La gloire d’Antioche,
berceau du christianisme
Église Saint-Pierre
d'Antakya, région de Hatay, Turquie. Une ancienne église grotte connue sous le
nom de première église chrétienne telle qu'elle a été établie en 40 après J.-C.
Aujourd’hui menacée dans son existence physique, c’est dans
l’Église d’Antioche que la foi chrétienne a trouvé sa précision et sa force.
Auteur de "La Gloire d’Antioche" aux éditions du Cerf, le hiéromoine
Élisée raconte comment la ville de Jean Chrysostome — aujourd’hui Antakya, au
sud de la Turquie — s’est constituée comme l’un des berceaux essentiels du
christianisme.
Qu’est-ce que la chrétienté antiochienne des six premiers
siècles peut encore avoir à nous donner ? L’essentiel, et de surcroît
certaines leçons très actuelles. C’est de l’orbite d’Antioche qu’émanent les
témoignages portants, dès la plus haute Antiquité, sur la vie foisonnante des
premières communautés chrétiennes, la structuration de l’Église conçue comme
communion centrée sur l’assemblée eucharistique, l’organisation de la
hiérarchie pastorale comme principe d’unité, les interactions entre les
ministres et l’assemblée des fidèles. Centre missionnaire depuis saint Paul,
Antioche s’est également très tôt préoccupée de la diffusion de l’Évangile et
de la vision chrétienne du monde dans une culture, "l’hellénisme",
étrangère à la tradition biblique : premier exemple d’inculturation que la
diffusion universelle du christianisme rend particulièrement précieux de nos
jours.
Les bases
de la doctrine chrétienne
Sur le plan de l’expression de la foi de l’Église, Antioche se
caractérise par un foisonnement théologique qui n’évite pas toujours les
hérésies, c’est-à-dire les opinions s’éloignant du cœur de la révélation
biblique, mais c’est aussi l’intérêt que présentent les polémiques parfois
féroces auxquelles cette entreprise a donné lieu. Elle est en ce sens très
représentative du contexte et de l’émergence laborieuse des fondements de la
doctrine chrétienne, en particulier à travers l’œuvre des premiers conciles
œcuméniques qui, loin de céder à quelque penchant spéculatif, se sont efforcés
de penser le salut et le dessein divin d’une manière aussi intelligible que
possible, tout en préservant le caractère ineffable du mystère divin. En
théologie trinitaire, c’est alors qu’ont été posées les bases d’une
compréhension de la nature du Dieu un et trine, parfaitement simple en sa
substance mais se déclinant à travers les singularités irréductibles des
personnes divines, chacune étant un mode d’expression particulier de la
substance partagée. Nous assistons au même phénomène en christologie, qui a
fini par exposer la nécessité impérative pour le Verbe incarné d’être consubstantiel
non seulement à la divinité, mais également à notre humanité concrète, et pour
assurer le salut effectif de l’univers.
Une
fameuse école exégétique
Siège d’une fameuse école exégétique, plus attachée à analyser
la cohérence de l’histoire sainte qu’à proposer une lecture spirituelle des
Écritures, Antioche a produit d’éminents docteurs qui ont développé une vision
fascinante du plan divin vu comme une immense entreprise de pédagogie aux
dimensions cosmiques. Beaucoup plus tard, un autre théologien local insigne
proposera une interprétation subtile et convaincante de la question du péché
originel, propre à éviter les apories que connaîtra plus tard, en Occident, un
certain augustinisme extrémiste.
Une
étonnante floraison monastique
On ne peut mentionner Antioche sans évoquer Jean Chrysostome,
son plus illustre fils. Sa prédication, délivrée parfois dans des circonstances
dramatiques, traduit l’immense effort conduit par les pasteurs de ce temps pour
s’efforcer d’élever le niveau souvent médiocre de la masse des nouveaux fidèles
récemment admis dans l’Église. Il ne s’agissait rien de moins, à leurs yeux,
que de faire de ces "demi-chrétiens", encore tout imbibés de
paganisme, de fervents disciples du Christ, à l’image de la chrétienté confessante
des trois premiers siècles. On retrouve le même effort de l’Église pour
christianiser les cultes de guérison et autres pratiques plus ou moins
superstitieuses en dédiant les anciens sanctuaires païens aux martyrs, choisis
comme médiateurs vis-à-vis de la divinité. Le développement des pèlerinages
allait dans le même sens, ancré dans la sacramentalité des lieux
sanctifiés par l’incarnation du Verbe de Dieu.
Le ressort ecclésiastique d’Antioche s’est illustré par une
étonnante floraison monastique caractérisée par la prééminence de l’ascèse,
l’importance de l’érémitisme et une conception extrême de l’abandon à la
Providence prêchée par l’Évangile. C’est ainsi qu’une forme nouvelle de
sainteté, celle des "fols en Christ", a illustré la géniale doctrine
de saint Paul sur la folie salvatrice de la croix. Il s’agissait non seulement
d’imiter de manière radicale l’humiliation consentie du Verbe dans son
incarnation et sa passion mais aussi, sous le voile de la déraison, d’exercer
un ministère prophétique et de pratiquer une compassion active, en particulier
pour les humbles et les pêcheurs.
La
matrice des liturgies orientales
La créativité étonnante de la chrétienté antiochienne s’est
particulièrement illustrée dans le domaine liturgique. Les éloquentes leçons de
l’archéologie chrétienne nous dressent un portrait d’une liturgie vivante, où
la participation du peuple à la célébration est particulièrement mise en
valeur. Antioche a été la matrice de quasiment toutes les liturgies orientales,
d’où l’on peut dégager, entre autres, deux caractéristiques majeures : la
louange cosmique qui reflète l’éternelle et glorieuse liturgie céleste des
anges, d’une part, et l’importance de l’épiclèse et, plus largement, du rôle du
Saint-Esprit comme animateur de la vie de l’Église, de l’autre.
Bref, le christianisme doit un fier tribut à cette chrétienté
antiochienne aujourd’hui menacée dans son existence physique, mais non dans sa
pérennité spirituelle.
Hiéromoine Élisée, Cerf,
2026, 360 pages, 27 euros.