Ce que
révèle l’image de Donald Trump
en
“Christ thaumaturge”
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"Aujourd'hui les catholiques
et demain les orthodoxes"
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Capture d’écran Truth Social Donald Trump
Image générée par IA et publiée sur Truth Social représentant
Trump sous les traits de Jésus-Christ après avoir critiqué le pape Léon XIV.
- publié le 14/04/26
Aleteïa
Quand Donald Trump critique lourdement le pape Léon XIV et
poste une image de lui en Christ thaumaturge, il ne fait pas que de la
provocation. L’historien de l’art Pierre Téqui montre comment une esthétique
protestante et mormone a façonné une grammaire visuelle américaine populaire,
révélatrice d’une forme de nationalisme chrétien toujours soupçonneux à l’égard
du catholicisme.
Au matin du 13 avril, les catholiques européens se sont réveillés
saisis par la charge que Donald Trump a adressée au pape
Léon XIV. Celui-ci ne s’est pas contenté d’un long texte irrévérencieux :
il a également diffusé une image générée par intelligence artificielle le
représentant en Christ, dans une posture de guérisseur providentiel, saturée de
drapeaux, d’aigles, d’armée, de lumière céleste et de références nationales.
Face au tollé suscité, le Président a supprimé cette douteuse publication et
s’est justifié en bredouillant qu’il pensait que l’image le représentait en un
médecin faisant partie de la Croix-Rouge.
L’image
et le texte
Il ne faut pas être dupe de cette reculade. Mieux encore, sans
doute n’est-il pas inutile, pour comprendre ce qui se joue ici, de rapprocher
cette image pseudo-christique de la charge dirigée contre le Pape. On peut même
avancer que l’image et le texte constituent un diptyque d’une remarquable
cohérence. D’un côté, Donald Trump rabaisse le Pape au rang d’adversaire
politique, comme si celui-ci n’était légitime qu’à condition de ratifier le
récit national trumpien ; de l’autre, il livre une image qui lie
étroitement la nation, Dieu et sa propre personne dans une composition qui, si
elle est outrancière, n’en demeure pas moins révélatrice d’une certaine
conception protestante américaine de la nation.
Donald Trump, représenté par l’intelligence artificielle en Jésus-Christ.
Il importe, pour un public catholique français, de comprendre cette image en distinguant deux niveaux : l’intention de provocation politique, certes, mais aussi le stock visuel mobilisé. Cette image, produite par des algorithmes américains à partir de requêtes formulées dans un contexte culturel précis, est parfaitement lisible et émotionnellement efficace pour certains segments de la société américaine. Si elle paraît outrancière jusqu’au grotesque, si elle a choqué jusque dans son propre camp, elle n’en demeure pas moins profondément américaine. Pour comprendre pourquoi un tel visuel "fonctionne" aux États-Unis, il faut se souvenir que le protestantisme américain n’est pas, historiquement, un désert iconique. Il a produit une culture visuelle de masse faite d’images qui ont façonné durablement la perception populaire du religieux.
Des
Christs de studio
Un jalon majeur en est le portrait Head of Christ (1940)
de Warner Sallman, dont la diffusion massive a imposé l’image d’un "Jésus
sentimental" : proche, apaisé, accessible, aux traits européanisés.
Cette œuvre, produite par un peintre membre de l’Evangelical Covenant Church, a
contribué à fixer une grammaire visuelle structurée autour de trois
éléments : un réalisme immédiatement lisible, une douceur émotionnelle du
visage et une lumière enveloppante comme signe explicite de la grâce.
Portrait Head of Christ (1940) de Warner Sallman
À cette tradition s’ajoute une autre source essentielle :
l’esthétique mormone. La culture visuelle de l’Église de Jésus-Christ des
saints des derniers jours s’est largement diffusée aux États-Unis, et continue
d’irriguer les imaginaires contemporains via les banques d’images numériques.
Les artistes comme Del Parson, Greg Olsen ou Robert T. Barrett ont produit un
corpus d’images christocentrées, standardisées, destinées à l’enseignement
doctrinal. Leur uniformité stylistique frappe. On relève les mêmes
constantes : la lisibilité narrative, le réalisme illustratif et
l’historicité supposée. Le Jésus américain y prend volontiers l’allure d’un
portrait de studio, où la frontalité, la lumière dorée et la proximité
affective construisent une relation directe avec le spectateur.
Les Christs de Del Parson offrent sans doute la clé la plus
immédiate de lecture de l’image de Trump. On y retrouve la robe blanche
associée au manteau rouge, la frontalité du portrait, la douceur émotionnelle
et la lumière enveloppante, auxquels s’ajoute ici le geste de l’imposition des
mains, emprunté à la narration évangélique populaire. Les intelligences
artificielles, entraînées sur ce corpus, en ont absorbé les codes : elles
recomposent spontanément cette iconographie. Et c’est parce que cette image est
si omniprésente qu’aucun Américain ne s’y est trompé.
Symboles
religieux et narration patriotique
La scène du "Trump guérisseur" mobilise les ressorts
du réalisme dévotionnel mormon, tout en les hybridant avec un autre registre,
cette fois politique. Car un second modèle s’impose, extérieur au champ
strictement religieux : la peinture politico-conservatrice de Jon
McNaughton. Son imagerie, conçue pour la circulation numérique, associe de
manière systématique symboles religieux et narration patriotique. Dans des
œuvres telles que Legacy of Hope (2020), Trump apparaît au centre
d’un cercle de prière. Hier, avec l’image générée par IA, Trump se faisait
guérisseur. On est passé de la figure du leader soutenu par la prière à celle
du chef thaumaturge.
Cette esthétique, propre à l’univers MAGA, ne relève pas d’un
simple goût : elle constitue une véritable grammaire politique, associant
le héros à la menace, l’apocalypse à la restauration. Pensée pour être
immédiatement lisible, elle recourt à la surcharge symbolique ainsi qu’à la
recherche d’une certaine efficacité émotionnelle. L’arrière-plan de l’image en
fournit la clef. On voit un drapeau surdimensionné, des avions de chasse, des
aigles, des feux d’artifice, des silhouettes célestes et militarisées. Le
message est clair : les États-Unis sont une nation protégée, guérie,
restaurée et le chef en incarne la médiation.
On retrouve ici ce que le célèbre sociologue Robert Neelly
Bellah a nommé la "religion civile américaine" : un système de
croyances, de symboles et de rites, parallèle aux Églises, où la nation se
pense sous le signe d’une vocation transcendante. Cette religion possède aussi
sa grammaire visuelle : sacralisation du drapeau, héroïsation des morts,
liturgie commémorative, investissement d’une transcendance dans les emblèmes
nationaux.
Soupçon
anticatholique
Avec Donald Trump, cette religion civile tend à se fondre dans
le nationalisme chrétien, forme conservatrice du protestantisme qui associe
prospérité nationale et élection divine. L’image du "Trump en Christ"
en constitue une expression particulièrement explicite. Si le Président a
finalement supprimé sa publication, cette composition ne doit pas être
dissociée de l’attaque contre le Pape que Donald Trump n’a pas renié. Cette
image en est le versant iconique. Car si la religion civile s’est montrée
compatible avec nombre de formes protestantes, elle a toujours entretenu un
rapport plus difficile avec le catholicisme. Le texte de Donald Trump reproduit
cette structure de soupçon. Il ne discute pas la doctrine ; il disqualifie
le pape parce qu’il ne pense pas comme l’Amérique de Trump devrait penser. Pour
le président américain, la légitimité de Léon XIV se trouve subordonnée à un
récit politico-national. Lorsqu’il affirme que Robert Prevost n’aurait pas été
élu sans lui, Donald Trump refuse la transcendance de la papauté pour la
réinscrire dans la lutte des puissances terrestres. Le geste est
caractéristique d’un protestantisme politique où l’autorité romaine n’est
tolérée qu’à condition de cesser d’être véritablement romaine.
L’opposition entre Léon et son frère Louis, présenté comme
"all MAGA", en donne la formule la plus nette : elle distingue
le "bon catholique", aligné sur la nation sacralisée, du
"mauvais", qui rappelle une instance morale supérieure à la raison
d’État. On retrouve ici l’un des nœuds anciens de l’anticatholicisme
américain : Rome n’est pas seulement une étrangeté doctrinale, mais une
limite à la souveraineté nationale. Cette inquiétude fut assez forte pour
contraindre John F. Kennedy, en 1960, à affirmer qu’il n’était pas "the
Catholic candidate" mais un candidat démocrate se trouvant être
catholique.
Le salut
par la nation
L’image de Donald Trump en thaumaturge national n’était pas
seulement grotesque : elle était intelligible. Elle procède d’un univers
où salut personnel, bénédiction nationale, puissance militaire et destin
providentiel peuvent se confondre. Une telle fusion place les catholiques dans
une position structurellement inconfortable : patriotes, mais toujours
susceptibles d’être jugés insuffisamment américains dès lors qu’ils invoquent
une autorité universelle. Ce que Donald Trump vise n’est donc pas la religion
en général, mais ce qui, dans le catholicisme, échappe à la captation
nationale. Son anticatholicisme n’est pas doctrinal ; il est un anticatholicisme
de subordination, où la dépendance à Rome se reformule en reproche d’être
"weak" ou "political".
En ce sens, texte et image procèdent d’un même
mouvement : l’un rabaisse, l’autre exalte. Entre les deux se laisse
discerner l’opération consistant à substituer à l’universalité catholique une
sacralité nationale, où le salut ne passe plus par l’Église, mais par la
nation.
La
tentation d’une époque
Cet épisode ne relevait ni d’un simple excès rhétorique, ni
d’une provocation isolée, mais d’un déplacement plus profond. Car ce qui s’est
joué avec ce texte et cette image dépasse la figure de Donald Trump et même la
polémique avec le Pape. Nous avons assisté à une tentative, à peine voilée, de
substituer à l’universalité du christianisme une religion de la nation, où le
salut se confond avec la puissance. Or, il faut le dire avec netteté : le
christianisme ne se laisse pas nationaliser sans se dénaturer. Dès lors que le
Christ devient l’emblème d’un peuple, d’un drapeau ou d’un pouvoir, il cesse
d’être le signe d’un salut offert à tous pour devenir l’argument d’une
domination.
Peut-être est-ce là ce que cette image révèle avec une
franchise involontaire. Non pas la foi d’un homme, mais la tentation d’une
époque : faire de Dieu non plus le juge des nations, mais le garant de
leurs ambitions. Et l’on ne saurait ignorer que, chaque fois que cette
inversion s’opère, ce n’est pas seulement la politique qui s’égare mais
l’Église elle-même qui se trouve compromise.