vendredi 30 janvier 2026

 

Orgueil, humilité et prière du cœur 

– Méditation sur le dimanche 

du publicain et du pharisien

Révérend Professeur Docteur Daniel Benga

 Photo : Père Silviu Cluci

Si, dans le texte biblique, le pharisien est mentionné en premier, et le publicain en second, dans le calendrier orthodoxe, ce dimanche est appelé « le dimanche du publicain et du pharisien ». Par là, l’Église montre que celui qui vit en conscience de son péché et prie humblement devance celui qui, malgré de nombreuses bonnes actions, vit dans la conscience de sa propre justice, méprisant son prochain. 


Le Seigneur raconta cette parabole : Deux hommes montèrent au temple pour prier : l’un était pharisien, et l’autre publicain. 

Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : « Ô Dieu, je te remercie de ce que je ne suis pas comme les autres hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères, ou même comme ce publicain. Je jeûne deux fois par semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. » 

Et le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel, mais se frappait la poitrine en disant : Ô Dieu, aie pitié de moi, pécheur ! 

Je vous le dis, celui-ci est rentré chez lui justifié, plutôt que l'autre. Car quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. ( Luc 18 , 10-14)

1. À propos du « collecteur d’impôts » et du « pharisien » en nous 

La parabole présente une structure très claire en quatre scènes : 1. Deux hommes se rendent au temple pour prier ; 2. La prière du pharisien ; 3. La prière du publicain ; 4. L’appréciation du Sauveur. Les attitudes des deux hommes constituent deux typologies de consciences humaines : le pharisien représente celui qui s’enorgueillit de ses bonnes actions, et le publicain, l’humble pécheur qui implore la miséricorde divine. En évoquant ces deux hommes qui se rendent au temple pour prier, la parabole s’adresse tout particulièrement à ceux qui fréquentent l’église. Placée au début du Triode, période préparatoire au Carême, elle nous invite à une disposition spirituelle juste au commencement de notre pèlerinage vers la Résurrection. Bien que la parabole présente deux typologies différentes, nous pouvons affirmer qu’en chacun de nous réside à la fois le « publicain » et le « pharisien ». Parfois, nous agissons comme le publicain, faisant preuve de repentir et d'humilité face à nos erreurs et à nos péchés ; parfois, nous sommes comme les pharisiens, nous croyant supérieurs à nos semblables parce que nous accomplissons certains commandements. En racontant cette parabole, le Sauveur veut nous libérer de cette double existence. 

Il y a un an, j'ai demandé aux fidèles réunis à l'église ce dimanche-là : si on leur donnait un bout de papier avec les mots « collecteur d'impôts » et « pharisien », chacun suivi d'une case, cocheraient-ils « collecteur d'impôts » ou « pharisien » ? La réponse leur fut très difficile. En toute honnêteté, je pense que nous devrions cocher les deux, car nous connaissons tous des moments d'autojustification et des moments de repentir. Autrement dit, au fond de nous, le « collecteur d'impôts » et le « pharisien » se livrent un combat intérieur. Pouvons-nous unifier, voire guérir, cette dualité, voire cette duplicité qui nous habite ? Oui. Le Triode et le Carême nous offrent, dans ce combat spirituel, la possibilité d'unir le zèle et les bonnes œuvres du pharisien à la conscience du publicain pécheur et à son humble prière. Le but est de vaincre la vantardise, l'orgueil et l'égoïsme du « pharisien en nous », mais aussi de triompher des péchés du « collecteur d'impôts en nous », afin que l'homme humble et aimant puisse renaître en nous. 

La tendance la plus répandue est de juger sévèrement le pharisien, malgré le respect parfait qu'il manifestait pour la loi, en accomplissant tous ses préceptes. Que lui manque-t-il dans tous ses efforts ? Le fait qu'il n'atteint pas l’amour, car les deux premiers commandements de la Loi étaient clairs : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même ! » Une clé importante pour interpréter la parabole nous est fournie par le verset de Luc (18,9), qui l'ouvre, mais qui n'est pas repris dans le passage de l'Évangile : « Il adressa cette parabole à certains qui se croyaient justes et méprisaient les autres. » Le Sauveur a raconté cette parabole de cette manière pour condamner la suffisance et le mépris d'autrui. L'accomplissement des actes extérieurs de la loi n'a pas seulement empêché le pharisien d'aimer son prochain, mais l'a même conduit à le mépriser ! De plus, il n'aimait pas Dieu non plus, car devant celui qu'on aime, on ne s'affirme pas et on ne fait jamais étalage de ses mérites ! L’amour n’est pas l’affirmation de soi, mais le don sacrificiel, manifesté humblement, avec le désir de participer à la vie de l’autre ! Cette parabole ne nous interpelle-t-elle pas, nous qui fréquentons l’église, sur la manière dont nous considérons et jugeons nos semblables ? À ce propos, Alexandre Schmemann s’interrogeait : « Nos églises elles-mêmes ne sont-elles pas imprégnées du même esprit que celui du pharisien ? Ne souhaitons-nous pas que chaque contribution, chaque bonne action, tout ce que nous faisons pour l’Église soit connu, loué et médiatisé ? »

2. Quel est le fondement de notre vie : l'orgueil ou l'humilité ? 

Le jugement final du Sauveur ne condamne pas définitivement le pharisien, affirmant que le collecteur d'impôts est rentré chez lui « plus juste » que ce dernier. Tous deux ont donc récité la prière du Temple, mais à des degrés différents ! Saint Luc exprime par un jeu de mots la conséquence de leur attitude respective : celui qui s'est justifié et s'est présenté comme « juste » devant Dieu est rentré chez lui « moins juste » que celui qui, conscient de son péché, ne s'est pas justifié ! Le pharisien transforme l'action de grâce due à Dieu en autosatisfaction : « Dieu, je te remercie de ce que je ne suis pas comme les autres hommes. » 

Un détail important rapporté par saint Luc, à savoir que le pharisien « priait en lui-même », révèle son état intérieur. Les Pères du désert distinguent la vaine gloire de l'orgueil , qui en est la forme suprême. Après Évagre le Pontique, saint Jean Cassien nous a laissé le second traité majeur sur la lutte contre les huit pensées ou esprits du mal : la gourmandise, la fornication, l'amour de l'argent, la colère, la tristesse, la paresse, la vaine gloire et l'orgueil. Saint Dumitru Stăniloae montre que si les passions corporelles puisent leur racine dans la gourmandise, celles de l'âme, elles, proviennent de l'orgueil. Saint Jean Cassien distingue la vaine gloire de l'orgueil, la première étant la louange adressée aux hommes, la seconde la louange que l'on se porte à soi-même, c'est-à-dire dans son for intérieur. Tel était l'état du pharisien qui, se tenant devant le Seigneur, « priait en lui-même », se complaisant dans sa propre personne et détournant l'adoration de Dieu. Saint Jean Cassien dit que « la passion de l’orgueil obscurcit toute l’âme et la plonge dans l’abîme le plus profond ».

Mais qu’est-ce que l’humilité ? Les Saints Pères ne la définissent pas en termes abstraits, mais la décrivent le plus souvent par un langage symbolique ou allégorique, comme « la porte par laquelle nous entrons au Ciel », « le vainqueur des démons », etc. Le Père Arsenie Papacioc nous offre un moyen concret de vérifier la présence de l’humilité en nous : supporter avec amour les calomnies et les paroles malveillantes d’autrui et porter sa croix sans se plaindre, voilà le début d’une authentique humilité. Il considère que l’humilité n’est pas une vertu parmi d’autres, mais une attitude fondamentale de l’homme qui se voit toujours en présence de Dieu, reconnaît sa toute-puissance, demeure émerveillé devant sa gloire et se considère comme rien. Nous ne possédons rien qui ne soit un don de Dieu ! 

Une autre manière de cheminer vers l'humilité est de toujours se référer à la mesure que Dieu exige de nous, et non aux hommes, comme le faisait le pharisien. Dieu nous appelle à être parfaits comme lui, c'est-à-dire à aimer les bons comme les méchants ! Alors je prends conscience de mon éloignement de cet amour parfait et je suis contraint de rechercher l'humilité. Mais si je dois me référer aux hommes, alors je dois me référer à ceux qui ont atteint la sainteté, ou du moins à ceux qui me sont supérieurs, étant appelé à m'élever à leur niveau, et ainsi à la perfection à laquelle Dieu m'appelle.

Il est essentiel de se poser une question fondamentale : quel est le fondement de ma vie ? Ce fondement est comme le tic-tac d’une horloge qui résonne jour et nuit sur fond de silence. Si le fondement de ma vie est l’orgueil, alors tous mes actes sont guidés par cet orgueil. Si, en revanche, j’attribue à Dieu tous les dons reçus et toutes les actions accomplies, alors le fondement de ma vie devient l’humilité.

3. La prière du publicain devint la prière du cœur.

La parabole du publicain et du pharisien illustre la manière paradoxale dont Dieu agit dans l'histoire, car la courte et humble prière du publicain, née de la conscience du péché et du repentir, est devenue la Prière de Jésus, la prière du cœur , la prière de l'esprit abaissée au plus profond du cœur. Cette humble prière est devenue le guide de prière de l'Église, de la tradition monastique, mais aussi de nombreux chrétiens. « Dieu, aie pitié de moi, pécheur ! » est devenu, après la Résurrection du Christ, une prière adressée directement à Dieu : « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ! ». Je ne peux m'empêcher de citer à nouveau le Père Arsenie Papacioc, qui disait que toute l'Écriture est miséricorde ou compassion ! La miséricorde est l'amour concret de Dieu pour les hommes, la miséricorde en action, sa grâce descendue sur nous. La prière du cœur est donc une prière d'amour de Dieu et d'humilité humaine. En priant avec ferveur et en confessant nos péchés, nous faisons place à la grâce de Dieu, car chez un homme pleinement satisfait et imbu de lui-même, la grâce ne trouve pas sa place ! 

Lors d'une exposition au Musée paysan roumain de Bucarest, j'ai vu une pancarte où l'on pouvait lire : « Le moine est une nature perverse. » On peut généraliser cette affirmation en disant : « Le chrétien est une nature perverse. » Qu'est-ce que cela signifie ? Par la pauvreté, le chrétien acquiert la richesse ; par le don, il s'enrichit ; par l'humilité, il atteint les honneurs ; et par la mort, il ressuscite. Autant de paradoxes de la vie chrétienne. La parabole d'aujourd'hui se conclut sur la clé de ce paradoxe, démontrant que quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé ! Combien de fois cette vérité nous échappe-t-elle, autour de nous et dans nos vies ? 

Ainsi, la parabole nous montre, en définitive, que Dieu préfère le pécheur humble au juste orgueilleux, nous proposant comme modèle la prière humble. Cette vérité a été reprise dans la tradition de l'Église, qui a inversé l'ordre de commémoration des deux figures. Si, dans le texte biblique, le pharisien est mentionné en premier, et le publicain en second, dans le calendrier orthodoxe, le dimanche est appelé « dimanche du publicain et du pharisien ». Par là, l'Église souligne que celui qui vit en conscience de son péché et prie humblement surpasse celui qui, malgré de nombreuses bonnes actions, vit dans la crainte de se justifier, méprisant son prochain


Source : DOXOLOGIA.RO