qui gênent, mais aussi leurs
proches et les soignants.
Nous y voilà. Après avoir aseptisé la naissance, normé
l’amour, administré le bonheur et géré la sexualité comme une politique
publique, la civilisation festive s’attaque enfin à ce qui dépassait encore :
la mort. Le projet de texte sur l’euthanasie, de retour à l’Assemblée nationale, n’est pas une loi
parmi d’autres. C’est l’aboutissement logique d’un monde qui ne supporte plus
ni la tragédie, ni la durée, ni l’encombrement humain. La dernière attraction
du parc. La sortie de secours éclairée au néon compassionnel.
Le
service public de la mort
On ne meurt plus. On bénéficie d’une prestation. On ne souffre
plus. On accompagne. On ne désespère plus. On valide un parcours. Thanatos a
été relooké par une agence de communication inclusive. Voici Cocoon Thanatos™,
mort douce, consentie, durable, recyclable, avec playlist Spotify et QR-code de
satisfaction. La mort, naguère scandale métaphysique,
devient un service public optimisé. Une désactivation propre, silencieuse,
responsable.
Il faut dire que notre époque a une allergie sévère à tout ce
qui déborde : le sang, les cris, l’agonie, la lenteur — autant d’agressions
visuelles et morales. Le scandale n’est plus de mourir, mais de mourir mal,
c’est-à-dire de rappeler aux vivants qu’ils sont mortels. L’euthanasie devient
alors la solution miracle pour un monde qui refuse la tragédie comme on refuse
le gluten : par intolérance idéologique.
Libres de
ne plus gêner
Et puis cette ombre : compassion ou utilitarisme ? Le respect
ou le nudge ? Combien d'êtres fatigués d'être un poids consentiront
non par désir mais par devoir ? Ce que la loi feint d'ignorer, c'est le désir
latent de se débarrasser de ceux qui gênent. Non par cruauté mais par
commodité. On nous parle de liberté. C’est le mot magique. Mais quelle
liberté s’exerce dans un monde qui ne veut plus de vous ? Car l’astuce est là,
subtile, élégante, perverse : on ne vous pousse pas, on ouvre la porte. On vous
dit que vous êtes libre de partir. Et dans une société où être faible, vieux,
dépendant, douloureux est devenu indécent, la liberté ressemble furieusement à
une injonction polie. Le choix s’exerce sous regard lourd, sous soupir contenu,
sous fatigue des proches, sous rationalité budgétaire. On ne dit jamais :
"Tu coûtes trop cher." On dit : "Tu es libre de partir."
Nous sommes passés du Memento mori
au Memento scheduling. La mort n’est plus l’autre de la vie : elle devient une
solution. Fonctionnelle. Rapide. Élégante.
La mort devient un geste écocitoyen pour diminuer son
empreinte carbone dans un monde qui, sans vous le dire, vous indique la sortie
la plus proche. Il ne s'agit plus d'apaiser les mal foutus mais de soulager les
bien portants. La société ne cherche plus à prendre soin mais à éteindre, comme
on coupe une alarme insistante. Et celui qui signe pour la seringue ne le fait
ni par révolte, ni par apaisement — mais parce qu'il a compris qu'il fait tache
sur le décor lisse de la modernité. Il s'en va non par souveraineté mais par
conformité. Nous sommes passés du Memento mori au Memento
scheduling. La mort n’est plus l’autre de la vie : elle devient une solution.
Fonctionnelle. Rapide. Élégante.
Les
soignants, promus agents d’exécution
Et au milieu de cette grande fête compassionnelle, il y a
les soignants. Eux qui étaient venus pour
soigner, soulager, parfois guérir, se retrouvent promus agents d’exécution
morale. Non pas bourreaux — le mot serait vulgaire — mais opérateurs qualifiés
de l’extinction douce. Des "professionnels", toujours ce mot,
merveilleux anesthésiant. On leur demande d’"accompagner".
Accompagner le patient. Accompagner la loi. Accompagner la société dans son
désir de ne plus rien ressentir.
Et que deviendront ces soignants ? Rien. Rien d'autre que des
rouages consentants d'une grande machine compassionnelle en folie. Les prêtres
d’un culte sans transcendance, les officiants d’un rite sans sacré, injectant
la mort comme on applique un protocole sanitaire. On leur offrira des
formations, des badges, des podcasts sur la résilience. Et quand les mains
trembleront, on appellera ça un "risque psychosocial". Mais une
société qui délègue la mort comme elle externalise le ménage ne sort pas
indemne de cette sous-traitance morale.
Aux
proches, le deuil consenti
Et puis il y a les proches. Les figurants obligatoires du
dernier rituel progressiste. Assis autour du lit, émotions sous contrôle, chagrin
en sourdine. On leur demandera d’approuver, de valider, de dire que
"c’était le bon choix". Le deuil lui-même est désormais encadré,
suivi, numéroté. Numéro vert à l’appui. La souffrance doit se dissiper
proprement, sans éclabousser. Autrefois, on criait, on priait, on se tordait.
Aujourd’hui, on consent. Et comme il faut bien transformer tout ça en
"expérience positive" on leur demande d'applaudir poliment : "Il
est parti en paix". Mais quelle paix ? Celle du désastre radieux où tout
s'efface même le deuil, où l'on ne vous laisse même pas le luxe de
l'effondrement ? On ne perd plus quelqu’un : on assiste à la résiliation d'un
abonnement.
Et c’est peut-être là le cœur du scandale : on ne vous enlève
pas seulement un proche. On vous vole jusqu’à votre douleur. Il faut que la
souffrance se dissipe dans l'air climatisé du camp du Bien. Et tout est si bien
orchestré qu'il y a de quoi se sentir coupable d'être triste. Presque
archaïque. Presque honteux d'avoir encore une âme. L’euthanasie n’est pas la réponse
à des cas extrêmes — qu’on brandit comme des icônes morales — mais une
idéologie de fin de civilisation. Le lexomil terminal d’un monde fatigué de
lui-même. Une société qui ne croit plus en rien, mais qui continue de tout
ritualiser : du yoga au dernier soupir, du compost au consentement final. Le
camp du Bien a encore gagné. Et le Mal, désormais, c’est tout ce qui rappelle
que vivre est tragique, que mourir est violent, que l’existence n’est pas une
présentation PowerPoint. Alors on efface. On lisse. On endort. La mort devient propre. La vie devient accessoire.
Et l’homme, cet encombrant résidu, est invité à sortir par la porte la plus
proche — librement, bien sûr. Dans une époque qui ne veut plus vivre, on tient
seulement à mourir en règle.
Source : Aleteïa