lundi 20 juillet 2026

 

Réflexion :

L’État, la société technicienne

et le pouvoir de la mort

AFP

D’un côté, l’État régalien se définit comme monopole de la violence légitime et se réserve le droit de déclarer la guerre, d’envoyer des soldats au front, voire d’appliquer, dans certains cas, la peine de mort. De l’autre, l’État-Providence se charge d’encadrer et de discipliner les corps vivants, via des politiques de santé publique visant à réguler la procréation et la mortalité des populations.

 

En donnant à l’État le pouvoir de désigner les éligibles à la mort, la loi sur le suicide assisté vient brutalement nous rappeler que l’État détient un droit de vie et de mort sur ses citoyens, dénonce la philosophe Marianne Durano. 

Dans un chapitre fameux de La Volonté de savoir intitulé "Droit de mort et pouvoir sur la vie", Michel Foucault définit deux modalités du pouvoir : d’une part, le droit de vie et de mort sur le corps des citoyens, d’autre part, l’administration de la vie des individus — leur santé, leur fécondité, leur mortalité. Face, tu meurs ; pile, je gère. D’un côté, l’État régalien se définit comme monopole de la violence légitime et se réserve le droit de déclarer la guerre, d’envoyer des soldats au front, voire d’appliquer, dans certains cas, la peine de mort. De l’autre, l’État-Providence se charge d’encadrer et de discipliner les corps vivants, via des politiques de santé publique visant à réguler la procréation et la mortalité des populations. Quelles maladies donnent droit à quel traitement ? Doit-on rembourser les avortements et les PMA ? Quel taux de prise en charge pour tel ou tel soin ? Cette administration du vivant, affirme Foucault, a peu à peu supplanté le droit de vie et de mort du souverain sur le corps de ses sujets :

"La vieille puissance de mort où se symbolisait le pouvoir souverain est maintenant recouverte soigneusement par l’administration des corps et la gestion calculatrice de la vie" (La Volonté de savoir, Gallimard, 1976, p. 183).

La pouvoir de désigner les éligibles à la mort

La loi sur le suicide assisté votée ce mercredi vient brutalement nous rappeler que l’État détient un droit de vie et de mort sur ses citoyens, tout en consacrant le pouvoir gestionnaire des institutions médicales sur la vie et la mort des individus. C’est une illustration flamboyante et cynique du bio-pouvoir défini par Michel Foucault. Si le temps des supplices sur la place publique est heureusement révolu, l’État prétend encore définir qui est — ou pas — éligible à la mort. Sous couvert de respecter la volonté des individus, la loi sur la fin de vie établit en réalité une discrimination entre les corps susceptibles d’être éliminés et ceux qui doivent continuer à vivre. Que ce soient des médecins qui doivent discerner qui sera ou non susceptible d’être euthanasié confirme seulement le pouvoir qui leur est délégué par l’État et la société. Le même Michel Foucault, dans ses premiers ouvrages, avait analysé le lien entre pouvoir et savoir, l’autorité de l’expert étant la modalité à travers laquelle s’impose le pouvoir dans une société libérale : 

"Peut-être faut-il aussi renoncer à toute une tradition qui laisse imaginer qu’il ne peut y avoir de savoir que là où sont suspendues les relations de pouvoir et que le savoir ne peut se développer que hors de ses injonctions, de ses exigences et de ses intérêts. […] Il faut plutôt admettre que le pouvoir produit du savoir […] ; que pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre" (Surveiller et Punir, in M. Foucault (Ed.), Œuvres II, Gallimard, p. 288).

Le salut est d’ordre technique

C’est le patient qui décide, me répondrez-vous, et pas le médecin. Si le premier souhaite vivre, le second est sommé de mettre tout en œuvre pour prolonger son existence et soulager ses souffrances, quel qu’en soit le prix. Il me semble que ces deux situations ne sont que les deux faces d’une même médaille : droit de mort et pouvoir sur la vie. Quand le médecin ne peut plus nous sauver de la mort, ou attend encore de lui qu’il nous sauve de la vie : dans les deux cas, le salut est d’ordre technique, et son grand prêtre est en blouse blanche. Dès 1975, Ivan Illich notait déjà cyniquement dans Némésis médicale : 

"Des chefs de service sélectionnent avec onction un Anglais sur cinq qui souffre d’une insuffisance rénale et le conditionnent à désirer le rare privilège de mourir à petit feu grâce à cet instrument de torture qui s’appelle le rein artificiel. Beaucoup de temps et d’efforts sont consacrés pendant le traitement à empêcher que le patient ne se suicide durant l’année et parfois les deux années de vie qu’il gagne quelquefois" (Œuvres complètes, Fayard, p. 647). 

À partir du moment où l’on possède les moyens techniques de prolonger la vie, même souffrante, la mort ne peut advenir que comme une décision ou comme un échec, jamais comme un événement naturel, et les succès-mêmes de la médecine finissent par engendrer des situations insolubles, où la mort, sans cesse différée, devient à la fois impossible et désirable. Notre société ne connaissant plus d’autre agonie que médicale, il est logique qu’elle demande désormais aux médecins d’administrer directement la mort. C’est peut-être un moyen de reprendre le contrôle sur la dernière part de notre vie qui échappait encore à la gestion technique, cet instant du trépas qui relevait du mystère, au grand dam des spécialistes de la survie artificielle. Désormais, même pour mourir, il faudra remplir un formulaire.

Un suicide collectif à bas-bruit 

Toutes les sociétés se sont définies par les rites dont elles entouraient la mort. Notre civilisation technicienne fait de la mort un geste technique — ou l’échec d’un geste technique : rien de surprenant à cela. L’engendrement lui-même n’est-il pas considéré comme le résultat d’un projet, l’aboutissement d’un processus technique — avec ses pilules, ses prises de sang, ses machines et ses perfusions ? Il n’est pas non plus étonnant que l’euthanasie soit votée au moment où le taux de natalité s’effondre drastiquement. Le pouvoir technique sur le vivant, sans espérance spirituelle, engendre le triomphe de la mort. Et il ne s’agit pas ici d’une métaphore grandiloquente. Car pendant que nous légalisons le suicide assisté, notre mode de vie thermo-consumériste achève de détruire à petit feu la seule planète habitable dont nous disposons, entérinant ainsi une forme de suicide collectif à bas-bruit. Et tandis que certains se demandent comment mourir, nous nous demandons comment nous pourrons simplement vivre.

Marianne Durano 

- publié le 20/07/26

Source : Aleiteia