lundi 23 mars 2026

 

Denis Malvy : « Le véritable danger de l’IA est la perte de notre capacité d’émerveillement »

« Nous sommes particulièrement préoccupés par la potentielle déshumanisation de la communication interpersonnelle et sociale ».


Denis Malvy est infectiologue au CHU de Bordeaux et prêtre orthodoxe. À l’occasion des Semaines sociales de France, il revient sur cette double vocation et questionne les enjeux de l’intelligence artificielle, entre prudence et espérance.

Propos recueillis par Anne Guion

Publié le 06/11/2025 à 16h55, mis à jour le 06/11/2025 

Pour Denis Malvy, « l'IA nous dit beaucoup de nous-mêmes » • JEAN-MICHEL TURPIN / DIVERGENCE

Comment articuler foi et science à l’heure de l’intelligence artificielle ? Comment penser cette révolution technologique qui bouleverse notre rapport au monde, au savoir et à la Création ? Professeur de médecine et membre de l’Académie nationale de médecine, théologien et prêtre orthodoxe, Denis Malvy aborde ces questions avec une profondeur singulière, conjuguant rigueur scientifique et perspective spirituelle.


Il développera son analyse lors de la 99e rencontre annuelle des Semaines sociales de France, dont La Vie est partenaire, le dimanche 16 novembre 2025 à Bordeaux, au cours d’une conférence intitulée « Foi et science au temps de l’IA ».

Comment vivez-vous votre double vocation de médecin et de prêtre orthodoxe ?

Je préfère parler de deux appuis plutôt que d’une double vocation. La vocation du médecin qui prend soin, comme celle du serviteur de l’autel, s’inscrit dans une même attention à l’autre. En fait, ces deux chemins se sont imposés naturellement. Quand j’étais enfant, le médecin de famille m’avait offert un livre sur les épidémies qui m’avait passionné. J’appartenais à une famille chrétienne aimante et pratiquante, proche des grandes figures orthodoxes comme le père Placide Deseille…

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Dans l’orthodoxie, les prêtres sont discernés à la fois par la hiérarchie et par le peuple. Il y a même dans le sacrement ce qu’on appelle le temps de l’axios, qui signifie la ratification par la communauté rassemblée. On n’est pas prêtre pour soi, mais pour une communauté, dans un élan vers l’autre. Comme dans le soin médical, qui dépasse le simple aspect corporel. Ces deux appuis convergent ainsi vers une même attention à l’autre.

Comment faites-vous coexister votre approche scientifique et votre foi ?

En tant que scientifique, je m’appuie sur l’investigation et ses méthodes éprouvées. La démarche scientifique repose sur des théories – mot qui contient d’ailleurs théos (« Dieu »), un clin d’œil intéressant puisque la science observe ce qui est, pour un chrétien, la création. Le scientifique étudie ce monde créé, que chacun peut voir, le monde du vivant et de l’inerte. Cette démarche s’inscrit dans un cadre théorique précis, tout en gardant une grande liberté d’exploration. La foi relève d’une tout autre dimension. C’est une rencontre personnelle, même si elle se vit en communauté, dans ce que j’appelle le corps mystique du Christ.

Dans ce domaine, il n’est pas question d’hypothèses – on ne peut pas mettre Dieu au rang des hypothèses. La prière, par exemple, n’est pas un objet d’étude scientifique. Je suis d’ailleurs agacé quand certains prétendent démontrer scientifiquement les effets curatifs de la prière. Les médicaments, issus de la création, peuvent être étudiés. La prière échappe à cette classification. Ces deux approches sont comme deux chemins distincts mais non séparés, car non opposables.

Comment situez-vous l’IA dans la perspective de la création divine ? Est-ce un prolongement légitime de la capacité créatrice donnée par Dieu à l’homme, ou une transgression ?

Ni l’un ni l’autre. Je ne pense pas que l’homme crée quoi que ce soit, c’est Dieu qui crée. Saint Basile parle de l’homme comme d’un mikro theos (« petit dieu »), faisant écho au psaume : « Qu’est-ce que l’homme pour que tu te souviennes de lui ? Tu l’as fait de peu égal à toi. » Mais cela ne fait pas de lui un créateur. L’IA relève de la découverte, c’est un outil. J’en ai fait l’expérience lors de l’épidémie d’Ebola, sur laquelle j’ai beaucoup travaillé : des modèles prédictifs sophistiqués annonçaient la disparition du Liberia tant le pays était menacé par l’épidémie ! Mais la semaine même de ces prédictions, le Liberia fut le premier à se déclarer débarrassé du virus. Une leçon d’humilité !

Cette révolution technologique rappelle celle de l’ère industrielle, qui a engendré son lot de bouleversements : exode rural, exploitation, exclusions… Aujourd’hui, l’IA s’impose encore plus rapidement, mettant à l’épreuve notre capacité d’adaptation. Les plus vulnérables risquent d’être laissés pour compte.

L’IA risque-t-elle de nous déshumaniser ?

Il s’agit d’une technologie de l’intime : ces outils ont besoin de nous pour leur propre alimentation. Ce qui m’inquiète, c’est l’usage déraisonné d’un outil qui exploite nos vulnérabilités émotionnelles. Dans un monde marqué par la peur de la séparation, de la mort, de l’abandon émergent des systèmes qui jouent sur nos faiblesses. Quand on nous promet des avatars numériques à qui dire « je t’aime » et qui répondent « je te désire », jusqu’aux simulacres d’avatars de défunts… ce n’est pas de la transgression, c’est du malheur qui s’ajoute au malheur.

L’histoire de Pinocchio est très éclairante sur notre rapport aux technologies. Un menuisier esseulé développe une relation avec un objet inanimé qui devient animé – une quête mutuelle de sens, un besoin d’alter ego. Mais la marionnette, cet avatar primitif, passe son temps à mentir par peur, par besoin d’être aimée. Le véritable danger n’est pas tant d’être déshumanisés que de consentir à perdre nos singularités, nos capacités d’émerveillement et d’étonnement.

L’IA pourrait-elle développer une forme de conscience selon vous ?

Ces systèmes sont nourris par ce que nous sommes en termes de projets, d’énergie, de perspectives, de frustration, de bonheur et de vie. Mais la conscience en l’état ne leur est pas accessible. Elle est donnée, elle n’est pas « galvaudable », elle n’est pas « spoliable ». Même chez le pire des humains, la conscience est toujours là.

J’ai fait récemment l’expérience de demander à l’IA de générer une image d’un groupe de chercheurs du XVIIIe siècle que j’étudie. Ça a produit une sorte de tableau pictural, comme une photographie. Ces gens-là me regardaient. Cela m’a arraché un moment d’émotion. Mais c’était trop présent, trop parfait. C’est comme quand vous lisez des textes générés par ChatGPT – il n’y a rien à enlever, ça ne bouge pas, il n’y a pas d’inattendu, pas d’imprévu. C’est mort. Moi, comme Job face à la création, j’ai besoin de cet émerveillement que seul le vivant peut susciter.

Comment répondre aux défis éthiques que pose l’IA ?

Je m’appuie sur une phrase de saint Paul qui me semble très éclairante : il nous faut « user du monde comme en n’en usant pas ». Cette sagesse devrait guider notre approche de l’IA. Celle-ci s’inscrit aussi dans ce que j’appelle la « quête effrénée de la rareté » : les minéraux rares, les terres rares, l’eau rare… Cette course aux ressources est au cœur des conflits qui ravagent notre planète.

 

Les data centers qu’on construit dans les déserts nécessitent des quantités d’eau considérables, alors que l’eau est le facteur limitant de notre monde. Les systèmes d’IA ne sont pas à rejeter en bloc – en médecine par exemple, ils offrent des supports formidables pour le diagnostic ou la chirurgie. Mais il ne faut pas les idolâtrer.

L’essentiel est de garder cette capacité d’émerveillement qui caractérise l’humain. Je reste convaincu que l’homme est capable d’inventer une régulation qui fera que ces technologies nous apporteront plus de bonheur que de malheur. Tout est à inventer.

Source : La Vie

 

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L’Église orthodoxe met en garde contre la déshumanisation et la perte des valeurs fondamentales face aux progrès technologiques.

« Nous sommes particulièrement préoccupés par la potentielle déshumanisation de la communication interpersonnelle et sociale ».

 

L’Église orthodoxe russe a placé le développement de l’intelligence artificielle (IA) au cœur de ses préoccupations. Lors de la dernière session de son Synode suprême, le patriarche de Moscou a mis en garde contre la déshumanisation et la perte des valeurs fondamentales face aux progrès technologiques. Cela pourrait ouvrir la voie à l’ère de l’Antéchrist, a-t-il averti.

Discours intégral du patriarche Kirill

Aujourd’hui, nous abordons un sujet important, qui n’est peut-être pas étroitement lié à la théologie traditionnelle, mais qui est directement lié à la situation mondiale et aux menaces potentielles que cela représente pour les individus et leur vie spirituelle. Les conséquences de l’application des idées que nous aborderons aujourd’hui peuvent influencer considérablement la vision du monde, et c’est précisément une question à laquelle l’Église doit accorder une attention particulière.

Je voudrais partager avec vous quelques réflexions sur ce sujet. Nous allons analyser l’un des sujets les plus actuels de notre époque : les problèmes liés au développement de l’intelligence artificielle. Cette technologie en pleine évolution influence déjà divers aspects de la vie humaine et sociale et requiert donc une analyse réfléchie et responsable de la part de l’Église.

Tout d’abord, je tiens à souligner que l’Église orthodoxe russe n’a jamais rejeté le progrès scientifique et technique en tant que tel – c’est bien connu. Nous avons toujours observé avec intérêt et attention les véritables avancées de la pensée scientifique et avons cherché à proposer une évaluation morale des perspectives ouvertes par la recherche. La tradition ecclésiale n’est pas étrangère à la peur irrationnelle de l’avenir. Cependant, dans la société – non seulement la nôtre, mais partout dans le monde – les craintes, rationnelles ou non, de l’avenir grandissent. C’est pourquoi nous devons développer notre propre recherche théologique et formuler une position sur les problèmes qui préoccupent les hommes aujourd’hui et dont la résolution conditionne l’avenir de l’humanité. Il est souhaitable d’encourager les études scientifiques axées sur ce sujet et d’utiliser leurs résultats comme base de réflexion théologique.

Il est clair que l’intelligence artificielle aura, dans un avenir proche, un impact encore plus profond sur tous les domaines de la vie : l’économie, l’administration publique, l’éducation, la médecine, la culture et la vie quotidienne. Les experts s’accordent à dire que des transformations profondes se profilent à l’horizon. Cependant, nous sommes appelés à proclamer que ces changements ne doivent pas porter atteinte aux valeurs fondamentales de l’existence humaine. La foi, l’amour, la liberté, la responsabilité, les valeurs familiales : ce sont des piliers qui ne doivent être remplacés, et encore moins annulés, par aucune transformation technologique.

Serons-nous capables de protéger ces valeurs éternelles, données par Dieu, face à l’immense pression des influences contemporaines ? Face à une psychologie de masse qui, souvent fondée sur des idées scientifiques ou pseudo-scientifiques, transforme ces réalités en un mode de vie très dangereux, voire pécheur ?

Nous sommes particulièrement préoccupés par la potentielle déshumanisation de la communication interpersonnelle et sociale. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui choisissent de communiquer avec des machines plutôt qu’avec d’autres êtres humains. Et cela est compréhensible : l’utilisation de machines peut être plus efficace, certainement plus rapide, et parfois même plus significative, du point de vue du contenu, que l’interaction humaine. Par exemple, nous savons que certains utilisent l’intelligence artificielle comme s’il s’agissait d’un psychologue personnel, lui demandant conseils et avis. Mais il ne faut pas oublier que la nature humaine et la structure de la société reposent avant tout sur le lien entre les individus. Si ce lien est rompu, la société se dégrade, voire disparaît, car le mot « société » a la même racine que « communauté » et « communication ». Quel monde nous attend si les gens perdent la capacité de communiquer entre eux, et donc d’aimer, de pardonner et de sympathiser ?

Il s’agit déjà d’une question théologique, car avec la disparition de ces qualités et capacités, l’humanité franchirait un seuil au-delà duquel il ne serait plus possible de distinguer le bien du mal ; et cette perte de discernement marque précisément l’avènement de l’ère de l’Antéchrist. Comment l’Antéchrist, cette personnification du mal, pourrait-il venir ? Seulement si les hommes perdent la capacité de distinguer le bien du mal et commencent à accepter le malin comme un grand guide. C’est pourquoi, en tant que chrétiens, nous sommes appelés aujourd’hui à reconnaître le danger imminent et à formuler, dans le langage de la théologie et de l’Église, une réponse adéquate à ce défi.

Je tiens à le répéter : ce qui hier semblait illusoire et fantasque est devenu réalité aujourd’hui, partie intégrante de notre vie. Et l’Église, qui assume la responsabilité de l’état spirituel des êtres humains et de la société, est appelée à s’engager pleinement sur cette question et à offrir aux personnes des orientations justes, raisonnables et convaincantes sur la manière de vivre pour rester véritablement humaines dans les nouvelles conditions du monde contemporain.

On sait par ailleurs que Léon XIV prévoit une encyclique sur ce même sujet.

Pierre-Alain Depauw

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