Orgueil, humilité et prière du cœur
– Méditation sur le dimanche
du publicain et du
pharisien
Révérend Professeur Docteur
Daniel Benga
Photo : Père Silviu Cluci
Si, dans le texte biblique, le pharisien est mentionné en
premier, et le publicain en second, dans le calendrier orthodoxe, ce dimanche
est appelé « le dimanche du publicain et du pharisien ». Par là, l’Église
montre que celui qui vit en conscience de son péché et prie humblement devance
celui qui, malgré de nombreuses bonnes actions, vit dans la conscience de sa
propre justice, méprisant son prochain.
Le Seigneur raconta cette parabole : Deux hommes
montèrent au temple pour prier : l’un était pharisien, et l’autre
publicain.
Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : « Ô
Dieu, je te remercie de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont
voleurs, injustes, adultères, ou même comme ce publicain. Je jeûne deux fois
par semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. »
Et le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever
les yeux au ciel, mais se frappait la poitrine en disant : Ô Dieu, aie pitié de
moi, pécheur !
Je vous le dis, celui-ci est rentré chez lui justifié, plutôt
que l'autre. Car quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera
élevé. ( Luc 18 , 10-14)
1. À
propos du « collecteur d’impôts » et du « pharisien » en nous
La parabole présente une structure très claire en quatre
scènes : 1. Deux hommes se rendent au temple pour prier ; 2. La
prière du pharisien ; 3. La prière du publicain ; 4. L’appréciation
du Sauveur. Les attitudes des deux hommes constituent deux typologies de
consciences humaines : le pharisien représente celui qui s’enorgueillit de
ses bonnes actions, et le publicain, l’humble pécheur qui implore la
miséricorde divine. En évoquant ces deux hommes qui se rendent au temple pour
prier, la parabole s’adresse tout particulièrement à ceux qui fréquentent l’église.
Placée au début du Triode, période préparatoire au Carême, elle nous invite à
une disposition spirituelle juste au commencement de notre pèlerinage vers la
Résurrection. Bien que la parabole présente deux typologies différentes, nous
pouvons affirmer qu’en chacun de nous réside à la fois le
« publicain » et le « pharisien ». Parfois, nous
agissons comme le publicain, faisant preuve de repentir et d'humilité face à
nos erreurs et à nos péchés ; parfois, nous sommes comme les pharisiens,
nous croyant supérieurs à nos semblables parce que nous accomplissons certains
commandements. En racontant cette parabole, le Sauveur veut nous libérer de
cette double existence.
Il y a un an, j'ai demandé aux fidèles réunis à l'église ce
dimanche-là : si on leur donnait un bout de papier avec les mots « collecteur
d'impôts » et « pharisien », chacun suivi d'une case, cocheraient-ils «
collecteur d'impôts » ou « pharisien » ? La réponse leur fut très difficile. En
toute honnêteté, je pense que nous devrions cocher les deux, car nous
connaissons tous des moments d'autojustification et des moments de repentir.
Autrement dit, au fond de nous, le « collecteur d'impôts » et le « pharisien »
se livrent un combat intérieur. Pouvons-nous unifier, voire guérir, cette
dualité, voire cette duplicité qui nous habite ? Oui. Le Triode et le Carême
nous offrent, dans ce combat spirituel, la possibilité d'unir le zèle et les
bonnes œuvres du pharisien à la conscience du publicain pécheur et à son humble
prière. Le but est de vaincre la vantardise, l'orgueil et l'égoïsme du «
pharisien en nous », mais aussi de triompher des péchés du « collecteur
d'impôts en nous », afin que l'homme humble et aimant puisse renaître en nous.
La tendance la plus répandue est de juger sévèrement le
pharisien, malgré le respect parfait qu'il manifestait pour la loi, en
accomplissant tous ses préceptes. Que lui manque-t-il dans tous ses
efforts ? Le fait qu'il n'atteint pas l’amour, car les deux premiers
commandements de la Loi étaient clairs : « Tu aimeras le Seigneur ton
Dieu et ton prochain comme toi-même ! » Une clé importante pour
interpréter la parabole nous est fournie par le verset de Luc (18,9), qui
l'ouvre, mais qui n'est pas repris dans le passage de l'Évangile : « Il
adressa cette parabole à certains qui se croyaient justes et méprisaient les autres. »
Le Sauveur a raconté cette parabole de cette manière pour condamner la
suffisance et le mépris d'autrui. L'accomplissement des actes extérieurs de la
loi n'a pas seulement empêché le pharisien d'aimer son prochain, mais l'a même
conduit à le mépriser ! De plus, il n'aimait pas Dieu non plus, car devant
celui qu'on aime, on ne s'affirme pas et on ne fait jamais étalage de ses
mérites ! L’amour n’est pas l’affirmation de soi, mais le don sacrificiel,
manifesté humblement, avec le désir de participer à la vie de
l’autre ! Cette parabole ne nous interpelle-t-elle pas, nous qui
fréquentons l’église, sur la manière dont nous considérons et jugeons nos
semblables ? À ce propos, Alexandre Schmemann s’interrogeait :
« Nos églises elles-mêmes ne sont-elles pas imprégnées du même esprit que
celui du pharisien ? Ne souhaitons-nous pas que chaque contribution,
chaque bonne action, tout ce que nous faisons pour l’Église soit connu, loué et
médiatisé ? »
2. Quel
est le fondement de notre vie : l'orgueil ou l'humilité ?
Le jugement final du Sauveur ne condamne pas définitivement le
pharisien, affirmant que le collecteur d'impôts est rentré chez lui « plus
juste » que ce dernier. Tous deux ont donc récité la prière du Temple, mais à
des degrés différents ! Saint Luc exprime par un jeu de mots la conséquence de
leur attitude respective : celui qui s'est justifié et s'est présenté comme «
juste » devant Dieu est rentré chez lui « moins juste » que celui qui,
conscient de son péché, ne s'est pas justifié ! Le pharisien transforme
l'action de grâce due à Dieu en autosatisfaction : « Dieu, je te remercie
de ce que je ne suis pas comme les autres hommes. »
Un détail important rapporté par saint Luc, à savoir que le
pharisien « priait en lui-même », révèle son état intérieur. Les Pères du
désert distinguent la vaine gloire de l'orgueil , qui en est la forme
suprême. Après Évagre le Pontique, saint Jean Cassien nous a laissé le second
traité majeur sur la lutte contre les huit pensées ou esprits du mal : la
gourmandise, la fornication, l'amour de l'argent, la colère, la tristesse, la
paresse, la vaine gloire et l'orgueil. Saint Dumitru Stăniloae montre que si
les passions corporelles puisent leur racine dans la gourmandise, celles de
l'âme, elles, proviennent de l'orgueil. Saint Jean Cassien distingue la vaine
gloire de l'orgueil, la première étant la louange adressée aux hommes, la
seconde la louange que l'on se porte à soi-même, c'est-à-dire dans son for
intérieur. Tel était l'état du pharisien qui, se tenant devant le Seigneur, « priait
en lui-même », se complaisant dans sa propre personne et détournant l'adoration
de Dieu. Saint Jean Cassien dit que « la passion de l’orgueil obscurcit toute
l’âme et la plonge dans l’abîme le plus profond ».
Mais qu’est-ce que l’humilité ? Les Saints Pères ne la
définissent pas en termes abstraits, mais la décrivent le plus souvent par un
langage symbolique ou allégorique, comme « la porte par laquelle nous
entrons au Ciel », « le vainqueur des démons », etc. Le Père
Arsenie Papacioc nous offre un moyen concret de vérifier la présence de
l’humilité en nous : supporter avec amour les calomnies et les
paroles malveillantes d’autrui et porter sa croix sans se plaindre, voilà le
début d’une authentique humilité. Il considère que l’humilité n’est pas
une vertu parmi d’autres, mais une attitude fondamentale de l’homme qui se voit
toujours en présence de Dieu, reconnaît sa toute-puissance, demeure émerveillé
devant sa gloire et se considère comme rien. Nous ne possédons rien qui ne soit
un don de Dieu !
Une autre manière de cheminer vers l'humilité est de toujours
se référer à la mesure que Dieu exige de nous, et non aux hommes, comme le
faisait le pharisien. Dieu nous appelle à être parfaits comme lui, c'est-à-dire
à aimer les bons comme les méchants ! Alors je prends conscience de mon
éloignement de cet amour parfait et je suis contraint de rechercher l'humilité.
Mais si je dois me référer aux hommes, alors je dois me référer à ceux qui ont
atteint la sainteté, ou du moins à ceux qui me sont supérieurs, étant appelé à
m'élever à leur niveau, et ainsi à la perfection à laquelle Dieu m'appelle.
Il est
essentiel de se poser une question fondamentale : quel est le fondement de
ma vie ? Ce fondement est comme le tic-tac d’une horloge
qui résonne jour et nuit sur fond de silence. Si le fondement de ma vie est
l’orgueil, alors tous mes actes sont guidés par cet orgueil. Si, en revanche,
j’attribue à Dieu tous les dons reçus et toutes les actions accomplies, alors
le fondement de ma vie devient l’humilité.
3. La
prière du publicain devint la prière du cœur.
La parabole du publicain et du pharisien illustre la manière
paradoxale dont Dieu agit dans l'histoire, car la courte et humble prière du
publicain, née de la conscience du péché et du repentir, est devenue la Prière
de Jésus, la prière du cœur , la prière de l'esprit abaissée
au plus profond du cœur. Cette humble prière est devenue le guide de prière de
l'Église, de la tradition monastique, mais aussi de nombreux chrétiens.
« Dieu, aie pitié de moi, pécheur ! » est devenu, après la
Résurrection du Christ, une prière adressée directement à Dieu :
« Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi,
pécheur ! ». Je ne peux m'empêcher de citer à nouveau le Père Arsenie
Papacioc, qui disait que toute l'Écriture est miséricorde ou compassion !
La miséricorde est l'amour concret de Dieu pour les hommes, la miséricorde en
action, sa grâce descendue sur nous. La prière du cœur est donc une prière
d'amour de Dieu et d'humilité humaine. En priant avec ferveur et en confessant
nos péchés, nous faisons place à la grâce de Dieu, car chez un homme pleinement
satisfait et imbu de lui-même, la grâce ne trouve pas sa place !
Lors d'une exposition au Musée paysan roumain de
Bucarest, j'ai vu une pancarte où l'on pouvait lire : « Le moine est une nature
perverse. » On peut généraliser cette affirmation en disant : « Le chrétien est
une nature perverse. » Qu'est-ce que cela signifie ? Par la pauvreté, le
chrétien acquiert la richesse ; par le don, il s'enrichit ; par l'humilité, il
atteint les honneurs ; et par la mort, il ressuscite. Autant de paradoxes de la
vie chrétienne. La parabole d'aujourd'hui se conclut sur la clé de ce paradoxe,
démontrant que quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera
élevé ! Combien de fois cette vérité nous échappe-t-elle, autour de nous et
dans nos vies ?
Ainsi, la
parabole nous montre, en définitive, que Dieu préfère le pécheur humble au
juste orgueilleux, nous proposant comme modèle la prière humble. Cette vérité a
été reprise dans la tradition de l'Église, qui a inversé l'ordre de
commémoration des deux figures. Si, dans le texte biblique, le pharisien est
mentionné en premier, et le publicain en second, dans le calendrier orthodoxe,
le dimanche est appelé « dimanche du publicain et du pharisien ». Par
là, l'Église souligne que celui qui vit en conscience de son péché et prie
humblement surpasse celui qui, malgré de nombreuses bonnes actions, vit dans la
crainte de se justifier, méprisant son prochain.