Mathématiques
des nœuds : pourquoi le chapelet demeure une arme silencieuse
Auteur : Kostientyn Demidov
Source : UOJ
Un objet que le commun des mortels perçoit comme un ornement,
le moine le reçoit lors de sa tonsure comme une épée spirituelle. Que cachent
les neuf brins d'un seul nœud ?
D'où
vient le nœud ?
L'histoire du rosaire commence au IVe siècle par un problème
pratique : comment un moine illettré peut-il réciter les rites de prière sans
se tromper ? La première mention de rosaires à nœuds se trouve dans la vie de
saint Pacôme le Grand (+348) : les moines qui ne savaient pas compter
recevaient une corde à nœuds. Rapidement, cette pratique fut adoptée et
systématisée par saint Basile le Grand (+379), qui l'introduisit dans tous les
monastères de son diocèse. La 87e règle du Nomocanon le stipule clairement : «
Qu'un moine sans livre fasse dix rosaires pour minuit. Pour les matines, dix
rosaires… Le rosaire, cependant, doit comporter cent trois nœuds. »
Mais pourquoi un nœud, et non une perle ou une pierre ?
La tradition a conservé une histoire qu’il convient de citer intégralement. Un
moine, qui priait avec une simple corde, se plaignait que les nœuds se
défaisaient sans cesse au moment le plus inopportun. Un ange lui apparut alors
et lui montra comment nouer le fil en croix neuf fois, selon le nombre des neuf
rangs angéliques. D’après la tradition, le démon ne put plus défaire un tel
nœud, car le signe de la croix l’empêchait de toucher le fil. C’est ainsi que
naquit le « nœud angélique », un entrelacement géométrique complexe
devenu la norme canonique de l’Orient orthodoxe.
Pourquoi
la laine ?
La tradition monastique privilégie invariablement la laine de
mouton naturelle à toute autre matière, et il existe une explication très
concrète à cela. La laine absorbe la chaleur des mains, modifiant progressivement
son poids et sa texture, et devenant avec le temps un prolongement de la paume.
Un vieux chapelet est plus lourd qu'un neuf : le fil est littéralement
imprégné du sel de la sueur et, selon les témoignages monastiques, des larmes.
Un chapelet de trente ans et un chapelet de trois mois sont des instruments de
prière différents.
Le
silence est un avantage technique à part entière qui a toujours été valorisé
dans la vie monastique.
Contrairement aux chapelets en bois ou en pierre, un chapelet
en laine est silencieux. Ceci est important dans le cadre de l'hésychia, la
pratique du silence sacré, où tout bruit extérieur perturbe le recueillement.
Lors de la tonsure, le moine reçoit des mains de l'abbé un
chapelet portant la mention explicite : « épée spirituelle ». Il
s'agit d'un outil pour lutter contre ses propres pensés, et non contre un
ennemi extérieur.
Options
régionales
Le fait que le rosaire ait survécu et se soit répandu dans le
monde orthodoxe, ne changeant que sa forme, constitue en soi un fait historique
intéressant.
Le chapelet serbe est un bracelet de 33 nœuds, tissés en un
bracelet dont le nombre correspond à celui des années de la vie terrestre du
Christ ; il se porte au poignet et se retrouve aussi bien chez les laïcs que
chez les moines.
Les komboskini grecs sont agencés avec plus de rigueur :
une forme laconique, un seul séparateur, pratiquement sans ornementation. C’est
l’esthétique du Mont Athos, où seuls le rythme et la précision du comptage
importent.
« L'échelle » russe est un cas particulier qui
mérite l'attention. Il s'agit d'un ruban de cuir, fermé en anneau et composé de
« bobochki » (rouleaux de cuir), dans chacun desquels est inséré, lors du
tissage, un rouleau de papier contenant la Prière de Jésus. Il s'avère que
l'échelle porte littéralement la prière en elle, à chaque marche.
Que signifie cette couleur ?
Le langage des couleurs du chapelet s'est développé au fil de
l'histoire et est lié à un symbolisme spécifique. Le noir est la couleur du
repentir monastique et du renoncement au monde ; c'est ainsi que sont
confectionnés les chapelets pour les moines lors de leur tonsure. Le bleu
foncé, au Mont Athos, est étroitement associé à la Très Sainte Mère de Dieu.
Dans la tradition de Jérusalem, durant la période pascale, apparaissent des
fils rouges, couleur du sang du Christ et du souvenir des martyrs.
Il ne s'agit pas d'une esthétique arbitraire, mais d'un
système qu'un moine interprète comme il interprète une charte liturgique.
Le gland au bout du chapelet, appelé fuseau, était utilisé par
les ermites de l'Antiquité pour essuyer leurs larmes pendant la prière. Ce
détail, en apparence anodin, prend tout son sens lorsqu'on réalise que ce même
objet sert à compter les prières, à soutenir les doigts et à recueillir les
larmes. Un seul outil pour tout.
L’étude de l’histoire du « nœud simple » révèle un
résultat inattendu. Nous avons sous les yeux un objet vieux de dix-sept
siècles, qui a résisté à l’iconoclasme, aux schismes, aux décennies soviétiques
et qui nous est parvenu sous la même forme qu’au temps du vénérable Pacôme le
Grand : neuf croix dans un seul nœud. Cent trois nœuds sur un anneau. Il
s’agit là d’une mathématique de la prière restée inchangée depuis des siècles.
