jeudi 16 avril 2026

 

Le déserteur : Boris Vian



Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir


Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter

Depuis que je suis né
J'ai vu mourir mon père
J'ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Qu'elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers

Quand j'étais prisonnier
On m'a volé ma femme
On m'a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins

Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens
Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir

S'il faut donner son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'armes
Et qu'ils pourront tirer.

 

***

Vidéos sur YouTube, groupes sur Telegram...

En Ukraine, comment la fuite des hommes

en âge de combattre s'organise en ligne

 



Article rédigé parfranceinfo 

- Anaïs Bard pour "Envoyé spécial"

France Télévisions

Publié le 16/04/2026

Depuis le début de la guerre en février 2022, plus de 30 000 hommes ont franchi illégalement la frontière entre l'Ukraine et la Roumanie. "Envoyé spécial" a pu entrer en contact avec certains de ces déserteurs.

Sur YouTube, la cueillette de champignons semble être devenue la nouvelle passion d'Ukrainiens, avec une préférence pour les espèces trouvées sur le chemin de la Roumanie. De nombreuses vidéos aux titres énigmatiques circulent sur la plateforme, comme "Nous apprenons à cueillir des champignons en Roumanie"(Nouvelle fenêtre)"J'ai décidé d'aller en Roumanie pour cueillir des champignons"(Nouvelle fenêtre) ou encore "Comment récolter des champignons en Ukraine pour les vendre en Roumanie"(Nouvelle fenêtre). D'autres racontent les aventures de randonneurs ukrainiens qui traversent la frontière roumaine sans s'en rendre compte : "En randonnée dans les Carpates... Nous nous sommes retrouvés par hasard en Roumanie"(Nouvelle fenêtre) mais aussi "Comment j'ai quitté l'Ukraine par accident pour la Roumanie"(Nouvelle fenêtre)...

 

Derrière ces vidéos se cachent en réalité des hommes qui ont décidé de fuir l'Ukraine par les Carpates et la Roumanie. Une évasion de grande ampleur, organisée et illégale. Car, depuis février 2022 et le début de la guerre contre la Russie, les hommes âgés de 23 à 60 ans n'ont plus le droit de quitter le territoire : l'Etat se réserve le droit de mobiliser et d'envoyer sur le front tout Ukrainien en âge de combattre et jugé apte. Discrètement, certains s'échappent. Au total, 35 320 hommes ont franchi illégalement la frontière entre les deux pays depuis l'invasion russe, rapporte la police des frontières roumaine. Ceux qui ont déjà franchi le pas racontent leur périple sur YouTube ou dans des groupes Telegram. "Envoyé spécial", qui diffuse jeudi 16 avril un reportage sur les déserteurs ukrainiens, vous raconte comment la fuite s'organise.


Sur YouTube, des vidéos foisonnent pour raconter, sous couvert de chasse aux champignons, 
la fuite d'hommes ukrainiens dans les pays voisins. (FRANCE TELEVISIONS)

Des conseils pour bien choisir son matériel

Dans les vidéos qu'"Envoyé spécial" a visionnées, il est d'usage de raconter son périple en longueur : sa traversée clandestine du pays jusqu'à la zone transfrontalière, son périple dans les montagnes, son passage de la frontière avec découpage des barbelés... Ces récits audios sont le plus souvent illustrés par des diaporamas photos ou des selfies floutés pris au cours du voyage. Rares sont ceux qui osent montrer leur visage une fois la traversée effectuée.


Des hommes ukrainiens photographient leur doigt tendu vers leur pays, 
alors qu'ils viennent de passer la frontière. (FRANCE TELEVISIONS)

Une fois sorti du pays, la plupart d'entre eux s'immortalisent avec un doigt d'honneur en direction de l'Ukraine, quand d'autres se photographient au poste de la police des frontières avec leur certificat de protection européenne, un document remis par les pays européens limitrophes à tous les Ukrainiens qui posent le pied dans l'Union européenne. Ce sésame leur permet de vivre et travailler légalement dans le pays d'arrivée.

Des chaînes YouTube, comme celle de la Communauté du champignon(Nouvelle fenêtre) ou du Mouvement ukrainien de la liberté(Nouvelle fenêtre), renvoient vers des groupes Telegram aux milliers d'abonnés qu'"Envoyé spécial" a pu rejoindre. L'un d'entre eux rassemble plus de 40 000 personnes : des candidats au départ ou des exilés volontaires qui ont déjà passé la frontière. Ces groupes très structurés sont organisés avec différentes sections thématiques et selon les destinations visées (Moldavie, Roumanie, Pologne, Biélorussie...). La destination la plus renseignée est la Roumanie, par le chemin des Carpates.

Certains Ukrainiens passés en Roumanie se prennent en photo 

avec le certificat de protection européenne, 

qui leur permet de vivre et travailler dans le pays d'arrivée. (FRANCE TELEVISIONS)

Dans l'onglet "Matériel", par exemple, les membres conseillent des modèles de chaussures de randonnée, débattent sur la résistance au froid extrême de tel duvet ou de telle tente, partagent les meilleures tenues de camouflage et des références de sachets de nourriture lyophilisée... Tout l'inventaire nécessaire pour marcher et survivre en montagne y est évoqué, jusqu'au modèle de pince pour couper les barbelés de la frontière. Dans l'onglet "Préparation physique", les membres évoquent les programmes d'entraînement, en s'échangeant des exercices spécifiques pour tenir la distance sur plusieurs jours de marche en terrain montagneux et accidenté.

La peur d'être envoyés de force au front

Au milieu de ces milliers d'anonymes, cachés derrière un avatar impersonnel, "Envoyé spécial" a pu discuter avec Yuri*. Ce jeune homme de 27 ans constitue le profil type des membres que l'on croise dans ces groupes Telegram, désespérés et prêts à tout pour fuir la guerre. En janvier, quand nous le contactons, cet habitant d'une grande ville ukrainienne a commencé à s'entraîner. "Je vis dans un immeuble de 25 étages et je monte et descends les escaliers tous les jours pour rester en forme physique. Je prépare et achète progressivement du matériel de randonnée en montagne", raconte-t-il à "Envoyé spécial". Yuri a reçu l'ordre de se mobiliser mais il refuse de combattre. Il ne veut pas servir de "bouclier humain contre la Russie de Poutine" et souhaite construire une vie loin de la guerre.

"Je veux vivre plutôt que de passer mes journées à penser à survivre."

Yuri, déserteur ukrainien

Yuri affirme ne plus sortir de chez lui de peur d'être arrêté et envoyé sur le front. "On me recherche parce que je ne me suis pas présenté au centre de recrutement militaire. Je ne peux même pas aller chez le dentiste ou à l'hôpital normalement, car on me dénoncerait rapidement et on m'emmènerait à la police, et de là, à la guerre, témoigne-t-il. En ce qui concerne les produits alimentaires et tout le reste, mon frère cadet m'apporte tout à la maison. J'ai pris un chat dans la rue pour ne pas être triste tout seul."

"Je reste à la maison depuis un an et demi, je ne sors pas du tout. Je ne peux plus travailler, je n'ai plus d'argent pour vivre."

L'exil lui apparaît comme la seule issue possible : "Je suis tellement fatigué de tout ça que j'ai décidé de risquer ma vie car c'est devenu insupportable." Comme beaucoup d'hommes de ces communautés, Yuri est très critique envers le président Volodymyr Zelensky et estime que "l'Ukraine a commencé à se transformer en une prison de haute sécurité".

Un projet passible de quinze ans de prison

Yuri a choisi de partir au printemps et cherche quelqu'un pour faire ce voyage dangereux avec lui : "Il n'est pas facile de trouver un partenaire. On ne peut faire confiance à personne car il y a beaucoup d'agents infiltrés et de policiers dans ces groupes." Les groupes Telegram servent ainsi de points de rencontre, chacun se mettant en quête du partenaire idéal, en bonne forme physique, auprès duquel risquer sa vie.

Mais dans ces groupes ouverts à tous, personne ne peut dire qui se cache derrière les milliers d'avatars anonymes. Selon les administrateurs, qui dénoncent parfois publiquement les profils suspects, des garde-frontières et des membres des services de renseignement ukrainiens surveillent ces groupes. En Ukraine, déserter est passible de quinze ans de prison. Alors chacun se fait discret et les informations échangées sur les itinéraires restent volontairement floues, pour éviter que le trajet de l'exil ne soit coupé par les autorités ukrainiennes. 


Captures d'écran de messages postés sur des groupes Telegram 

pour chercher un compagnon avec qui fuir. (FRANCE TELEVISIONS)

Lors de certains échanges, des anonymes ont confirmé à "Envoyé spécial" être là pour dissuader les hommes de partir. "Je suis là pour sauver la vie des personnes qui vont partir. Je suis contre ces randonnées. C'est pourquoi je n'incite pas les gens à partir. Tout ce qui est fait illégalement est dangereux", nous écrit l'un d'entre eux en privé, comme une forme d'avertissement.

Des hommes opposés à la loi martiale

Pour éviter les contrôles et échapper aux garde-frontières, la carte interactive No Escape(Nouvelle fenêtre), particulièrement commentée, recense les arrestations pour tentative de fuite illégale du territoire. Avec quelques jours de délai, l'application collecte les données sur les arrestations des fuyards : lieu, sanction... Objectif : essayer d'échapper aux contrôles resserrés mis en place dans les zones transfrontalières par la police.

Son créateur, Bogdan*, a quitté le pays en août 2024 et vit désormais à Bucarest avec sa femme et son enfant. Lui aussi s'est préparé grâce aux ressources trouvées sur internet.

"Je suis tombé par hasard sur des vidéos YouTube montrant comment les Ukrainiens quittent le pays de différentes manières, légalement ou illégalement. Et peu de temps après, je me suis préparé à traverser la frontière ukraino-roumaine."

Bogdan, déserteur ukrainien

Trois mois de préparation dans la clandestinité ont été nécessaires : "D'abord, je me suis entraîné physiquement, en marchant 15 km par jour dans la forêt. J'ai passé des nuits d'entraînement dans une tente, j'ai appris à utiliser l'équipement de survie en forêt. J'ai étudié diverses sources pour savoir comment traverser les montagnes et la nature sauvage en toute sécurité, comment éviter les garde-frontières et quelle stratégie adopter pour atteindre mon objectif. J'ai tracé mon itinéraire de passage de la frontière à l'aide de différentes cartes", détaille Bogdan.


La carte interactive No Escape recense les arrestations 
pour tentative de fuite illégale du territoire. (FRANCE TELEVISIONS)

Il a donc créé sa propre communauté pour aider les hommes à quitter le pays, motivé par des opinions politiques hostiles au gouvernement ukrainien. Comme de nombreux hommes croisés sur Telegram, il pense que la loi martiale, en vigueur depuis février 2022, entrave la démocratie : "Le système et la société ne vivent que pour envoyer des hommes à la guerre. Mais en réalité, les civils ukrainiens ne voient aucun sens à mourir pour les ambitions politiques du président."

D'après Bogdan, sa communauté est l'une des rares à proposer une aide totalement gratuite : "Certains gagnent de l'argent en fournissant des services pour passer la frontière", assure-t-il. Une véritable économie parallèle s'est créée autour de l'exil de ces hommes. Certains administrateurs monnayent leurs conseils et proposent à leurs abonnés de payer pour avoir accès à des groupes privés et sécurisés sur lesquels s'échanger de vraies informations pour quitter le pays.


* Les prénoms ont été modifiés pour des raisons de sécurité.


Regardez le reportage "Soldats ukrainiens : la grande évasion" dans l'émission "Envoyé spécial" diffusée, jeudi 16 avril, à partir de 21 heures, sur France 2, franceinfo et france.tv.