Baptiste
Detombe : “Avec OpenClaw,
l’IA n’a plus de frontières claires”
- publié le 10/04/26
OpenClaw, agent
d'intelligence artificielle capable de réaliser de nombreuses tâches à la place
de l’utilisateur, laisse entrevoir certaines dérives : dépossession de
soi, transfert de responsabilité, fuite de données… En "open source",
il pourrait se développer rapidement en Occident. Décryptage avec Baptiste
Detombe, expert en révolution numérique et auteur de "L’Homme
démantelé" (Artège).
L’Europe
va-t-elle tomber dans les pinces d’OpenClaw ? Il
s’agit bien de pinces puisque le logo de l’entreprise chinoise ayant généré ce
nouvel agent d'intelligence artificielle représente… un homard rouge. Développé
par l’autrichien Peter Steinberger et déposé sur Github en novembre 2025, OpenClaw est
devenu, en moins de six mois, le projet open source (c'est-à-dire
dont le code source peut être utilisé, modifié et partagé librement par
quiconque) le plus téléchargé de l’histoire. Cet agent IA réalise tout ce qu’un
humain peut faire depuis un ordinateur, à condition que l'utilisateur lui ait
accordé les autorisations nécessaires. OpenClaw peut ainsi réserver des billets
d’avion, commander un Uber, faire des courses en ligne, émettre un virement bancaire,
envoyer des mails, poster des messages sur les réseaux sociaux… tout ceci à
votre place !
La spécificité de cette plateforme tient d'abord à son
interface : plus besoin de se connecter à une application dédiée, vous
pouvez formuler vos demandes directement via une messagerie instantanée comme
WhatsApp ou Telegram. Mais la véritable révolution d’OpenClaw réside dans son
autonomie : une fois que l’utilisateur a formulé sa demande, l’agent IA a
carte blanche pour la réaliser. "L'IA n'est plus un outil auquel on a
accès de temps à autre, mais devient maîtresse d'actions qui autrefois nous
revenaient pleinement", souligne Baptiste Detombe. OpenClaw est basé sur
une intelligence artificielle dite "agentique". L’IA agentique se
concentre sur la prise de décisions plutôt que sur la création de nouveaux
contenus. Elle est utilisée dans la conception de véhicules autonomes, le
trading financier, la rationalisation des tâches administratives, les soins de
santé, la logistique et les assistants virtuels (comme OpenClaw).
L’IA agentique est conçue pour agir de manière autonome et a la capacité de
poursuivre des objectifs complexes avec une supervision humaine limitée. L’IA
agentique est proactive tandis que l’IA générative est réactive selon les
demandes des utilisateurs. Une révolution dans l’univers de l’intelligence
artificielle qui soulève bien des interrogations face aux risques de dérives.
Baptiste Detombe
Aleteia :
En quoi OpenClaw, basé sur une IA agentique, constitue-t-il une révolution par
rapport à l’IA générative popularisée par ChatGPT ?
Baptiste Detombe : ChatGPT, et de manière générale l'ensemble des IA
génératives, sont limités à une messagerie. C’est-à-dire qu’il y a une
interface à laquelle il faut accéder pour entrer en communication avec l'IA.
Aujourd'hui, avec OpenClaw, ce périmètre numérique donné à l'IA éclate en
morceaux. L'IA obtient ainsi une forme d'omnipotence, selon ce qu'on lui laisse
comme marge de manœuvre. Pour la première fois, l'IA n'a plus de frontières
claires et établies avec l'interface numérique. L'IA n'est plus un outil auquel
on a accès de temps à autre, mais devient maîtresse d'actions qui autrefois
nous revenaient pleinement. L'IA n'est plus simplement là à répondre à nos
demandes en cas de besoin. Elle est dotée pour la première fois d'une forme
d'autonomie et donc de capacité propre à prendre des décisions selon les
consignes qu'on lui a données en amont.
Si on laisse une forme d'autonomie à la machine, cela signifie
qu’elle peut prendre des initiatives qui ne correspondent pas à ce que
l’utilisateur aurait attendu d’elle.
Quelles
sont selon vous les dérives possibles liées au développement de l’IA agentique
?
Il y en a plusieurs. D’abord, si on laisse une forme d'autonomie à la machine,
cela signifie qu’elle peut prendre des initiatives qui ne correspondent pas à
ce que l’utilisateur aurait attendu d’elle. Il y a en ce sens un risque de
dépossession. On n'est pas à l'abri d'un message formulé de manière ambiguë
parce que l'IA a mal maîtrisé les codes qui étaient les nôtres. Ensuite, il y a
une question de responsabilité. L’IA agentique agit en notre nom, par le
virement bancaire qu'elle fera, le message qu'elle enverra, l'appel qu'elle
programmera. C’est donc nous qui sommes responsables d'une action sur laquelle
nous avons finalement peu de prise. Il y a une forme de déresponsabilisation de
l'action.
Le projet
a été pensé pour que cette IA puisse "tout faire", mais le système de
protection des données personnelles paraît léger et des dérives ont déjà été
constatées, n'est-ce pas un énorme défaut ?
Si. OpenClaw fonctionne avec les données hébergées sur notre téléphone ou notre
ordinateur. Il a un accès direct aux données personnelles et confidentielles,
ce qui pose une question évidente de cybersécurité, notamment en ce qui
concerne les données bancaires. Mais elle a aussi accès aux réseaux sociaux, à
la messagerie professionnelle... Comme il s’agit d’une IA autonome, il y a plus
de difficultés à mettre en place les barrières de cybersécurité qui sont
autrement exigibles, il y a un risque de fuites de données massives. C'est une
des raisons pour lesquelles la Chine a limité l'usage d'OpenClaw auprès de
l'administration publique et des entreprises d’État.
Dans un cadre géopolitique
en proie à des tensions, il y a peu de risque que beaucoup d'entreprises
occidentales mettent en place OpenClaw.
Le mois
dernier, des files d’attente de plusieurs milliers de personnes se sont formées
dans les grandes villes chinoises devant des permanences d’ingénieurs aidant
les citoyens à installer OpenClaw sur leur téléphone. Pensez-vous qu’OpenClaw
va se démocratiser en France ?
Comme
le dit Jacques Ellul, nous sommes entrés dans un système technicien qui se
caractérise par la recherche effrénée d'efficacité. Or une IA agentique est
plus efficace qu’une masse humaine. Sans compter qu’elle sera moins vulnérable
à l'erreur humaine. Donc, pour une entreprise privée, c'est extrêmement utile d'avoir
accès à cette IA. S'il y a un gain d'efficacité économique, l’IA agentique sera
amenée à être appliquée à l'échelle industrielle. En revanche, dans un contexte
géopolitique marqué par de fortes tensions, les entreprises occidentales
pourraient rester réticentes à adopter des logiciels trop étroitement liés à
l’écosystème chinois au vu de la popularité que le logiciel rencontre au sein
de l’Empire du milieu. Néanmoins, la nature ouverte d’OpenClaw permet à des
startups américaines ou européennes d’en développer des versions souveraines et
sécurisées. Ces déclinaisons locales ou régionales pourraient s’imposer comme
la norme au sein d’entreprises privées occidentales.
Source : Aleteïa