mardi 14 avril 2026

 

Baptiste Detombe : “Avec OpenClaw,

l’IA n’a plus de frontières claires”


I Shutterstock

Mathilde de Robien 

- publié le 10/04/26

OpenClaw, agent d'intelligence artificielle capable de réaliser de nombreuses tâches à la place de l’utilisateur, laisse entrevoir certaines dérives : dépossession de soi, transfert de responsabilité, fuite de données… En "open source", il pourrait se développer rapidement en Occident. Décryptage avec Baptiste Detombe, expert en révolution numérique et auteur de "L’Homme démantelé" (Artège).


L’Europe va-t-elle tomber dans les pinces d’OpenClaw ? Il s’agit bien de pinces puisque le logo de l’entreprise chinoise ayant généré ce nouvel agent d'intelligence artificielle représente… un homard rouge. Développé par l’autrichien Peter Steinberger et déposé sur Github en novembre 2025, OpenClaw est devenu, en moins de six mois, le projet open source (c'est-à-dire dont le code source peut être utilisé, modifié et partagé librement par quiconque) le plus téléchargé de l’histoire. Cet agent IA réalise tout ce qu’un humain peut faire depuis un ordinateur, à condition que l'utilisateur lui ait accordé les autorisations nécessaires. OpenClaw peut ainsi réserver des billets d’avion, commander un Uber, faire des courses en ligne, émettre un virement bancaire, envoyer des mails, poster des messages sur les réseaux sociaux… tout ceci à votre place !

La spécificité de cette plateforme tient d'abord à son interface : plus besoin de se connecter à une application dédiée, vous pouvez formuler vos demandes directement via une messagerie instantanée comme WhatsApp ou Telegram. Mais la véritable révolution d’OpenClaw réside dans son autonomie : une fois que l’utilisateur a formulé sa demande, l’agent IA a carte blanche pour la réaliser. "L'IA n'est plus un outil auquel on a accès de temps à autre, mais devient maîtresse d'actions qui autrefois nous revenaient pleinement", souligne Baptiste Detombe. OpenClaw est basé sur une intelligence artificielle dite "agentique". L’IA agentique se concentre sur la prise de décisions plutôt que sur la création de nouveaux contenus. Elle est utilisée dans la conception de véhicules autonomes, le trading financier, la rationalisation des tâches administratives, les soins de santé, la logistique et les assistants virtuels (comme OpenClaw). L’IA agentique est conçue pour agir de manière autonome et a la capacité de poursuivre des objectifs complexes avec une supervision humaine limitée. L’IA agentique est proactive tandis que l’IA générative est réactive selon les demandes des utilisateurs. Une révolution dans l’univers de l’intelligence artificielle qui soulève bien des interrogations face aux risques de dérives.

Baptiste Detombe

Aleteia : En quoi OpenClaw, basé sur une IA agentique, constitue-t-il une révolution par rapport à l’IA générative popularisée par ChatGPT ?
Baptiste Detombe : ChatGPT, et de manière générale l'ensemble des IA génératives, sont limités à une messagerie. C’est-à-dire qu’il y a une interface à laquelle il faut accéder pour entrer en communication avec l'IA. Aujourd'hui, avec OpenClaw, ce périmètre numérique donné à l'IA éclate en morceaux. L'IA obtient ainsi une forme d'omnipotence, selon ce qu'on lui laisse comme marge de manœuvre. Pour la première fois, l'IA n'a plus de frontières claires et établies avec l'interface numérique. L'IA n'est plus un outil auquel on a accès de temps à autre, mais devient maîtresse d'actions qui autrefois nous revenaient pleinement. L'IA n'est plus simplement là à répondre à nos demandes en cas de besoin. Elle est dotée pour la première fois d'une forme d'autonomie et donc de capacité propre à prendre des décisions selon les consignes qu'on lui a données en amont.

Si on laisse une forme d'autonomie à la machine, cela signifie qu’elle peut prendre des initiatives qui ne correspondent pas à ce que l’utilisateur aurait attendu d’elle.

Quelles sont selon vous les dérives possibles liées au développement de l’IA agentique ?
Il y en a plusieurs. D’abord, si on laisse une forme d'autonomie à la machine, cela signifie qu’elle peut prendre des initiatives qui ne correspondent pas à ce que l’utilisateur aurait attendu d’elle. Il y a en ce sens un risque de dépossession. On n'est pas à l'abri d'un message formulé de manière ambiguë parce que l'IA a mal maîtrisé les codes qui étaient les nôtres. Ensuite, il y a une question de responsabilité. L’IA agentique agit en notre nom, par le virement bancaire qu'elle fera, le message qu'elle enverra, l'appel qu'elle programmera. C’est donc nous qui sommes responsables d'une action sur laquelle nous avons finalement peu de prise. Il y a une forme de déresponsabilisation de l'action.

Le projet a été pensé pour que cette IA puisse "tout faire", mais le système de protection des données personnelles paraît léger et des dérives ont déjà été constatées, n'est-ce pas un énorme défaut ?
Si. OpenClaw fonctionne avec les données hébergées sur notre téléphone ou notre ordinateur. Il a un accès direct aux données personnelles et confidentielles, ce qui pose une question évidente de cybersécurité, notamment en ce qui concerne les données bancaires. Mais elle a aussi accès aux réseaux sociaux, à la messagerie professionnelle... Comme il s’agit d’une IA autonome, il y a plus de difficultés à mettre en place les barrières de cybersécurité qui sont autrement exigibles, il y a un risque de fuites de données massives. C'est une des raisons pour lesquelles la Chine a limité l'usage d'OpenClaw auprès de l'administration publique et des entreprises d’État.

Dans un cadre géopolitique en proie à des tensions, il y a peu de risque que beaucoup d'entreprises occidentales mettent en place OpenClaw.

Le mois dernier, des files d’attente de plusieurs milliers de personnes se sont formées dans les grandes villes chinoises devant des permanences d’ingénieurs aidant les citoyens à installer OpenClaw sur leur téléphone. Pensez-vous qu’OpenClaw va se démocratiser en France ?
Comme le dit Jacques Ellul, nous sommes entrés dans un système technicien qui se caractérise par la recherche effrénée d'efficacité. Or une IA agentique est plus efficace qu’une masse humaine. Sans compter qu’elle sera moins vulnérable à l'erreur humaine. Donc, pour une entreprise privée, c'est extrêmement utile d'avoir accès à cette IA. S'il y a un gain d'efficacité économique, l’IA agentique sera amenée à être appliquée à l'échelle industrielle. En revanche, dans un contexte géopolitique marqué par de fortes tensions, les entreprises occidentales pourraient rester réticentes à adopter des logiciels trop étroitement liés à l’écosystème chinois au vu de la popularité que le logiciel rencontre au sein de l’Empire du milieu. Néanmoins, la nature ouverte d’OpenClaw permet à des startups américaines ou européennes d’en développer des versions souveraines et sécurisées. Ces déclinaisons locales ou régionales pourraient s’imposer comme la norme au sein d’entreprises privées occidentales.

Source : Aleteïa