MÉDITATION
SUR LA FÊTE
AVEC LE PÈRE LEV GILLET
La troisième des grandes fêtes d'été est la commémoration de la mort de la Bienheureuse Vierge Marie, appelée en langage liturgique la " Dormition " de Notre-Dame [64]. C'est, du point de vue liturgique, la plus importante des fêtes de la Vierge. Elle est précédée par un jeûne de deux semaines, le " Carême de la Mère de Dieu ", analogue à celui qui précède la fête de Saint Pierre et Saint Paul ; ce carême commence le 1eraoût et dure jusqu'au 14 août inclus. La fête elle-même a lieu le 15 août.
Beaucoup de traits de cette fête sont empruntés à d'autres
fêtes de la Vierge. Ainsi l'évangile de matines est celui qui relate la visite
de Marie à Élisabeth (Lc 1, 39-56). L'épître (Ph 2, 5-11) et l'évangile (Lc 10,
38-43 – 11, 27-28) de la liturgie sont ceux que nous lisons le 8 septembre, le
jour de la Nativité de Marie ; nous prions nos lecteurs de se reporter à
ce que nous avons déjà dit de ces textes [65]. On remarquera que les portions
de l'Écriture lues le 15 août ne font aucune allusion à la mort de la Sainte
Vierge. C'est dans les chants des vêpres et des matines qu'il faut chercher la
signification particulière que l'Église attribue à la fête du 15 août.
Cette signification est double. Elle se trouve exactement
exprimée dans cette phrase chantée aux vêpres : " La source de
vie est mise au sépulcre et son tombeau devient l'échelle du ciel ".
La première partie de la phrase – " la source de vie est mise au sépulcre "
– indique que nous commémorons la mort de la très sainte Vierge. Si nous
célébrons pieusement, chaque année, les anniversaires de la mort du Précurseur,
des apôtres et des martyrs, à plus forte raison célébrons-nous la mort de la
Mère de Dieu, qui est aussi notre mère, et qui dépasse en sainteté et en gloire
tous les élus [66]. Mais la fête du 15 août est plus que la commémoraison de la
mort de Marie. La deuxième partie de la phrase dit : " … et son
tombeau devient l'échelle du ciel ". La tombe de quiconque est mort
dans le Christ est, d'une certaine manière, une échelle qui conduit au ciel.
Cependant le cas de Marie est exceptionnel. Les textes liturgiques que nous
chantons impliquent autre chose : " Ouvrez larges vos portes et…
accueillez la Mère de la lumière intarissables… Car, en ce jour, le ciel ouvre
son sein pour la recevoir… Les anges chantent ta très sainte Dormition… que
nous fêtons avec foi… Que tout fils de la terre tressaille en esprit… et célèbre
dans la joie la vénérable Assomption de la Mère de Dieu ". On le
voit, il ne s'agit pas seulement de la réception de l'âme de Marie dans le
ciel. Quoique la fête du 15 août ne porte pas, dans le calendrier liturgique
byzantin, le nom de fête de l'Assomption (comme c'est le cas dans l'Église latine),
nos textes expriment la croyance en l'assomption corporelle de Marie. Selon
cette croyance, le corps de Marie n'a pas connu la corruption qui suit la
mort ; il n'est pas resté dans le tombeau ; Marie ressuscitée a été
transportée au ciel par les anges (l'Assomption diffère de l'Ascension en ce
que le Christ s'est élevé lui-même au ciel).
La dormition de Marie est située en dehors – et au-dessus – de
l'histoire. La croyance en la Dormition ne s'appuie ni sur un récit biblique,
ni sur des témoignages historiques scientifiquement recevables [67]. Elle n'a
été l'objet d'aucune définition dogmatique. L'Église n'a, jusqu'ici, imposé à
aucun fidèle d'affirmer le fait de l'Assomption corporelle de Marie. Mais, si
l'affirmation (intérieure ou extérieure) n'est pas exigée par l'Église, on peut
dire que la conscience orthodoxe considérerait la négation active de la
Dormition non seulement comme une témérité, mais comme un blasphème.
D'ailleurs, comment nier un fait qui n'est susceptible d'aucune vérification
historique ? La croyance en la Dormition ne se fonde pas sur des preuves
documentaires. La conscience catholique, éclairée par le Saint-Esprit, s'est
peu-à-peu persuadée que, si " le salaire du péché, c'est la mort (Rm
6,23) ", Marie a dû remporter sur la mort une victoire spéciale [69].
Ainsi que Jésus (et toutes proportions gardées), elle a été glorifiée dans son
corps. C'est cette glorification de la toute pure et toute sainte Mère de Dieu
dans son âme et dans sa chair – et non point tel ou tel symbolisme matériel et
telles ou telles circonstances historiques – qui constitue l'objet de la fête
du 15 août.
La Dormition est la fête, non seulement de Marie, mais de
toute la nature humaine. Car, en Marie, la nature humaine a atteint sa fin. Une
semaine après le début de l'année liturgique nous célébrons la naissance de la
très Sainte Vierge. Deux semaines avant la fin de l'année liturgique, nous
célébrons la mort et la glorification de Marie. Ainsi, associé et subordonné au
cycle de la vie de Jésus, le cycle de la vie de Marie manifeste le destin et le
développement d'une nature humaine entièrement fidèle à Dieu. Avec Marie, c'est
le genre humain qui est emporté et reçu au ciel. Marie a des privilèges qui ne
peuvent pas être les nôtres. Mais ce parfait épanouissement de la grâce en
Marie, que nous admirons le 15 août, nous suggère quelle pourrait être la ligne
de développement d'une âme qui s'appliquerait à faire fructifier en elle-même
les grands dons reçus au cours de l'année liturgique, – le don de Noël, le don de
Pâques, le don de la Pentecôte.
[64] Les origines de cette fête sont assez obscures. Elle
était, en Palestine, célébrée le 15 août dès avant l’an 500. Les Égyptiens la
célébraient aussi, mais le 18 janvier. L’observance du 18 janvier passa
d’Égypte en Gaule au IV e siècle. Parmi les Grecs, les uns suivaient l’usage
palestinien, les autres l’usage égyptien. Au VII e siècle, l’empereur byzantin
Maurice fixa définitivement la fête au 15 août.
[65] Voir chapitre I du tome I.
[66] Nous ne savons ni quand ni quand ni où Marie mourut. Il
existait à cet égard deux traditions dans l’antiquité : d’après l’une,
Marie serait morte à Jérusalem ; d’après l’autre, elle serait morte à
Éphèse.
[67] Certains écrits attribués à l’apôtre Jean, à Meliton de
Sardes et à Denys l’Aréopagite proclament l’Assomption de Marie. Mais ces
écrits sont apocryphes et datent au plus tôt du Ve siècle. Des sermons de
Saint André de Crète et de Saint Jean Damascène parlent aussi de l’Assomption.
Mais ces productions du haut moyen âge byzantin, si intéressantes et édifiantes
du point de vue spirituel, n’ont aucune autorité sur le plan historique. Nous
n’avons pas, relativement à l’Assomption de Marie, ce que nous avons par
rapport à la Résurrection de Jésus ; à savoir, des témoignages contemporains,
directs et concordant.
[68] Rm 6, 23.
[69] Marie était une créature unique, aussi rapprochée de Dieu
qu’il est possible à un être créé. La chair de Jésus était entièrement et
seulement la chair de Marie.
Extrait du livre L'An
de grâce du Seigneur,
signé « Un moine de l'Église d'Orient »,
Éditions AN-NOUR (Liban) ;
Éditions du Cerf, 1988.