Denis
Malvy : « Le véritable danger de l’IA est la perte de notre
capacité d’émerveillement »
« Nous
sommes particulièrement préoccupés par la potentielle déshumanisation de la
communication interpersonnelle et sociale ».
Denis Malvy est
infectiologue au CHU de Bordeaux et prêtre orthodoxe. À l’occasion des Semaines
sociales de France, il revient sur cette double vocation et questionne les
enjeux de l’intelligence artificielle, entre prudence et espérance.
Propos recueillis
par Anne Guion
Publié le 06/11/2025 à
16h55, mis à jour le 06/11/2025
Pour Denis Malvy, « l'IA nous dit beaucoup de nous-mêmes
» • JEAN-MICHEL TURPIN / DIVERGENCE
Comment articuler foi et science à l’heure de l’intelligence
artificielle ? Comment penser cette révolution technologique qui
bouleverse notre rapport au monde, au savoir et à la Création ? Professeur
de médecine et membre de l’Académie nationale de médecine, théologien et prêtre
orthodoxe, Denis Malvy aborde ces questions avec une profondeur singulière,
conjuguant rigueur scientifique et perspective spirituelle.
Il développera son analyse lors de la 99e rencontre annuelle des Semaines sociales de
France, dont La Vie est partenaire, le dimanche
16 novembre 2025 à Bordeaux, au cours d’une conférence intitulée
« Foi et science au temps de l’IA ».
Comment
vivez-vous votre double vocation de médecin et de prêtre orthodoxe ?
Je préfère parler de deux appuis plutôt que d’une double
vocation. La vocation du médecin qui prend soin, comme celle du serviteur de
l’autel, s’inscrit dans une même attention à l’autre. En fait, ces deux chemins
se sont imposés naturellement. Quand j’étais enfant, le médecin de famille
m’avait offert un livre sur les épidémies qui m’avait passionné. J’appartenais
à une famille chrétienne aimante et pratiquante, proche des grandes figures
orthodoxes comme le père Placide Deseille…
Dans l’orthodoxie, les prêtres sont discernés à la fois par la
hiérarchie et par le peuple. Il y a même dans le sacrement ce qu’on appelle le
temps de l’axios, qui signifie la ratification par la communauté rassemblée. On
n’est pas prêtre pour soi, mais pour une communauté, dans un élan vers l’autre.
Comme dans le soin médical, qui dépasse le simple aspect corporel. Ces deux
appuis convergent ainsi vers une même attention à l’autre.
Comment
faites-vous coexister votre approche scientifique et votre foi ?
En tant que scientifique, je m’appuie sur l’investigation et
ses méthodes éprouvées. La démarche scientifique repose sur des théories – mot
qui contient d’ailleurs théos (« Dieu »), un clin d’œil intéressant
puisque la science observe ce qui est, pour un chrétien, la création. Le scientifique
étudie ce monde créé, que chacun peut voir, le monde du vivant et de l’inerte.
Cette démarche s’inscrit dans un cadre théorique précis, tout en gardant une
grande liberté d’exploration. La foi relève d’une tout autre dimension. C’est
une rencontre personnelle, même si elle se vit en communauté, dans ce que
j’appelle le corps mystique du Christ.
Dans ce domaine, il n’est pas question d’hypothèses – on
ne peut pas mettre Dieu au rang des hypothèses. La prière, par exemple, n’est
pas un objet d’étude scientifique. Je suis d’ailleurs agacé quand certains
prétendent démontrer scientifiquement les effets curatifs de la prière. Les
médicaments, issus de la création, peuvent être étudiés. La prière échappe à
cette classification. Ces deux approches sont comme deux chemins distincts mais
non séparés, car non opposables.
Comment
situez-vous l’IA dans la perspective de la création divine ? Est-ce un
prolongement légitime de la capacité créatrice donnée par Dieu à l’homme, ou
une transgression ?
Ni l’un ni l’autre. Je ne pense pas que l’homme crée quoi que
ce soit, c’est Dieu qui crée. Saint Basile parle de l’homme comme d’un mikro theos («
petit dieu »), faisant écho au psaume : « Qu’est-ce que l’homme
pour que tu te souviennes de lui ? Tu l’as fait de peu égal à toi. » Mais
cela ne fait pas de lui un créateur. L’IA relève de la découverte, c’est un
outil. J’en ai fait l’expérience lors de l’épidémie d’Ebola, sur laquelle j’ai
beaucoup travaillé : des modèles prédictifs sophistiqués annonçaient la
disparition du Liberia tant le pays était menacé par l’épidémie ! Mais la
semaine même de ces prédictions, le Liberia fut le premier à se déclarer
débarrassé du virus. Une leçon d’humilité !
Cette révolution technologique rappelle celle de l’ère
industrielle, qui a engendré son lot de bouleversements : exode rural,
exploitation, exclusions… Aujourd’hui, l’IA s’impose encore plus rapidement,
mettant à l’épreuve notre capacité d’adaptation. Les plus vulnérables risquent
d’être laissés pour compte.
L’IA
risque-t-elle de nous déshumaniser ?
Il s’agit d’une technologie de l’intime : ces outils ont
besoin de nous pour leur propre alimentation. Ce qui m’inquiète, c’est l’usage
déraisonné d’un outil qui exploite nos vulnérabilités émotionnelles. Dans un
monde marqué par la peur de la séparation, de la mort, de
l’abandon émergent des systèmes qui jouent sur nos faiblesses. Quand on
nous promet des avatars numériques à qui dire « je t’aime » et qui
répondent « je te désire », jusqu’aux simulacres d’avatars de
défunts… ce n’est pas de la transgression, c’est du malheur qui s’ajoute au
malheur.
L’histoire de Pinocchio est très éclairante sur notre rapport
aux technologies. Un menuisier esseulé développe une relation avec un objet
inanimé qui devient animé – une quête mutuelle de sens, un besoin d’alter
ego. Mais la marionnette, cet avatar primitif, passe son temps à mentir par
peur, par besoin d’être aimée. Le véritable danger n’est pas tant d’être
déshumanisés que de consentir à perdre nos singularités, nos capacités
d’émerveillement et d’étonnement.
L’IA
pourrait-elle développer une forme de conscience selon vous ?
Ces systèmes sont nourris par ce que nous sommes en termes de
projets, d’énergie, de perspectives, de frustration, de bonheur et de vie. Mais
la conscience en l’état ne leur est pas accessible. Elle est donnée, elle n’est
pas « galvaudable », elle n’est pas « spoliable ». Même
chez le pire des humains, la conscience est toujours là.
J’ai fait récemment l’expérience de demander à l’IA de générer
une image d’un groupe de chercheurs du XVIIIe siècle que j’étudie. Ça a
produit une sorte de tableau pictural, comme une photographie. Ces gens-là me
regardaient. Cela m’a arraché un moment d’émotion. Mais c’était trop présent,
trop parfait. C’est comme quand vous lisez des textes générés par ChatGPT
– il n’y a rien à enlever, ça ne bouge pas, il n’y a pas d’inattendu, pas
d’imprévu. C’est mort. Moi, comme Job face à la création, j’ai besoin de cet
émerveillement que seul le vivant peut susciter.
Comment répondre
aux défis éthiques que pose l’IA ?
Je m’appuie sur une phrase de saint Paul qui me semble très
éclairante : il nous faut « user du monde comme en n’en usant
pas ». Cette sagesse devrait guider notre approche de l’IA. Celle-ci
s’inscrit aussi dans ce que j’appelle la « quête effrénée de la rareté » :
les minéraux rares, les terres rares, l’eau rare… Cette course aux ressources
est au cœur des conflits qui ravagent notre planète.
Les data centers qu’on construit dans les déserts
nécessitent des quantités d’eau considérables, alors que l’eau est le facteur
limitant de notre monde. Les systèmes d’IA ne sont pas à rejeter en bloc – en
médecine par exemple, ils offrent des supports formidables pour le diagnostic
ou la chirurgie. Mais il ne faut pas les idolâtrer.
L’essentiel est de garder cette capacité d’émerveillement qui
caractérise l’humain. Je reste convaincu que l’homme est capable d’inventer une
régulation qui fera que ces technologies nous apporteront plus de bonheur que
de malheur. Tout est à inventer.
Source : La Vie
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L’Église
orthodoxe met en garde contre la déshumanisation et la perte des valeurs
fondamentales face aux progrès technologiques.
« Nous
sommes particulièrement préoccupés par la potentielle déshumanisation de la
communication interpersonnelle et sociale ».
L’Église orthodoxe russe a placé le développement de l’intelligence
artificielle (IA) au cœur de ses préoccupations. Lors de la dernière session de
son Synode suprême, le patriarche de Moscou a mis en garde contre la
déshumanisation et la perte des valeurs fondamentales face aux progrès
technologiques. Cela pourrait ouvrir la voie à l’ère de l’Antéchrist, a-t-il
averti.
Discours
intégral du patriarche Kirill
Aujourd’hui, nous abordons un sujet important, qui n’est
peut-être pas étroitement lié à la théologie traditionnelle, mais qui est
directement lié à la situation mondiale et aux menaces potentielles que cela
représente pour les individus et leur vie spirituelle. Les conséquences de
l’application des idées que nous aborderons aujourd’hui peuvent influencer
considérablement la vision du monde, et c’est précisément une question à
laquelle l’Église doit accorder une attention particulière.
Je voudrais partager avec vous quelques réflexions sur ce
sujet. Nous allons analyser l’un des sujets les plus actuels de notre époque
: les problèmes liés au développement de l’intelligence artificielle.
Cette technologie en pleine évolution influence déjà divers aspects de la vie
humaine et sociale et requiert donc une analyse réfléchie et responsable de la
part de l’Église.
Tout d’abord, je tiens à souligner que l’Église orthodoxe
russe n’a jamais rejeté le progrès scientifique et technique en tant que tel –
c’est bien connu. Nous avons toujours observé avec intérêt et attention les
véritables avancées de la pensée scientifique et avons cherché à proposer une
évaluation morale des perspectives ouvertes par la recherche. La tradition
ecclésiale n’est pas étrangère à la peur irrationnelle de l’avenir. Cependant,
dans la société – non seulement la nôtre, mais partout dans le monde – les craintes,
rationnelles ou non, de l’avenir grandissent. C’est pourquoi nous devons
développer notre propre recherche théologique et formuler une position sur les
problèmes qui préoccupent les hommes aujourd’hui et dont la résolution
conditionne l’avenir de l’humanité. Il est souhaitable d’encourager les études
scientifiques axées sur ce sujet et d’utiliser leurs résultats comme base de
réflexion théologique.
Il est clair que l’intelligence artificielle aura, dans un
avenir proche, un impact encore plus profond sur tous les domaines de la vie :
l’économie, l’administration publique, l’éducation, la médecine, la culture et
la vie quotidienne. Les experts s’accordent à dire que des transformations
profondes se profilent à l’horizon. Cependant, nous sommes appelés à proclamer
que ces changements ne doivent pas porter atteinte aux valeurs
fondamentales de l’existence humaine. La foi, l’amour, la liberté, la
responsabilité, les valeurs familiales : ce sont des piliers qui ne doivent
être remplacés, et encore moins annulés, par aucune transformation
technologique.
Serons-nous capables de protéger ces valeurs éternelles,
données par Dieu, face à l’immense pression des influences contemporaines ?
Face à une psychologie de masse qui, souvent fondée sur des idées scientifiques
ou pseudo-scientifiques, transforme ces réalités en un mode de vie très
dangereux, voire pécheur ?
Nous sommes particulièrement préoccupés par la potentielle
déshumanisation de la communication interpersonnelle et sociale. Aujourd’hui
encore, nombreux sont ceux qui choisissent de communiquer avec des
machines plutôt qu’avec d’autres êtres humains. Et cela est compréhensible :
l’utilisation de machines peut être plus efficace, certainement plus rapide, et
parfois même plus significative, du point de vue du contenu, que l’interaction
humaine. Par exemple, nous savons que certains utilisent l’intelligence
artificielle comme s’il s’agissait d’un psychologue personnel, lui demandant
conseils et avis. Mais il ne faut pas oublier que la nature humaine et la structure
de la société reposent avant tout sur le lien entre les individus. Si ce lien
est rompu, la société se dégrade, voire disparaît, car le mot « société » a la
même racine que « communauté » et « communication ». Quel monde nous
attend si les gens perdent la capacité de communiquer entre eux, et donc
d’aimer, de pardonner et de sympathiser ?
Il s’agit déjà d’une question théologique, car avec la
disparition de ces qualités et capacités, l’humanité franchirait un seuil
au-delà duquel il ne serait plus possible de distinguer le bien du mal ; et
cette perte de discernement marque précisément l’avènement de l’ère de
l’Antéchrist. Comment l’Antéchrist, cette personnification du mal, pourrait-il
venir ? Seulement si les hommes perdent la capacité de distinguer le bien du
mal et commencent à accepter le malin comme un grand guide. C’est pourquoi, en
tant que chrétiens, nous sommes appelés aujourd’hui à reconnaître le danger
imminent et à formuler, dans le langage de la théologie et de l’Église, une
réponse adéquate à ce défi.
Je tiens à le répéter : ce qui hier semblait illusoire et
fantasque est devenu réalité aujourd’hui, partie intégrante de notre vie. Et
l’Église, qui assume la responsabilité de l’état spirituel des êtres humains et
de la société, est appelée à s’engager pleinement sur cette question et à
offrir aux personnes des orientations justes, raisonnables et convaincantes sur
la manière de vivre pour rester véritablement humaines dans les nouvelles
conditions du monde contemporain.
On sait par ailleurs que Léon XIV prévoit une encyclique sur
ce même sujet.
Pierre-Alain Depauw
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