La signification des tentations de Jésus
La question principale qui a préoccupé les exégètes et surtout
les historiens du Nouveau Testament concerne la nature des tentations de Jésus.
Certains ont avancé l'opinion que les récits de tentations dans les Évangiles
ont un caractère purement symbolique et didactique, visant avant tout à donner
un « type » ou un « modèle » de la manière dont les
croyants de l'Église pourraient affronter les tentations dans leur vie
personnelle. Bien sûr, sans nier la dimension didactique et encourageante de
ces tentations, cette opinion ne correspond pas à la réalité biblique, car elle
ignore ou omet complètement le fondement historique et la portée christologique
de l'événement.
Nous croyons que les récits évangéliques insistent
particulièrement sur la réalité et la crédibilité historique des tentations, et
que la recherche ne saurait passer sous silence cet aspect. Jésus-Christ, en
tant qu'homme, sans pour autant occulter sa nature humaine, est présenté comme
ayant été mis à l'épreuve et terriblement tenté par le diable, comme cela
arrive à tout homme au cours de sa vie terrestre. On peut dire qu'au moment des
tentations en la personne de Jésus, toute l'humanité est « tentée », tandis que
le Christ, en tant que « nouvel Adam », est le fondateur d'une humanité. On
peut également affirmer, par extension, que par la victoire du Seigneur sur le
tentateur, le pouvoir du mal est totalement vaincu en nous. Cette
interprétation « ecclésiologique » de la victoire de Jésus sur les tentations
est également essentielle à notre compréhension. Le récit des tentations dans
l'Évangile selon Matthieu est plus expressif et plus complet que chez les
autres évangélistes. La tentation est ici présentée sous une triple forme et
semble toucher aux besoins et fonctions fondamentaux de l'existence
humaine : les besoins biologiques, spirituels, et le but ultime de la vie,
qu'elle soit présente ou future. On observe une expression et une manifestation
de la tentation d'une remarquable progression, depuis les sujets les plus
simples et quotidiens jusqu'aux problèmes fondamentaux et essentiels de la vie
et de l'existence, du pain quotidien à la question de la connaissance et de la
conscience spirituelles de soi.
Le diable, le tentateur, conduit Jésus dans des situations où, selon l'Ancien Testament, le premier Adam et l'ancien Israël avaient jadis capitulé, espérant ainsi triompher et contrecarrer les desseins d'un nouveau mouvement créateur et salvifique de Dieu dans notre monde. Or, Jésus-Christ, représentant de la nouvelle humanité et du nouveau peuple de Dieu, vaincra le tentateur dans le désert. Et cette victoire sera remportée au cœur même du royaume du diable, car le désert symbolise la désolation qu'il apporte par sa venue. C'est pourquoi l'exposé des tentations vise à nous aider à comprendre, outre leur portée historique, leur portée théologique. L'épreuve et la tentation, en tant que passage « nécessaire » de l'homme vers Dieu, c'est-à-dire vers la prise de conscience de notre lien spirituel avec le plan de l'Économie divine, revêtent en définitive une signification plus profonde et plus fondamentale
Parlons maintenant plus en détail de la signification des
tentations. La première tentation est celle de la faim et de la soif, la
tentation biologique quotidienne, qui englobe la totalité des problèmes et des
sujets de la vie. Le besoin quotidien, qui finit par prendre une forme
dominante dans la vie et l'histoire de l'humanité, s'exprime à travers la
tentation de la faim et constitue la première et la plus grande tentation de ce
siècle. L'économie, souvent érigée en fondement, voire en unique finalité de
l'activité et de la créativité humaines, ainsi que des réalisations et même de
la civilisation, s'impose de manière dominatrice à tous les intérêts de la vie.
Le texte sacré nous dit que Jésus « jeûna quarante jours et quarante nuits, et
après cela il eut faim. Alors le tentateur s'approcha de lui et dit : Si tu es
le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains » (Mt 4, 2-3).
Peut-être comprenons-nous encore mieux aujourd'hui cette
première tentation, alors que notre vie et notre civilisation ont pour
quasi-unique finalité la production et l'économie, motivées par la satisfaction
des besoins humains. La domination économique et l'exploitation de toute chose,
le bien-être quotidien et l'enrichissement facile sont des idéaux répandus. Une
habitude commune à tous, et particulièrement à ceux qui, de tous les temps,
n'ont pas été confrontés à une quelconque remise en question spirituelle, est
de transformer, si possible, non seulement « ces pierres », mais tout ce qui
nous entoure en force économique. La tentation ne se concentre pas sur le «
pain quotidien » et le quotidien, mais, sous prétexte de la vie de tous les jours,
elle gravite autour de la domination et de la sécurité économiques, de
l'accumulation d'argent, véritable « Mammon ».
Mais la vie ne se résume pas aux besoins biologiques et
quotidiens. L'existence humaine ne tire aucune valeur de la prospérité, de l'abondance
matérielle ou de l'accumulation de biens. Notre existence, il faut le dire, ne
saurait se limiter au monde physique et matériel, ni être déterminée par lui
seul. Le sens de la vie s'étend au-delà de tout cela, vers le spirituel et
l'éternel. La parole de Jésus, « l'homme ne vivra pas de pain seulement, mais
de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4), pourrait à jamais
sceller l'unité de ces deux réalités et signaler la nécessité d'un retour final
de l'homme au monde de Dieu, pour son salut.
Certes, ici, à travers l'attitude de Jésus face à la première
tentation, les besoins économiques et sociaux de la vie ne sont pas négligés,
mais ils ne sont pas non plus absolutisés, comme le diable a tenté de le faire
croire. La réponse de Jésus est : « Le pain seul ne suffit
pas. » Cela signifie la primauté du spirituel, de la Parole et des
Écritures ; ce n'est qu'après cela que les choses corporelles et
terrestres acquièrent sens et valeur. De ce fait, l'homme n'est pas confronté à
un dilemme tragique : choisir entre le matériel et l'humain, ou le
spirituel et le divin. Car il ne s'agit pas de deux mondes opposés et hostiles.
L'homme est appelé à accomplir dans sa vie, de manière harmonieuse et
dialectique, la grande synthèse des deux et la juste appréciation de ce qui les
exprime. Et cela ne signifie évidemment pas négliger ou sous-estimer un monde
et surestimer l'autre. La vision biblique de l'homme et des choses humaines
réside précisément dans l'unité des deux, du corporel et du spirituel, de
l'humain et du divin, du temps et de l'éternité.
Deux autres éléments de la première tentation sont
particulièrement intéressants. Le premier est l'utilisation par le tentateur
d'expressions bibliques, un élément que l'on retrouve également dans les deux
autres tentations ; le second est l'emploi du terme « Parole »
pour désigner l'univers de Dieu dans son ensemble. Le diable est ici présenté
sous des traits de brebis, comme profondément respectueux des Écritures, afin
de tromper et de parvenir à ses fins. Il apparaît, bien sûr, comme quelqu'un
qui cherche à « découvrir » la vérité et à en trouver la preuve,
alors qu'en réalité, il est un menteur et « le père du mensonge »
(Jean 8,44).
Le terme « Parole » ne désigne pas seulement la Parole de
Dieu, son enseignement didactique et kérygmatique, mais aussi l'œuvre de Dieu,
l'ensemble du plan divin et du monde spirituel. Face à la tentation du diable
de tromper l'homme par la déformation des faits, Jésus révèle la vérité et
oppose à ses pièges toute l'œuvre de Dieu accomplie à travers les siècles pour
le salut de l'humanité. Ainsi, l'homme ne trouve la vérité et n'est sauvé que
lorsqu'il dialogue avec Dieu, participe à sa présence et refuse tout dialogue
avec le diable trompeur. Jésus-Christ a agi ainsi et nous a donné le modèle de
vie en refusant tout dialogue avec le tentateur dès la première tentation.
LA SECONDE TENTATION DE JÉSUS
La seconde tentation est plus spirituelle et, par conséquent,
plus difficile que la première. Elle concerne la tentation liée à la conscience
de la possibilité pour l'homme de communier avec Dieu et à sa volonté de
contrôler cette relation afin de l'utiliser à des fins personnelles et pour ses
« avantages » terrestres. Il s'agit de la tentation, comme on dirait
aujourd'hui, des « marchands de l'Esprit », par opposition à la tentation des «
marchands d'argent » évoquée précédemment. Cette tentation concerne ceux qui
veulent exploiter toute valeur spirituelle et tirer profit de toute position et
autorité spirituelles qu'ils détiennent.
C’est pourquoi la seconde tentation se produit dans un espace
sacré, là où l’on trouve généralement ces « exploiteurs » de l’esprit, là où
personne ne soupçonnerait la présence du diable. Là où l’homme est généralement
plus réceptif aux sujets spirituels, se montrant plus enclin à céder aux
pensées spirituelles. Les personnes les plus spirituelles sont particulièrement
sujettes à cette seconde tentation. Nitzche a condamné – et malheureusement non
sans raison – les personnes « spirituelles » pour être capables de sacrifier «
quelques kilos de leur chair » afin de s’approprier et de commercialiser
l’esprit à leur profit, dominant et s’imposant « spirituellement » aux autres.
Le texte de l'Évangile et le récit de la seconde tentation
sont particulièrement éloquents : « Alors le diable l’emmena dans la
ville sainte, le plaça sur le pinacle du temple et lui dit : Si tu es le
Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera des
ordres à ses anges à ton sujet, et ils te porteront sur leurs mains, de peur
que ton pied ne heurte une pierre. » (Mt 4, 5-6).
À travers cette tentation, Jésus est confronté à la question de son identité
spirituelle : « si tu es le Fils de Dieu ». Le tentateur le met
au défi de « contrôler » sa relation avec Dieu le Père :
« jette-toi en bas ». Pour que Jésus puisse vérifier si Dieu le Père
est fidèle à ses devoirs envers son Fils et s’il est véritablement celui qu’il
a envoyé, cela doit être constaté concrètement et clairement démontré aux
autres. Dès lors, se pose la question d'un « contrôle » et d'une « preuve » de
sa nature divine et de sa mission messianique, et ce, bien sûr, publiquement et
par des « signes ». Tous les hommes ont besoin d'une telle confirmation et ne
comprennent pas que c'est là leur plus grande tentation spirituelle.
La soumission et la défaite face à la tentation auraient
signifié pour Jésus la remise en question de sa conscience d'être « Fils de
Dieu » et, par extension, un ébranlement de la confiance que les gens portaient
à sa personne et à sa mission. Le problème messianique se serait alors déplacé
du niveau de la connaissance personnelle de soi et du témoignage de Jésus vers
celui de la confirmation extérieure et de la « preuve » historique. C'est
précisément là que réside la nature satanique et insidieuse de la tentation, à
travers des « techniques » extérieures visant à confirmer toute vocation et
toute mission spirituelles. Ce « besoin » d'exploiter la relation de l'homme
avec Dieu nous rappelle ce qui se produit généralement chez divers magiciens et
sorciers, qui « utilisent » la religion et exploitent toute tendance humaine à
explorer et à « contrôler » l'avenir.
Cette seconde tentation dans le désert, celle de
l'autosatisfaction et de la suffisance spirituelle, rend généralement l'homme
indépendant de Dieu et l'éloigne de sa miséricorde, le rendant autonome et sûr
de lui. À l'instar de la tentation de la sécurité matérielle, celle de la
suffisance spirituelle détourne fondamentalement l'homme de sa relation avec
Dieu. C'est pourquoi Jésus, ayant compris la profondeur de cette tentation, la
rejette avec cette mise en garde : « Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu
» (Mt 4,7).
La relation entre Jésus et Dieu le Père ne peut être mal interprétée ni validée de l'extérieur. Elle repose sur la connaissance personnelle et l'expérience intérieure de Jésus lui-même. Autrement dit, elle relève de la connaissance et de la conscience de soi. Toute tentative de remettre en cause et d'ébranler la relation de Jésus, en tant que Fils, avec le Père est une œuvre du diable et constitue toujours pour les personnes une intrusion dans leur foi, une tentation spirituelle. Le monde doit garder cela à l'esprit lorsqu'il est incité de toutes parts à contester la divinité de Jésus et sa mission divine.
LA TROISIÈME TENTATION DE JÉSUS.
Enfin, la troisième tentation constitue l'apogée de toutes les
tentations et vise à l'aliénation universelle de l'homme spirituel par
l'attrait du pouvoir. Ainsi, le tentateur, le diable, tente de détourner Jésus
de sa mission spirituelle et salvifique, en lui inculquant l'idée d'un
messianisme purement historique et social. Il est très révélateur qu'au début,
le tentateur ne cherche pas à empêcher Jésus de devenir le Messie, mais tente
de contrôler sa mission dans le monde, de la soumettre à son pouvoir et à sa
domination : « Le diable l'emmena de nouveau sur une très haute
montagne, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, et lui
dit : « Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes et
m'adores. » » (Mt 4, 8-9). Ici, la tentation de la domination et du
pouvoir est véritablement récapitulée et la tendance de l'homme à placer « tous
les royaumes du monde et leur gloire » sous son pouvoir est rétablie, comme un
appel souverain à la formation de son éthique et au but de sa vie.
On comprend aisément ici la nature « diabolique » de la chose
et le caractère satanique et sournois de la proposition. Si l'on suppose que
Jésus, en tant que Christ, avait cédé à la tentation et s'était allié au
diable, l'Antéchrist, alors nous aurions assurément eu affaire à l'alliance la
plus sombre et la plus terrible. Le messianisme terrestre n'aurait plus été une
simple tentation, mais se serait imposé comme un système de vie historique et
social, avec toutes ses conséquences néfastes. Jésus n'aurait plus été le
Christ Rédempteur, mais le Messie régnant, et son règne despotique aurait
remplacé, par des plans diaboliques, le pouvoir et la tyrannie des rois et des
dirigeants de ce monde. Pouvoir, domination et gloire seraient devenus les
valeurs dominantes. Le Christ et l'Antéchrist se seraient présentés comme les
deux faces d'une même pièce, comme les manifestations d'un même pouvoir et
d'une même réalité historique.
Il y aurait alors eu le paradoxe de l'indistinction entre vérité et mensonge,
justice et injustice, liberté et esclavage. Une confusion entre lumière et
ténèbres, bien et mal, divin et diabolique. Et Jésus, par cette « alliance »
profane, n'aurait pas été conduit sain et sauf à la croix et au martyre, mais
au pouvoir terrestre et à une gloire illusoire. Tous les dirigeants et les
dominations de ce monde, les puissances du Malin et les esprits des ténèbres
auraient été mis à la disposition de Jésus, le nouveau « cosmocrate » de notre
époque, et ce que le diable tentateur désirait se serait produit : le règne de
son propre pouvoir. Tout cela par une seule condition et un seul engagement : «
si vous vous prosternez et m'adorez », l'accomplissement de la déformation et
de la perversion que le tentateur recherche sans cesse et qu'il a orchestré par
la troisième tentation, serait devenu une réalité historique.
Au vu de ces éléments, on pourrait affirmer que le tentateur
n'aurait jamais dissuadé quiconque de poursuivre une quelconque aspiration
spirituelle ou mission sociale. Il n'a jamais découragé personne de vouloir
gravir les échelons de la hiérarchie, même les plus hautes dignités
spirituelles. Son seul but est que tous, dans l'exercice de leurs fonctions,
expriment son esprit et son pouvoir, et qu'ils privilégient, dans leur
évolution, la puissance et la protection de César plutôt que les valeurs
spirituelles. Préférer la pauvreté, la vie de martyr et la fidélité à certains
principes spirituels relève de la folie au regard du monde actuel. Et,
malheureusement, l'histoire nous montre que cette logique séduit et est
privilégiée par la plupart des gens. Nombreux sont ceux, même au sein des
sphères du pouvoir religieux et ecclésiastique, qui ont préféré et préfèrent
encore les préceptes de César à ceux du Christ, et qui placent leur œuvre et
leur mission sous l'autorité du tentateur plutôt que sous celle de Dieu.
Cependant, dans le désert, par cette réponse singulière au
tentateur : « Arrière de moi, Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le
Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul » (Mt 4,10), Jésus a donné un
exemple éternel aux croyants de tous les siècles. Cette réponse est claire et
définitive. Elle a engendré le grand conflit et la rupture définitive. Dès
lors, il ne peut plus y avoir de lien entre l'Esprit de Dieu et l'esprit du
démon. Le Christ et l'Antéchrist se trouvent sur deux champs de bataille
différents et incarnent deux mondes distincts. Le royaume du Christ n'est « pas
de ce monde », et le pouvoir de l'Antéchrist cherche à imposer sa logique à
notre époque. Bientôt, précisément à cause de sa désobéissance à cette «
logique » du tentateur, Jésus-Christ sera conduit par une ruse insidieuse à la
croix et à la mort.
À l’exemple de son Seigneur, l’Église du Christ sera elle
aussi persécutée et crucifiée, conséquence naturelle de sa fidélité. Le mensonge
et l’injustice seront déjà, dans le futur, la manœuvre unique et fructueuse du
diable pour asseoir son pouvoir sur le monde et rallier à sa cause des hommes
de tous âges. Une méthode qui, alliée à l’attrait du pouvoir, s’est révélée
redoutablement efficace. L’histoire nous le confirme chaque jour.
GEORGHIOS PATRONOS
Le Voyage historique de Jésus, BYZANTINA PUBLISHING
Source :https://www.crestinortodox.ro/sfaturi-duhovnicesti/intelesul-ispitelor-iisus-151098.html