mercredi 17 juin 2026

 

La « question gênante » 

d'un intellectuel rom

Ciprien Necula

L'histoire ne peut être changée. 

Mais la manière dont nous choisissons de la comprendre 

et d'agir en conséquence reste de notre responsabilité.


 

Groupe de Roms aux abords de Bucarest, juillet 1930. Photo : 

Rompres / Agerpres

170 ans après l'émancipation des Roms, la Roumanie dispose d'un cadre législatif interdisant la discrimination et promouvant l'égalité des chances. Des stratégies nationales et des projets européens existent, et pourtant des lacunes persistent. Non pas que la liberté de 1856 ait été vaine, mais en l'absence d'une transformation structurelle, la liberté légale ne suffit pas, écrit Ciprian Necula, militant rom reconnu, dans une tribune publiée par HotNews. 

En 1856, en Valachie et en Moldavie, les souverains Barbu Știrbei et Grigore Alexandru Ghica promulguèrent des lois abolissant l'esclavage des Roms. Cet événement est sans aucun doute fondateur de la modernité roumaine. Pourtant, 170 ans plus tard, une question troublante se pose : dans quelle mesure cette émancipation s'est-elle traduite en liberté réelle ?

L’esclavage des Roms n’était pas un épisode marginal de notre histoire, mais un système social, économique et juridique qui a perduré pendant près de cinq siècles. Les Roms étaient considérés comme des biens meubles, faisant partie de la richesse des boyards, des monastères ou de l’État. Ils étaient vendus, donnés, partagés entre héritiers, déplacés sans leur consentement et privés de leurs droits fondamentaux. L’esclavage n’était pas seulement une pratique, mais une structure de pouvoir qui engendrait des hiérarchies, des richesses et des mentalités.

Acte par lequel le voïvode Vasile Lupu renforce la possession d'un certain nombre de Roms laissés en héritage par Maria, fille d'Ionașco Stroici.

L'abolition de 1856 était un acte nécessaire et courageux pour l'époque, mais elle ne s'accompagna d'aucun programme de réparations. Les Roms libérés ne reçurent ni terres, ni compensations, et ne bénéficièrent d'aucune politique systématique d'inclusion éducative ou économique. Ils furent déclarés libres dans une société qui n'était pas prête à les considérer comme égaux.

« En l’absence de transformation structurelle, la liberté juridique ne suffit pas. »

Cette absence de réparation initiale a eu des conséquences structurelles. La privation des droits civiques n'a pas été compensée par une inclusion sociale. Durant les décennies suivantes, les Roms sont restés largement marginalisés, tant sur le plan économique que symbolique. Le XXe siècle n'a pas corrigé cette vulnérabilité, mais l'a au contraire amplifiée : les déportations et l'extermination durant l'Holocauste ont constitué un nouveau traumatisme collectif, et la période communiste a remplacé la marginalisation explicite par l'assimilation forcée et un contrôle paternaliste. 

Après 1989, la transition économique a frappé de manière disproportionnée les communautés déjà fragiles, engendrant un chômage massif, la ségrégation scolaire et la reconfiguration d'anciens stéréotypes dans un nouveau langage.

170 ans après l'abolition de l'esclavage, la Roumanie dispose d'un cadre législatif qui interdit la discrimination et promeut l'égalité des chances. Nous avons des stratégies nationales, des projets européens et des institutions dédiées. Pourtant, les indicateurs relatifs à l'éducation, au logement, à la santé et à l'accès au marché du travail montrent que des inégalités persistent. Non pas que la liberté de 1856 ait été vaine, mais parce que la liberté légale, en l'absence d'une transformation structurelle, ne suffit pas.

« L’inclusion des Roms n’est pas un « projet social » pour une minorité. »

Célébrer l'émancipation ne devrait pas être un exercice festif, mais un moment de réflexion. Il ne s'agit pas de culpabilité collective, mais de maturité démocratique. 

Il s'agit de la capacité d'une société à reconnaître que les inégalités actuelles ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat de processus historiques cumulatifs. Sans cette reconnaissance, les politiques publiques risquent de traiter les symptômes plutôt que les causes.

Parler de privation de droits civiques, c'est parler de responsabilité historique. Cela implique d'accepter que l'inclusion des Roms ne soit pas un « projet social » pour une minorité, mais une épreuve de cohérence pour la démocratie roumaine. Une société qui n'intègre pas pleinement ses citoyens les plus vulnérables demeure elle-même incomplète.

170 ans après l'abolition de l'esclavage, le véritable enjeu n'est pas la célébration d'un acte juridique, mais la poursuite d'un processus inachevé. L'abolition a commencé en 1856, mais son aboutissement définitif – l'égalité réelle, la dignité effective et la pleine reconnaissance – dépend des décisions que nous prenons aujourd'hui.

L'histoire ne peut être changée. Mais la manière dont nous choisissons de la comprendre et d'agir en conséquence reste de notre responsabilité.

 

 Source : HotNews.ro