Réflexion :
L’État,
la société technicienne
et le
pouvoir de la mort
AFP
D’un côté, l’État régalien se définit comme monopole de la violence légitime et se réserve le droit de déclarer la guerre, d’envoyer des soldats au front, voire d’appliquer, dans certains cas, la peine de mort. De l’autre, l’État-Providence se charge d’encadrer et de discipliner les corps vivants, via des politiques de santé publique visant à réguler la procréation et la mortalité des populations.
En donnant à l’État le pouvoir de désigner les éligibles à la
mort, la loi sur le suicide assisté vient brutalement nous rappeler que l’État
détient un droit de vie et de mort sur ses citoyens, dénonce la philosophe
Marianne Durano.
Dans un chapitre fameux de La Volonté de savoir intitulé
"Droit de mort et pouvoir sur la vie", Michel Foucault définit deux
modalités du pouvoir : d’une part, le droit de vie et de mort sur le corps
des citoyens, d’autre part, l’administration de la vie des individus — leur santé,
leur fécondité, leur mortalité. Face, tu meurs ; pile, je gère. D’un côté,
l’État régalien se définit comme monopole de la violence légitime et se réserve
le droit de déclarer la guerre, d’envoyer des soldats au front, voire
d’appliquer, dans certains cas, la peine de mort. De l’autre, l’État-Providence
se charge d’encadrer et de discipliner les corps vivants, via des politiques de
santé publique visant à réguler la procréation et la mortalité des populations.
Quelles maladies donnent droit à quel traitement ? Doit-on rembourser les
avortements et les PMA ? Quel taux de prise en charge pour tel ou tel
soin ? Cette administration du vivant, affirme Foucault, a peu à peu
supplanté le droit de vie et de mort du souverain sur le corps de ses
sujets :
"La vieille puissance
de mort où se symbolisait le pouvoir souverain est maintenant recouverte
soigneusement par l’administration des corps et la gestion calculatrice de la
vie" (La Volonté de savoir, Gallimard, 1976, p. 183).
La
pouvoir de désigner les éligibles à la mort
La loi sur le suicide assisté votée ce mercredi vient
brutalement nous rappeler que l’État détient un droit de vie et de mort sur ses
citoyens, tout en consacrant le pouvoir gestionnaire des institutions médicales
sur la vie et la mort des individus. C’est une illustration flamboyante et
cynique du bio-pouvoir défini par Michel Foucault. Si le temps des supplices
sur la place publique est heureusement révolu, l’État prétend encore définir
qui est — ou pas — éligible à la mort. Sous couvert de respecter la volonté des
individus, la loi sur la fin de vie établit en réalité une discrimination entre
les corps susceptibles d’être éliminés et ceux qui doivent continuer à vivre.
Que ce soient des médecins qui doivent discerner qui sera ou non susceptible
d’être euthanasié confirme seulement le pouvoir qui leur est délégué par l’État
et la société. Le même Michel Foucault, dans ses premiers ouvrages, avait
analysé le lien entre pouvoir et savoir, l’autorité de l’expert étant la
modalité à travers laquelle s’impose le pouvoir dans une société
libérale :
"Peut-être faut-il
aussi renoncer à toute une tradition qui laisse imaginer qu’il ne peut y avoir
de savoir que là où sont suspendues les relations de pouvoir et que le savoir
ne peut se développer que hors de ses injonctions, de ses exigences et de ses
intérêts. […] Il faut plutôt admettre que le pouvoir produit du savoir
[…] ; que pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre" (Surveiller
et Punir, in M. Foucault (Ed.), Œuvres II, Gallimard, p. 288).
Le salut
est d’ordre technique
C’est le patient qui décide, me répondrez-vous, et pas le
médecin. Si le premier souhaite vivre, le second est sommé de mettre tout en
œuvre pour prolonger son existence et soulager ses souffrances, quel qu’en soit
le prix. Il me semble que ces deux situations ne sont que les deux faces d’une
même médaille : droit de mort et pouvoir sur la vie. Quand le médecin ne
peut plus nous sauver de la mort, ou attend encore de lui qu’il nous sauve de
la vie : dans les deux cas, le salut est d’ordre technique, et son grand
prêtre est en blouse blanche. Dès 1975, Ivan Illich notait déjà cyniquement
dans Némésis médicale :
"Des chefs de service
sélectionnent avec onction un Anglais sur cinq qui souffre d’une insuffisance
rénale et le conditionnent à désirer le rare privilège de mourir à petit feu
grâce à cet instrument de torture qui s’appelle le rein artificiel. Beaucoup de
temps et d’efforts sont consacrés pendant le traitement à empêcher que le
patient ne se suicide durant l’année et parfois les deux années de vie qu’il
gagne quelquefois" (Œuvres complètes, Fayard, p. 647).
À partir du moment où l’on possède les moyens techniques de
prolonger la vie, même souffrante, la mort ne peut advenir que comme une
décision ou comme un échec, jamais comme un événement naturel, et les
succès-mêmes de la médecine finissent par engendrer des situations insolubles,
où la mort, sans cesse différée, devient à la fois impossible et désirable.
Notre société ne connaissant plus d’autre agonie que médicale, il est logique
qu’elle demande désormais aux médecins d’administrer directement la mort. C’est
peut-être un moyen de reprendre le contrôle sur la dernière part de notre vie
qui échappait encore à la gestion technique, cet instant du trépas qui relevait
du mystère, au grand dam des spécialistes de la survie artificielle. Désormais,
même pour mourir, il faudra remplir un formulaire.
Un
suicide collectif à bas-bruit
Toutes les sociétés se sont définies par les rites dont elles
entouraient la mort. Notre civilisation technicienne fait de la mort un geste
technique — ou l’échec d’un geste technique : rien de surprenant à cela.
L’engendrement lui-même n’est-il pas considéré comme le résultat d’un projet,
l’aboutissement d’un processus technique — avec ses pilules, ses prises de
sang, ses machines et ses perfusions ? Il n’est pas non plus étonnant que
l’euthanasie soit votée au moment où le taux de natalité s’effondre
drastiquement. Le pouvoir technique sur le vivant, sans espérance spirituelle,
engendre le triomphe de la mort. Et il ne s’agit pas ici d’une métaphore
grandiloquente. Car pendant que nous légalisons le suicide assisté, notre mode
de vie thermo-consumériste achève de détruire à petit feu la seule planète
habitable dont nous disposons, entérinant ainsi une forme de suicide collectif
à bas-bruit. Et tandis que certains se demandent comment mourir, nous nous
demandons comment nous pourrons simplement vivre.
- publié le 20/07/26
Source : Aleiteia