Le déserteur : Boris Vian
Monsieur le
Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter
Depuis que je suis
né
J'ai vu mourir mon père
J'ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Qu'elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers
Quand j'étais
prisonnier
On m'a volé ma femme
On m'a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins
Je mendierai ma
vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens
Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir
S'il faut donner
son sang
Allez donner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'armes
Et qu'ils pourront tirer.
***
Vidéos
sur YouTube, groupes sur Telegram...
En
Ukraine, comment la fuite des hommes
en âge de
combattre s'organise en ligne
Article rédigé parfranceinfo
- Anaïs Bard pour
"Envoyé spécial"
France Télévisions
Publié le 16/04/2026
Depuis le début de la guerre en février 2022, plus de
30 000 hommes ont franchi illégalement la frontière entre l'Ukraine et la
Roumanie. "Envoyé spécial" a pu entrer en contact avec certains de
ces déserteurs.
Sur YouTube, la cueillette de champignons semble être devenue
la nouvelle passion d'Ukrainiens, avec une préférence pour les espèces trouvées
sur le chemin de la Roumanie. De nombreuses vidéos aux titres énigmatiques
circulent sur la plateforme, comme "Nous
apprenons à cueillir des champignons en Roumanie"(Nouvelle fenêtre), "J'ai
décidé d'aller en Roumanie pour cueillir des champignons"(Nouvelle
fenêtre) ou encore "Comment
récolter des champignons en Ukraine pour les vendre en Roumanie"(Nouvelle
fenêtre). D'autres racontent les aventures de randonneurs ukrainiens qui
traversent la frontière roumaine sans s'en rendre compte : "En
randonnée dans les Carpates... Nous nous sommes retrouvés par hasard en
Roumanie"(Nouvelle fenêtre) mais aussi "Comment
j'ai quitté l'Ukraine par accident pour la Roumanie"(Nouvelle fenêtre)...
Derrière ces vidéos se cachent en réalité des hommes qui ont décidé de fuir l'Ukraine par les Carpates et la Roumanie. Une évasion de grande ampleur, organisée et illégale. Car, depuis février 2022 et le début de la guerre contre la Russie, les hommes âgés de 23 à 60 ans n'ont plus le droit de quitter le territoire : l'Etat se réserve le droit de mobiliser et d'envoyer sur le front tout Ukrainien en âge de combattre et jugé apte. Discrètement, certains s'échappent. Au total, 35 320 hommes ont franchi illégalement la frontière entre les deux pays depuis l'invasion russe, rapporte la police des frontières roumaine. Ceux qui ont déjà franchi le pas racontent leur périple sur YouTube ou dans des groupes Telegram. "Envoyé spécial", qui diffuse jeudi 16 avril un reportage sur les déserteurs ukrainiens, vous raconte comment la fuite s'organise.
Des
conseils pour bien choisir son matériel
Dans les vidéos qu'"Envoyé spécial" a visionnées, il
est d'usage de raconter son périple en longueur : sa traversée clandestine
du pays jusqu'à la zone transfrontalière, son périple dans les montagnes, son
passage de la frontière avec découpage des barbelés... Ces récits audios sont
le plus souvent illustrés par des diaporamas photos ou des selfies floutés pris
au cours du voyage. Rares sont ceux qui osent montrer leur visage une fois la
traversée effectuée.
Une fois sorti du pays, la plupart d'entre eux s'immortalisent
avec un doigt d'honneur en direction de l'Ukraine, quand d'autres se
photographient au poste de la police des frontières avec leur certificat de
protection européenne, un document remis par les pays européens limitrophes à
tous les Ukrainiens qui posent le pied dans l'Union européenne. Ce sésame leur
permet de vivre et travailler légalement dans le pays d'arrivée.
Des chaînes YouTube, comme celle de la Communauté du
champignon(Nouvelle fenêtre) ou du Mouvement ukrainien de
la liberté(Nouvelle fenêtre), renvoient vers des groupes Telegram aux
milliers d'abonnés qu'"Envoyé spécial" a pu rejoindre. L'un d'entre
eux rassemble plus de 40 000 personnes : des candidats au départ ou
des exilés volontaires qui ont déjà passé la frontière. Ces groupes très
structurés sont organisés avec différentes sections thématiques et selon les
destinations visées (Moldavie, Roumanie, Pologne, Biélorussie...). La
destination la plus renseignée est la Roumanie, par le chemin des Carpates.
Certains Ukrainiens passés en Roumanie se prennent en photo
avec le certificat de protection européenne,
qui leur permet de vivre et
travailler dans le pays d'arrivée. (FRANCE TELEVISIONS)
Dans l'onglet "Matériel", par exemple, les membres
conseillent des modèles de chaussures de randonnée, débattent sur la résistance
au froid extrême de tel duvet ou de telle tente, partagent les meilleures
tenues de camouflage et des références de sachets de nourriture lyophilisée...
Tout l'inventaire nécessaire pour marcher et survivre en montagne y est évoqué,
jusqu'au modèle de pince pour couper les barbelés de la frontière. Dans
l'onglet "Préparation physique", les membres évoquent les programmes
d'entraînement, en s'échangeant des exercices spécifiques pour tenir la
distance sur plusieurs jours de marche en terrain montagneux et accidenté.
La peur
d'être envoyés de force au front
Au milieu de ces milliers d'anonymes, cachés derrière un
avatar impersonnel, "Envoyé spécial" a pu discuter avec Yuri*. Ce
jeune homme de 27 ans constitue le profil type des membres que l'on croise dans
ces groupes Telegram, désespérés et prêts à tout pour fuir la guerre. En
janvier, quand nous le contactons, cet habitant d'une grande ville ukrainienne
a commencé à s'entraîner. "Je vis dans un immeuble de 25 étages et je
monte et descends les escaliers tous les jours pour rester en forme physique.
Je prépare et achète progressivement du matériel de randonnée en montagne",
raconte-t-il à "Envoyé spécial". Yuri a reçu l'ordre de se
mobiliser mais il refuse de combattre. Il ne veut pas servir de "bouclier
humain contre la Russie de Poutine" et souhaite construire une vie
loin de la guerre.
"Je veux vivre plutôt que de passer mes journées à penser
à survivre."
Yuri,
déserteur ukrainien
Yuri affirme ne plus sortir de chez lui de peur d'être arrêté
et envoyé sur le front. "On me recherche parce que je ne me suis pas
présenté au centre de recrutement militaire. Je ne peux même pas aller
chez le dentiste ou à l'hôpital normalement, car on me dénoncerait rapidement
et on m'emmènerait à la police, et de là, à la guerre, témoigne-t-il. En
ce qui concerne les produits alimentaires et tout le reste, mon frère cadet
m'apporte tout à la maison. J'ai pris un chat dans la rue pour ne pas être
triste tout seul."
"Je reste à la maison depuis un an et demi, je ne sors
pas du tout. Je ne peux plus travailler, je n'ai plus d'argent pour
vivre."
L'exil lui apparaît comme la seule issue possible : "Je
suis tellement fatigué de tout ça que j'ai décidé de risquer ma vie car c'est
devenu insupportable." Comme beaucoup d'hommes de ces communautés,
Yuri est très critique envers le président Volodymyr Zelensky et estime
que "l'Ukraine a commencé à se transformer en une prison de haute
sécurité".
Un projet
passible de quinze ans de prison
Yuri a choisi de partir au printemps et cherche quelqu'un pour
faire ce voyage dangereux avec lui : "Il n'est pas facile de
trouver un partenaire. On ne peut faire confiance à personne car il y a
beaucoup d'agents infiltrés et de policiers dans ces groupes." Les
groupes Telegram servent ainsi de points de rencontre, chacun se mettant en
quête du partenaire idéal, en bonne forme physique, auprès duquel risquer sa
vie.
Mais dans ces groupes ouverts à tous, personne ne peut dire
qui se cache derrière les milliers d'avatars anonymes. Selon les
administrateurs, qui dénoncent parfois publiquement les profils suspects, des
garde-frontières et des membres des services de renseignement ukrainiens
surveillent ces groupes. En Ukraine, déserter est passible de quinze ans de prison.
Alors chacun se fait discret et les informations échangées sur les itinéraires
restent volontairement floues, pour éviter que le trajet de l'exil ne soit
coupé par les autorités ukrainiennes.
pour chercher un compagnon avec qui fuir. (FRANCE TELEVISIONS)
Lors de certains échanges, des anonymes ont confirmé à
"Envoyé spécial" être là pour dissuader les hommes de partir. "Je
suis là pour sauver la vie des personnes qui vont partir. Je suis contre ces
randonnées. C'est pourquoi je n'incite pas les gens à partir. Tout ce qui est
fait illégalement est dangereux", nous écrit l'un d'entre eux en privé,
comme une forme d'avertissement.
Des
hommes opposés à la loi martiale
Pour éviter les contrôles et échapper aux garde-frontières, la
carte interactive No
Escape(Nouvelle fenêtre), particulièrement commentée, recense les
arrestations pour tentative de fuite illégale du territoire. Avec quelques
jours de délai, l'application collecte les données sur les arrestations des
fuyards : lieu, sanction... Objectif : essayer d'échapper aux
contrôles resserrés mis en place dans les zones transfrontalières par la
police.
Son créateur, Bogdan*, a quitté le pays en août 2024 et vit
désormais à Bucarest avec sa femme et son enfant. Lui aussi s'est préparé grâce
aux ressources trouvées sur internet.
"Je suis tombé par hasard sur des vidéos YouTube montrant
comment les Ukrainiens quittent le pays de différentes manières, légalement ou
illégalement. Et peu de temps après, je me suis préparé à traverser la
frontière ukraino-roumaine."
Bogdan,
déserteur ukrainien
Trois mois de préparation dans la clandestinité ont été
nécessaires : "D'abord, je me suis entraîné physiquement, en
marchant 15 km par jour dans la forêt. J'ai passé des nuits d'entraînement dans
une tente, j'ai appris à utiliser l'équipement de survie en forêt. J'ai étudié
diverses sources pour savoir comment traverser les montagnes et la nature
sauvage en toute sécurité, comment éviter les garde-frontières et quelle
stratégie adopter pour atteindre mon objectif. J'ai tracé mon itinéraire de
passage de la frontière à l'aide de différentes cartes", détaille
Bogdan.
Il a donc créé sa propre communauté pour aider les hommes à
quitter le pays, motivé par des opinions politiques hostiles au gouvernement
ukrainien. Comme de nombreux hommes croisés sur Telegram, il pense que la loi
martiale, en vigueur depuis février 2022, entrave la démocratie : "Le
système et la société ne vivent que pour envoyer des hommes à la guerre. Mais
en réalité, les civils ukrainiens ne voient aucun sens à mourir pour les
ambitions politiques du président."
D'après Bogdan, sa communauté est l'une des rares à proposer
une aide totalement gratuite : "Certains gagnent de l'argent en
fournissant des services pour passer la frontière", assure-t-il. Une
véritable économie parallèle s'est créée autour de l'exil de ces hommes.
Certains administrateurs monnayent leurs conseils et proposent à leurs abonnés
de payer pour avoir accès à des groupes privés et sécurisés sur lesquels
s'échanger de vraies informations pour quitter le pays.
* Les prénoms ont été modifiés pour des raisons de sécurité.
Regardez le reportage
"Soldats ukrainiens : la grande évasion" dans l'émission "Envoyé
spécial" diffusée, jeudi 16 avril, à partir de 21 heures, sur France 2,
franceinfo et france.tv.
qu'un héros mort" :
un déserteur ukrainien s'est confié
à "Envoyé spécial"
Publié le 16/04/2026
France Télévisions
Il était l'un de ces soldats ukrainiens prêts à tout pour fuir
une guerre interminable, même à traverser à la nage une rivière gelée pour
franchir la frontière et rejoindre la Roumanie. Dans un village roumain qui
borde la Tisza, "Envoyé spécial" a recueilli le récit d'un engagé
volontaire aujourd'hui désabusé et "très en colère contre le
pouvoir".
Après quatre années d'une guerre qui s'éternise, les soldats
ukrainiens sont de plus en plus nombreux à s'échapper du front, épuisés et
traumatisés. Depuis 2022, c'est près d'un soldat sur cinq, soit plus de
250 000 hommes, qui auraient déserté ou ne seraient pas rentrés de
permission. La moitié de ces défections auraient eu lieu en 2025.
Pour fuir la guerre en Ukraine et la mobilisation obligatoire,
certains tentent de rejoindre clandestinement la Roumanie voisine. Soit en
traversant les montagnes des Carpates, à pied dans la neige, soit en se jetant
dans les courants gelés de la Tisza, la rivière qui longe la frontière. Les
deux itinéraires sont risqués et ont déjà coûté la vie à des dizaines d'hommes.
Celui qui s'est confié à "Envoyé spécial" et se fait
appeler Bogdan s'en est sorti indemne. Un matin d’avril 2024, lors d'une
permission, il a ouvert des barbelés, a sauté dans la Tisza et l'a traversée à
la nage. Le sentiment d’avoir abandonné ses frères d’armes le tourmente
parfois, mais il préfère "être un traître vivant plutôt qu’un héros
mort." D'ailleurs, ceux du front avec qui il est resté en contact ne
comprennent pas ses scrupules : "Réjouis-toi d’être à
l’étranger. Ici, tout le monde pense à partir", lui disent-ils.
Manque de nourriture et de munitions, corruption...
Bogdan s'était engagé volontairement. Il raconte la découverte
de "l'adrénaline, intense", en première ligne à Kherson,
mais aussi, selon lui, la corruption de certains officiers : "Il
y a des gars qui sont restés sept mois sans faire une seule sortie de
combat", affirme-t-il.
"Dans notre peloton, on était 24. En réalité, 12 allaient
sur les positions. Ceux qui ne voulaient pas y aller donnaient la moitié de
leur salaire au commandant. Et le commandant faisait les papiers comme si tu
allais au combat, alors que les gars n’y allaient pas."
Un soldat ukrainien réfugié en Roumanie
De chauffeur sur le front, Bogdan devient sapeur. De nuit,
avec son équipe, il est chargé de poser des mines défensives ou du
barbelé, "à 100 mètres, parfois 50 mètres des positions
russes, sous le feu des mitrailleuses". Le danger est permanent et
les hommes manquent de tout. Et d'abord de munitions : "On nous
disait : 'Les gars, si vous voyez une mine quelque part, allez la
récupérer pour l’utiliser pour nos positions.' Alors, on allait démonter des
mines russes." De médicaments et de nourriture aussi : "On
nous donnait des conserves et des produits que même les chiens ne voulaient pas
manger." C'est le règne, dit-il, de la débrouille, avec l'aide
précieuse de "bénévoles et de gens ordinaires".
"On ne nous a rien appris, on nous a dit d'y aller"
Il s'est accommodé du manque, mais ce qui l'a décidé à fuir la
guerre, ce sont ce qu'il considère comme de mauvaises décisions tactiques et
l'incompétence de certains commandants. Elles auraient causé, selon lui, la
mort de nombreux soldats.
Sur le front, Bogdan raconte avoir mis en garde six hommes
marchant ensemble vers leurs positions, en toute ignorance du danger d'avancer
groupés. "On ne nous a rien appris, on nous a dit d’y
aller", lui auraient-ils répondu. "Les mortiers ont commencé
à tirer, les mitrailleuses, les lance-grenades, c’était l’enfer ! Et
malheureusement, ils sont tous restés là-bas. Les six sont morts", déplore
Bogdan. L'ancien soldat se dit "très en colère contre le
pouvoir" ukrainien, plus encore que contre les Russes...
Extrait de "Soldats ukrainiens : la grande
évasion", à voir dans "Envoyé spécial(Nouvelle fenêtre)" le 16 avril
2026.