L’Échelle sainte
de Saint Jean Climaque
Un article de : Révérend
Prof. Dr. Cristian Muntean
- 28 juin 2026
Dans un monde consumériste à tous les niveaux existentiels, l'écoute devient essentielle pour retrouver la dimension intérieure qui peut nous rapprocher du visage évangélique du Christ. C'est là que commence le cheminement.
L'un des ouvrages qui a toujours guidé la spiritualité
orientale est l'« Échelle sainte de Saint Jean ». Je ne m'y attarde pas aussi
souvent que je le souhaiterais, mais j'y reviens régulièrement, par nécessité,
dans ma quête d'une forme minimale de « sobriété » spirituelle. De nombreux
écrits ont déjà été consacrés à cette Échelle de Saint Jean Climaque ; je ne
prétends pas apporter d'éléments nouveaux, mais souhaite simplement la mettre
en lumière à une époque où l'on est préoccupé par toutes sortes de
développement personnel, par toutes sortes de « gourous » spirituels, par une
profusion d'informations et de recettes plus ou moins spirituelles qui ont
envahi l'espace public, ou encore par les défis de l'intelligence artificielle
que nous consultons désormais comme s'il
s'agissait de l'oracle de Delphes.
Dans ce déclin des médias, nous souffrons d'un déficit
d'attention. Simone Weil évoquait les causes structurelles de la crise de la
religion, rappelant le déclin de l'attention, une crise de la vue et de l'ouïe.
Le tableau qu'elle dresse ne peut manquer de faire réfléchir : « La
perception est presque saturée de déchets informationnels et communicationnels,
de débris visuels et sonores. Nous
devenons du bétail de consommation. La perception est de plus en plus
guidée par les stimuli et la dépendance. Ne faisant plus que se nourrir, elle
ne peut plus regarder », car « seule l'âme à jeun peut
regarder ». En ce sens, l'attention contemplative est essentielle au
regard.
Nous vivons à l'ère du numérique, qui accélère la
« disponibilité » de la réalité. Tout est devenu consommable et
accessible, et l'information, tel un stimulus, perturbe notre attention. Nous
sommes constamment distraits, même si nous savons que l'attention profonde ne
dépend pas de ces stimuli. « Dieu
est attention sans distraction. » Peut-être que si nous n'étions pas
distraits, nous serions auprès de Dieu.
C’est pourquoi je crois qu’il est nécessaire d’étudier
attentivement le « manuel » de saint Jean Climaque comme voie possible vers
l’éveil spirituel. Certes, beaucoup diront qu’il s’adresse aux moines. C’est
vrai ! Mais le désir d’une vie spirituelle est une aspiration que chacun porte
en soi, car nous en avons conscience.
Synthétise
les principes de la vie chrétienne
Le livre du saint, synthétise les principes de la vie
chrétienne sans lesquels nos expressions extérieures, notre participation aux
offices religieux, ne semblent que rituels. L'attention dont nous avons besoin
est, en définitive, la confession. Le saint nous transmet, à travers ce livre,
non pas l'obligation du chemin, mais nous montre son exercice, ses propres
expériences acquises dans l'hésychie par la persévérance, la retenue, le jeûne,
la prière et la veille. Il s'agit en fait du journal de sa vie, qui s'inscrit
dans la tradition d'auteurs antérieurs tels qu'Évagre, Origène, Grégoire le
Dialogue et Éphrem le Syrien.
Les 30 marches de l'Échelle sont une invitation à
l'introspection spirituelle, à une forme d'ascétisme volontaire en vue d'un but
librement et volontairement choisi. Je crois que seule une attention
particulière à cette présence active de soi permet de goûter à la joie de la
rencontre avec le Christ, qui n'est plus une simple énonciation d'idées liées à
une doctrine théorique, mais la vie même en Christ.
Dans son ouvrage « Le Chemin du Ciel ». (Une
interprétation pour les mondains de l'Échelle de Saint Jean l'Échelle), le père
John Mack organise les trente échelons en trois groupes, symbolisant les trois
états du chemin vers Dieu : le renoncement au monde, qui implique le
renoncement à la vaine vie, au détachement et à l'aliénation ; la pratique
des vertus, ou plus précisément la vie ascétique, qui s'articule autour de deux
axes : le premier consiste à exercer les vertus fondamentales –
obéissance, repentir, souvenir de la mort et larmes de joie – et le second à
lutter contre les passions. Ces passions sont elles aussi regroupées en trois
catégories : les passions de l'âme – colère, pensées malveillantes,
calomnie, blasphème, mensonge et paresse ; les passions corporelles –
gourmandise, débauche et amour de l'argent ; et les passions spirituelles
– insensibilité, peur, vaine gloire et orgueil. Et le dernier groupe :
l’union avec Dieu ou la vie contemplative, qui comprend la tranquillité, la
prière, le détachement et l’amour.
Face à la complexité de la structure de l'Échelle, il est
presque impossible de croire qu'on puisse y découvrir le Christ. Dans un monde
où l'attention contemplative se fait de plus en plus rare, transfigurer le
quotidien est extrêmement difficile. Cela exige un désir profond et une
transformation de vie. L'Échelle nous rappelle qu'un chrétien est celui qui
suit le Christ autant que possible, en paroles et en actes, et qui croit avec
une pensée juste en la Sainte Trinité. En réalité, le but de l'Échelle est
christocentrique : avoir le Christ toujours présent dans notre cœur, autant que
faire se peut. Et je ne crois pas que l'on puisse réellement atteindre cet état
sans un travail sur soi empreint de détachement.
Une vertu
devenue essentielle
Il y aurait beaucoup à dire sur chaque étape de l'Échelle,
mais je me limiterai ici à quelques mots sur « l'écoute », étape essentielle de
l'ascension spirituelle. Dans un monde
qui entend sans écouter, cette vertu est devenue indispensable.
Aujourd'hui, nous percevons le monde en termes d'information, et l'information
se transforme en une nouvelle forme d'existence qui ne fait plus appel à aucune
autorité morale. L'homme ne semble plus s'intéresser au dialogue avec le
monde ; les réseaux sociaux sur lesquels il navigue sans identité propre
et sans besoin de se faire des amis lui suffisent, car cela impliquerait
implicitement d'écouter et d'entrer en relation.
Une des définitions de saint Jean trouble l'homme
contemporain : « L'obéissance
est la mortification des membres par une pensée vivante. L'obéissance signifie
le mouvement de l'incompréhensible, la mort de la volonté, la vie sans
recherche, l'accueil du danger sans crainte, la réponse spontanée devant Dieu,
l'absence de peur de la mort, la sérénité sur l'océan de la vie, le voyage en
sommeil. » Bien que le langage paraisse poétique, le saint condense en
quelques mots une diversité d'expériences qui invitent ceux qui s'intéressent à
la vie en Christ à renoncer à une existence égoïste pour une communion d'amour
qui prend racine dans la relation au prochain, toujours éclairée par
l'introspection de soi en relation avec le Seigneur.
Le saint appelle l'obéissance « martyre », sans lequel aucun
des souffrants ne verra Dieu, et les formes de martyre sont multiples et
diverses à notre époque.
La manière la plus simple de commencer serait d'écouter ceux
qui sont chez eux, d'être attentifs à leurs besoins, de les écouter en les
entendant vraiment, de ne pas transformer un éventuel dialogue en monologue,
d'écouter ceux qui sont au travail sans juger leurs décisions, d'être utile à
notre prochain dans ses besoins les plus banals, d'être présent dans la vie des
autres avec discrétion, sans en aucune façon porter atteinte à leur liberté.
Pourquoi avons-nous besoin d'obéissance ? Le profil du
chrétien authentique porte en lui le désir de sainteté, qui implique de
cultiver la patience en renonçant à sa propre volonté et en rejetant tout
jugement. Sans cet exercice, il m'est difficile de croire que l'homme ait
véritablement compris ce à quoi le Christ nous appelle. C'est seulement par
l'obéissance que nous pouvons surmonter les crises d'orgueil qui nous
assaillent sans cesse et qui sont à l'origine de nos effondrements spirituels.
Et pour cela, il nous faut de la volonté, du discernement spirituel et de
l'exercice. Ce n'est pas par hasard que saint Jean l'a appelée « le
tombeau de la volonté et la résurrection de l'humilité ».
Dans un monde consumériste
à tous les niveaux existentiels, l'écoute devient essentielle pour retrouver la
dimension intérieure qui peut nous rapprocher du visage évangélique du Christ.
C'est là que commence le cheminement.
Source : Ziarul Lumina