À propos
du chant des fidèles
au cours
des offices orthodoxes
15 mars 2026
Au cours d’une assemblée générale de ma paroisse en 2012, l’un des participants a morigéné ceux qui, sans y avoir été invités, chantent en même temps que le chœur au cours des offices, en ajoutant que cette attitude le gênait dans sa propre prière.
Cette remarque aurait été banale si elle avait
été formulée par un chef de chœur épris d’ordre, ou même par un choriste déçu
que sa belle voix soit polluée par un importun. En fait, elle venait d’un
paroissien ne faisant pas partie du chœur et n’étant pas, à ma connaissance,
intéressé par une telle perspective, ce qui finalement donnait beaucoup plus de
poids à son intervention. Elle a pris encore plus de relief lorsque dès le
lendemain, au cours d’un colloque de musique liturgique, ce fut au tour d’un
fidèle – catholique, lui – de se plaindre de l’impossibilité, dans un office
orthodoxe, de chanter lorsque l’on n’est pas membre du chœur !
Cette revendication, que je n’ai jamais entendue de la part
d’un orthodoxe (certains ont réglé le problème en s’autorisant à chanter
« en douce ») est compréhensible venant de fidèles catholiques
participant à des offices dans lesquels un meneur de chant ad hoc entonne
les mélodies en s’aidant d’un instrument de musique, invitant ainsi les fidèles
à participer au chant. Dans ce système, l’habitude est au chant monodique (les
harmonisations étant exécutées par un instrument) alors que les offices
orthodoxes de tradition russe impliquent le plus souvent la polyphonie.
De ce choix résulte un impératif technique : un chœur
doit être constitué, les voix étant réparties en groupes vocaux homogènes. Dans
ce contexte, si le chœur comporte quatre pupitres dont un seul chante la
mélodie et que les 50 personnes qui composent l’assemblée chantent toutes la
mélodie, autant supprimer les trois autres pupitres du chœur à cause du
déséquilibre, en volume sonore, entre mélodie et voix d’accompagnement. On
comprend dès lors que l’assemblée ne soit pas sollicitée en permanence ;
cependant, sa participation est inégale selon les paroisses orthodoxes.
Dans telle paroisse, l’assemblée est rarement appelée à
chanter : elle intervient seulement (et encore pas toujours) pour le
symbole de foi credo et le « Notre Père ». Dans telle
autre, les fidèles chantent les amen et les kyrie eleison. Dans une autre
encore, l’assemblée chante aussi les antiennes de la liturgie dominicale, les
tropaires, le canon eucharistique etc. Il peut même arriver que dans une
paroisse le chœur et l’assemblée interviennent simultanément : ce n’est là
qu’une exception, rendue possible parce que nombre de fidèles sont d’anciens
choristes, chacun retrouvant naturellement sa place dans un ensemble
polyphonique.
Le rôle des fidèles peut donc être différent, dans une même
paroisse, en fonction du chef de chœur du moment, chacun sollicitant plus ou
moins l’assemblée.
Cependant, le chef de chœur ne doit pas décider pas de manière
arbitraire, par exemple selon l’humeur du moment : certains chants doivent
être nécessairement confiés au chœur seul, soit parce qu’ils sont difficiles à
exécuter, soit parce qu’il n’est pas possible de mettre en permanence, à la
disposition des fidèles, des textes nombreux et variables ou qui sont chantés
rarement. L’intervention du chœur seul permet d’utiliser pour dix ou quinze
personnes une seule partition ou un seul texte simultanément et d’en changer
rapidement. Cette situation pourrait être considéré comme un handicap, mais en
réalité elle empêche les choristes d’avoir le nez dans leur partition, et donc
de chanter ensemble en dirigeant son regard dans la même direction,
c’est-à-dire vers le chef de chœur.
Mais si la liturgie, étymologiquement, est l’œuvre commune,
elle n’est pas une œuvre concomitante, sauf lorsqu’il s’agit de grandes prières
(Credo, Notre Père, prière avant la communion et peut-être d’autres). On admet
sans discussion que certaines parties puissent être confiées à un prêtre seul,
d’autres à un diacre ou à un lecteur, chacun intervenant pendant que tous les
autres participants sont à l’écoute. Il est facile de comprendre que le
sanctuaire n’est pas accessible à tous, même s’il s’y passe des choses
« passionnantes » : chacun trouve normal que ce lieu soit
réservé au clergé. Alors, pourquoi refuser que certaines parties de l’office
soient le propre du chœur ? Pendant que celui-ci exécute un chant, même le
prêtre garde le silence. L’écoute n’est pas une forme de passivité : celui
qui écoute s’enrichit, surtout si les textes chantés sont tirés des Écritures
ou des Pères de l’Église.
Le fait de chanter au chœur n’est pas un privilège, c’est
seulement un service, ni plus ni moins important que d’autres dans l’Église. On
rappelle parfois aux choristes qu’ils ne sont pas au chœur pour se livrer à
leur prière personnelle, mais pour chanter la Parole en le faisant au mieux de
leurs possibilités, Le choriste est (ou devrait être) perpétuellement en
tension, pour que ses interventions soient nettes et dynamiques, étant entendu
qu’il est toujours possible à un choriste, à l’occasion de tel ou tel office,
de se retirer momentanément en prenant place dans l’assemblée. S’il est
présent, il doit tendre vers l’idéal de beauté qui est présent dans tous les
offices. De même que l’on attend d’un prêtre ou d’un diacre qu’il célèbre
correctement, il est normal d’exiger du chœur une bonne prestation : qui
pourra prier en entendant des chants mal exécutés, c’est-à-dire agrémentés de
fausses notes ou hurlés ? Mais pour que la qualité technique soit obtenue,
il n’est pas possible d’improviser ou de suivre approximativement ceux qui ont
travaillé ensemble. C’est une des raisons qui justifient la présence d’un chœur
dans les offices orthodoxes, auquel revient le principal rôle en matière de
chant, l’assemblée des fidèles n’étant sollicitée que périodiquement, en
fonctions de règles précises.
Pour conclure, laissons parler l’apôtre Paul :
· En effet, comme nous avons plusieurs membres
en un seul corps et que ces membres n’ont pas tous la même fonction, ainsi, à
plusieurs, nous sommes un seul corps en Christ, étant tous membres les uns des
autres, chacun pour sa part. Et nous avons des dons qui diffèrent selon la
grâce qui nous a été accordée. Est-ce le don de prophétie ? Qu’on l’exerce en
accord avec la foi. L’un a-t-il le don du service ? Qu’il serve. L’autre celui
d’enseigner ? Qu’il enseigne. Tel autre celui d’exhorter ? Qu’il exhorte. Que
celui qui donne le fasse sans calcul, celui qui préside, avec zèle, celui qui
exerce la miséricorde, avec joie… (Romains 12,4-8).
· Il y a diversité de dons de la grâce, mais
c’est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur ;
diversité de modes d’action, mais c’est le même Dieu qui, en tous, met tout en
œuvre. A chacun est donnée la manifestation de l’Esprit en vue du bien de tous
(1 Corinthiens 12,4-7).
· Mais tout cela, c’est l’unique et même Esprit
qui le met en œuvre, accordant à chacun des dons personnels divers, comme il
veut. (1 Corinthiens 12,12)
Que chacun donc cherche à exercer ses dons, et s’il ne sait
comment aider matériellement la communauté, qu’il la serve par la prière.
Patrick Le Carvèse
Laïc de l’Église
orthodoxe, ancien fonctionnaire du ministère des Finances et spécialiste de la
période napoléonienne, Patrick Le Carvèse a été choriste dans divers paroisses
et ensembles religieux.
Source : https://www.chroniquesdusycomore.com/a-propos-du-chant-des-fideles-au-cours-des-offices-orthodoxes/