La « question gênante »
d'un intellectuel rom
L'histoire ne peut être changée.
Mais la manière dont nous choisissons de la comprendre
et d'agir en conséquence reste de notre responsabilité.
Groupe de Roms aux abords de Bucarest, juillet 1930. Photo :
Rompres / Agerpres
170 ans après l'émancipation des Roms, la Roumanie dispose d'un cadre législatif interdisant la discrimination et promouvant l'égalité des chances. Des stratégies nationales et des projets européens existent, et pourtant des lacunes persistent. Non pas que la liberté de 1856 ait été vaine, mais en l'absence d'une transformation structurelle, la liberté légale ne suffit pas, écrit Ciprian Necula, militant rom reconnu, dans une tribune publiée par HotNews.
En 1856, en Valachie et en Moldavie, les souverains Barbu
Știrbei et Grigore Alexandru Ghica promulguèrent des lois abolissant
l'esclavage des Roms. Cet événement est sans aucun doute fondateur de la
modernité roumaine. Pourtant, 170 ans plus tard, une question troublante se
pose : dans quelle mesure cette émancipation s'est-elle traduite en
liberté réelle ?
L’esclavage des Roms n’était pas un épisode marginal de notre
histoire, mais un système social, économique et juridique qui a perduré pendant
près de cinq siècles. Les Roms étaient considérés comme des biens meubles,
faisant partie de la richesse des boyards, des monastères ou de l’État. Ils
étaient vendus, donnés, partagés entre héritiers, déplacés sans leur
consentement et privés de leurs droits fondamentaux. L’esclavage n’était pas
seulement une pratique, mais une structure de pouvoir qui engendrait des
hiérarchies, des richesses et des mentalités.
Acte par lequel le voïvode
Vasile Lupu renforce la possession d'un certain nombre de Roms laissés en
héritage par Maria, fille d'Ionașco Stroici.
L'abolition de 1856 était un acte nécessaire et courageux pour
l'époque, mais elle ne s'accompagna d'aucun programme de réparations. Les Roms
libérés ne reçurent ni terres, ni compensations, et ne bénéficièrent d'aucune
politique systématique d'inclusion éducative ou économique. Ils furent déclarés
libres dans une société qui n'était pas prête à les considérer comme égaux.
« En
l’absence de transformation structurelle, la liberté juridique ne suffit pas. »
Cette absence de réparation initiale a eu des conséquences
structurelles. La privation des droits civiques n'a pas été compensée par une
inclusion sociale. Durant les décennies suivantes, les Roms sont restés
largement marginalisés, tant sur le plan économique que symbolique. Le XXe
siècle n'a pas corrigé cette vulnérabilité, mais l'a au contraire
amplifiée : les déportations et l'extermination durant l'Holocauste ont
constitué un nouveau traumatisme collectif, et la période communiste a remplacé
la marginalisation explicite par l'assimilation forcée et un contrôle
paternaliste.
Après 1989, la transition économique a frappé de manière
disproportionnée les communautés déjà fragiles, engendrant un chômage massif,
la ségrégation scolaire et la reconfiguration d'anciens stéréotypes dans un
nouveau langage.
170 ans après l'abolition de l'esclavage, la Roumanie dispose
d'un cadre législatif qui interdit la discrimination et promeut l'égalité des
chances. Nous avons des stratégies nationales, des projets européens et des
institutions dédiées. Pourtant, les indicateurs relatifs à l'éducation, au
logement, à la santé et à l'accès au marché du travail montrent que des
inégalités persistent. Non pas que la liberté de 1856 ait été vaine, mais parce
que la liberté légale, en l'absence d'une transformation structurelle, ne
suffit pas.
«
L’inclusion des Roms n’est pas un « projet social » pour une minorité. »
Célébrer l'émancipation ne devrait pas être un exercice
festif, mais un moment de réflexion. Il ne s'agit pas de culpabilité
collective, mais de maturité démocratique.
Il s'agit de la capacité d'une société à reconnaître que les
inégalités actuelles ne sont pas le fruit du hasard, mais le résultat de
processus historiques cumulatifs. Sans cette reconnaissance, les politiques
publiques risquent de traiter les symptômes plutôt que les causes.
Parler de privation de droits civiques, c'est parler de
responsabilité historique. Cela implique d'accepter que l'inclusion des Roms ne
soit pas un « projet social » pour une minorité, mais une épreuve de
cohérence pour la démocratie roumaine. Une société qui n'intègre pas pleinement
ses citoyens les plus vulnérables demeure elle-même incomplète.
170 ans après l'abolition de l'esclavage, le véritable enjeu
n'est pas la célébration d'un acte juridique, mais la poursuite d'un processus
inachevé. L'abolition a commencé en 1856, mais son aboutissement définitif –
l'égalité réelle, la dignité effective et la pleine reconnaissance – dépend des
décisions que nous prenons aujourd'hui.
L'histoire ne peut être
changée. Mais la manière dont nous choisissons de la comprendre et d'agir en
conséquence reste de notre responsabilité.