jeudi 8 janvier 2026

 

La signification des tentations de Jésus

 


La question principale qui a préoccupé les exégètes et surtout les historiens du Nouveau Testament concerne la nature des tentations de Jésus. Certains ont avancé l'opinion que les récits de tentations dans les Évangiles ont un caractère purement symbolique et didactique, visant avant tout à donner un « type » ou un « modèle » de la manière dont les croyants de l'Église pourraient affronter les tentations dans leur vie personnelle. Bien sûr, sans nier la dimension didactique et encourageante de ces tentations, cette opinion ne correspond pas à la réalité biblique, car elle ignore ou omet complètement le fondement historique et la portée christologique de l'événement.


Nous croyons que les récits évangéliques insistent particulièrement sur la réalité et la crédibilité historique des tentations, et que la recherche ne saurait passer sous silence cet aspect. Jésus-Christ, en tant qu'homme, sans pour autant occulter sa nature humaine, est présenté comme ayant été mis à l'épreuve et terriblement tenté par le diable, comme cela arrive à tout homme au cours de sa vie terrestre. On peut dire qu'au moment des tentations en la personne de Jésus, toute l'humanité est « tentée », tandis que le Christ, en tant que « nouvel Adam », est le fondateur d'une humanité. On peut également affirmer, par extension, que par la victoire du Seigneur sur le tentateur, le pouvoir du mal est totalement vaincu en nous. Cette interprétation « ecclésiologique » de la victoire de Jésus sur les tentations est également essentielle à notre compréhension. Le récit des tentations dans l'Évangile selon Matthieu est plus expressif et plus complet que chez les autres évangélistes. La tentation est ici présentée sous une triple forme et semble toucher aux besoins et fonctions fondamentaux de l'existence humaine : les besoins biologiques, spirituels, et le but ultime de la vie, qu'elle soit présente ou future. On observe une expression et une manifestation de la tentation d'une remarquable progression, depuis les sujets les plus simples et quotidiens jusqu'aux problèmes fondamentaux et essentiels de la vie et de l'existence, du pain quotidien à la question de la connaissance et de la conscience spirituelles de soi.

Le diable, le tentateur, conduit Jésus dans des situations où, selon l'Ancien Testament, le premier Adam et l'ancien Israël avaient jadis capitulé, espérant ainsi triompher et contrecarrer les desseins d'un nouveau mouvement créateur et salvifique de Dieu dans notre monde. Or, Jésus-Christ, représentant de la nouvelle humanité et du nouveau peuple de Dieu, vaincra le tentateur dans le désert. Et cette victoire sera remportée au cœur même du royaume du diable, car le désert symbolise la désolation qu'il apporte par sa venue. C'est pourquoi l'exposé des tentations vise à nous aider à comprendre, outre leur portée historique, leur portée théologique. L'épreuve et la tentation, en tant que passage « nécessaire » de l'homme vers Dieu, c'est-à-dire vers la prise de conscience de notre lien spirituel avec le plan de l'Économie divine, revêtent en définitive une signification plus profonde et plus fondamentale

LA PREMIÈRE TENTATION DE JÉSUS.

Parlons maintenant plus en détail de la signification des tentations. La première tentation est celle de la faim et de la soif, la tentation biologique quotidienne, qui englobe la totalité des problèmes et des sujets de la vie. Le besoin quotidien, qui finit par prendre une forme dominante dans la vie et l'histoire de l'humanité, s'exprime à travers la tentation de la faim et constitue la première et la plus grande tentation de ce siècle. L'économie, souvent érigée en fondement, voire en unique finalité de l'activité et de la créativité humaines, ainsi que des réalisations et même de la civilisation, s'impose de manière dominatrice à tous les intérêts de la vie. Le texte sacré nous dit que Jésus « jeûna quarante jours et quarante nuits, et après cela il eut faim. Alors le tentateur s'approcha de lui et dit : Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains » (Mt 4, 2-3).

Peut-être comprenons-nous encore mieux aujourd'hui cette première tentation, alors que notre vie et notre civilisation ont pour quasi-unique finalité la production et l'économie, motivées par la satisfaction des besoins humains. La domination économique et l'exploitation de toute chose, le bien-être quotidien et l'enrichissement facile sont des idéaux répandus. Une habitude commune à tous, et particulièrement à ceux qui, de tous les temps, n'ont pas été confrontés à une quelconque remise en question spirituelle, est de transformer, si possible, non seulement « ces pierres », mais tout ce qui nous entoure en force économique. La tentation ne se concentre pas sur le « pain quotidien » et le quotidien, mais, sous prétexte de la vie de tous les jours, elle gravite autour de la domination et de la sécurité économiques, de l'accumulation d'argent, véritable « Mammon ».

Mais la vie ne se résume pas aux besoins biologiques et quotidiens. L'existence humaine ne tire aucune valeur de la prospérité, de l'abondance matérielle ou de l'accumulation de biens. Notre existence, il faut le dire, ne saurait se limiter au monde physique et matériel, ni être déterminée par lui seul. Le sens de la vie s'étend au-delà de tout cela, vers le spirituel et l'éternel. La parole de Jésus, « l'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4), pourrait à jamais sceller l'unité de ces deux réalités et signaler la nécessité d'un retour final de l'homme au monde de Dieu, pour son salut.

Certes, ici, à travers l'attitude de Jésus face à la première tentation, les besoins économiques et sociaux de la vie ne sont pas négligés, mais ils ne sont pas non plus absolutisés, comme le diable a tenté de le faire croire. La réponse de Jésus est : « Le pain seul ne suffit pas. » Cela signifie la primauté du spirituel, de la Parole et des Écritures ; ce n'est qu'après cela que les choses corporelles et terrestres acquièrent sens et valeur. De ce fait, l'homme n'est pas confronté à un dilemme tragique : choisir entre le matériel et l'humain, ou le spirituel et le divin. Car il ne s'agit pas de deux mondes opposés et hostiles. L'homme est appelé à accomplir dans sa vie, de manière harmonieuse et dialectique, la grande synthèse des deux et la juste appréciation de ce qui les exprime. Et cela ne signifie évidemment pas négliger ou sous-estimer un monde et surestimer l'autre. La vision biblique de l'homme et des choses humaines réside précisément dans l'unité des deux, du corporel et du spirituel, de l'humain et du divin, du temps et de l'éternité.

Deux autres éléments de la première tentation sont particulièrement intéressants. Le premier est l'utilisation par le tentateur d'expressions bibliques, un élément que l'on retrouve également dans les deux autres tentations ; le second est l'emploi du terme « Parole » pour désigner l'univers de Dieu dans son ensemble. Le diable est ici présenté sous des traits de brebis, comme profondément respectueux des Écritures, afin de tromper et de parvenir à ses fins. Il apparaît, bien sûr, comme quelqu'un qui cherche à « découvrir » la vérité et à en trouver la preuve, alors qu'en réalité, il est un menteur et « le père du mensonge » (Jean 8,44).

Le terme « Parole » ne désigne pas seulement la Parole de Dieu, son enseignement didactique et kérygmatique, mais aussi l'œuvre de Dieu, l'ensemble du plan divin et du monde spirituel. Face à la tentation du diable de tromper l'homme par la déformation des faits, Jésus révèle la vérité et oppose à ses pièges toute l'œuvre de Dieu accomplie à travers les siècles pour le salut de l'humanité. Ainsi, l'homme ne trouve la vérité et n'est sauvé que lorsqu'il dialogue avec Dieu, participe à sa présence et refuse tout dialogue avec le diable trompeur. Jésus-Christ a agi ainsi et nous a donné le modèle de vie en refusant tout dialogue avec le tentateur dès la première tentation.


LA SECONDE TENTATION DE JÉSUS

La seconde tentation est plus spirituelle et, par conséquent, plus difficile que la première. Elle concerne la tentation liée à la conscience de la possibilité pour l'homme de communier avec Dieu et à sa volonté de contrôler cette relation afin de l'utiliser à des fins personnelles et pour ses « avantages » terrestres. Il s'agit de la tentation, comme on dirait aujourd'hui, des « marchands de l'Esprit », par opposition à la tentation des « marchands d'argent » évoquée précédemment. Cette tentation concerne ceux qui veulent exploiter toute valeur spirituelle et tirer profit de toute position et autorité spirituelles qu'ils détiennent.

C’est pourquoi la seconde tentation se produit dans un espace sacré, là où l’on trouve généralement ces « exploiteurs » de l’esprit, là où personne ne soupçonnerait la présence du diable. Là où l’homme est généralement plus réceptif aux sujets spirituels, se montrant plus enclin à céder aux pensées spirituelles. Les personnes les plus spirituelles sont particulièrement sujettes à cette seconde tentation. Nitzche a condamné – et malheureusement non sans raison – les personnes « spirituelles » pour être capables de sacrifier « quelques kilos de leur chair » afin de s’approprier et de commercialiser l’esprit à leur profit, dominant et s’imposant « spirituellement » aux autres.

Le texte de l'Évangile et le récit de la seconde tentation sont particulièrement éloquents : « Alors le diable l’emmena dans la ville sainte, le plaça sur le pinacle du temple et lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet, et ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. » (Mt 4, 5-6).
À travers cette tentation, Jésus est confronté à la question de son identité spirituelle : « si tu es le Fils de Dieu ». Le tentateur le met au défi de « contrôler » sa relation avec Dieu le Père : « jette-toi en bas ». Pour que Jésus puisse vérifier si Dieu le Père est fidèle à ses devoirs envers son Fils et s’il est véritablement celui qu’il a envoyé, cela doit être constaté concrètement et clairement démontré aux autres. Dès lors, se pose la question d'un « contrôle » et d'une « preuve » de sa nature divine et de sa mission messianique, et ce, bien sûr, publiquement et par des « signes ». Tous les hommes ont besoin d'une telle confirmation et ne comprennent pas que c'est là leur plus grande tentation spirituelle.

La soumission et la défaite face à la tentation auraient signifié pour Jésus la remise en question de sa conscience d'être « Fils de Dieu » et, par extension, un ébranlement de la confiance que les gens portaient à sa personne et à sa mission. Le problème messianique se serait alors déplacé du niveau de la connaissance personnelle de soi et du témoignage de Jésus vers celui de la confirmation extérieure et de la « preuve » historique. C'est précisément là que réside la nature satanique et insidieuse de la tentation, à travers des « techniques » extérieures visant à confirmer toute vocation et toute mission spirituelles. Ce « besoin » d'exploiter la relation de l'homme avec Dieu nous rappelle ce qui se produit généralement chez divers magiciens et sorciers, qui « utilisent » la religion et exploitent toute tendance humaine à explorer et à « contrôler » l'avenir.

Cette seconde tentation dans le désert, celle de l'autosatisfaction et de la suffisance spirituelle, rend généralement l'homme indépendant de Dieu et l'éloigne de sa miséricorde, le rendant autonome et sûr de lui. À l'instar de la tentation de la sécurité matérielle, celle de la suffisance spirituelle détourne fondamentalement l'homme de sa relation avec Dieu. C'est pourquoi Jésus, ayant compris la profondeur de cette tentation, la rejette avec cette mise en garde : « Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu » (Mt 4,7).

La relation entre Jésus et Dieu le Père ne peut être mal interprétée ni validée de l'extérieur. Elle repose sur la connaissance personnelle et l'expérience intérieure de Jésus lui-même. Autrement dit, elle relève de la connaissance et de la conscience de soi. Toute tentative de remettre en cause et d'ébranler la relation de Jésus, en tant que Fils, avec le Père est une œuvre du diable et constitue toujours pour les personnes une intrusion dans leur foi, une tentation spirituelle. Le monde doit garder cela à l'esprit lorsqu'il est incité de toutes parts à contester la divinité de Jésus et sa mission divine.


LA TROISIÈME TENTATION DE JÉSUS.

Enfin, la troisième tentation constitue l'apogée de toutes les tentations et vise à l'aliénation universelle de l'homme spirituel par l'attrait du pouvoir. Ainsi, le tentateur, le diable, tente de détourner Jésus de sa mission spirituelle et salvifique, en lui inculquant l'idée d'un messianisme purement historique et social. Il est très révélateur qu'au début, le tentateur ne cherche pas à empêcher Jésus de devenir le Messie, mais tente de contrôler sa mission dans le monde, de la soumettre à son pouvoir et à sa domination : « Le diable l'emmena de nouveau sur une très haute montagne, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, et lui dit : « Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes et m'adores. » » (Mt 4, 8-9). Ici, la tentation de la domination et du pouvoir est véritablement récapitulée et la tendance de l'homme à placer « tous les royaumes du monde et leur gloire » sous son pouvoir est rétablie, comme un appel souverain à la formation de son éthique et au but de sa vie.

On comprend aisément ici la nature « diabolique » de la chose et le caractère satanique et sournois de la proposition. Si l'on suppose que Jésus, en tant que Christ, avait cédé à la tentation et s'était allié au diable, l'Antéchrist, alors nous aurions assurément eu affaire à l'alliance la plus sombre et la plus terrible. Le messianisme terrestre n'aurait plus été une simple tentation, mais se serait imposé comme un système de vie historique et social, avec toutes ses conséquences néfastes. Jésus n'aurait plus été le Christ Rédempteur, mais le Messie régnant, et son règne despotique aurait remplacé, par des plans diaboliques, le pouvoir et la tyrannie des rois et des dirigeants de ce monde. Pouvoir, domination et gloire seraient devenus les valeurs dominantes. Le Christ et l'Antéchrist se seraient présentés comme les deux faces d'une même pièce, comme les manifestations d'un même pouvoir et d'une même réalité historique.
Il y aurait alors eu le paradoxe de l'indistinction entre vérité et mensonge, justice et injustice, liberté et esclavage. Une confusion entre lumière et ténèbres, bien et mal, divin et diabolique. Et Jésus, par cette « alliance » profane, n'aurait pas été conduit sain et sauf à la croix et au martyre, mais au pouvoir terrestre et à une gloire illusoire. Tous les dirigeants et les dominations de ce monde, les puissances du Malin et les esprits des ténèbres auraient été mis à la disposition de Jésus, le nouveau « cosmocrate » de notre époque, et ce que le diable tentateur désirait se serait produit : le règne de son propre pouvoir. Tout cela par une seule condition et un seul engagement : « si vous vous prosternez et m'adorez », l'accomplissement de la déformation et de la perversion que le tentateur recherche sans cesse et qu'il a orchestré par la troisième tentation, serait devenu une réalité historique.

Au vu de ces éléments, on pourrait affirmer que le tentateur n'aurait jamais dissuadé quiconque de poursuivre une quelconque aspiration spirituelle ou mission sociale. Il n'a jamais découragé personne de vouloir gravir les échelons de la hiérarchie, même les plus hautes dignités spirituelles. Son seul but est que tous, dans l'exercice de leurs fonctions, expriment son esprit et son pouvoir, et qu'ils privilégient, dans leur évolution, la puissance et la protection de César plutôt que les valeurs spirituelles. Préférer la pauvreté, la vie de martyr et la fidélité à certains principes spirituels relève de la folie au regard du monde actuel. Et, malheureusement, l'histoire nous montre que cette logique séduit et est privilégiée par la plupart des gens. Nombreux sont ceux, même au sein des sphères du pouvoir religieux et ecclésiastique, qui ont préféré et préfèrent encore les préceptes de César à ceux du Christ, et qui placent leur œuvre et leur mission sous l'autorité du tentateur plutôt que sous celle de Dieu.

Cependant, dans le désert, par cette réponse singulière au tentateur : « Arrière de moi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul » (Mt 4,10), Jésus a donné un exemple éternel aux croyants de tous les siècles. Cette réponse est claire et définitive. Elle a engendré le grand conflit et la rupture définitive. Dès lors, il ne peut plus y avoir de lien entre l'Esprit de Dieu et l'esprit du démon. Le Christ et l'Antéchrist se trouvent sur deux champs de bataille différents et incarnent deux mondes distincts. Le royaume du Christ n'est « pas de ce monde », et le pouvoir de l'Antéchrist cherche à imposer sa logique à notre époque. Bientôt, précisément à cause de sa désobéissance à cette « logique » du tentateur, Jésus-Christ sera conduit par une ruse insidieuse à la croix et à la mort.

À l’exemple de son Seigneur, l’Église du Christ sera elle aussi persécutée et crucifiée, conséquence naturelle de sa fidélité. Le mensonge et l’injustice seront déjà, dans le futur, la manœuvre unique et fructueuse du diable pour asseoir son pouvoir sur le monde et rallier à sa cause des hommes de tous âges. Une méthode qui, alliée à l’attrait du pouvoir, s’est révélée redoutablement efficace. L’histoire nous le confirme chaque jour.



GEORGHIOS PATRONOS
Le Voyage historique de Jésus, BYZANTINA PUBLISHING

 

Source :https://www.crestinortodox.ro/sfaturi-duhovnicesti/intelesul-ispitelor-iisus-151098.html